Colonial, postcolonial, décolonial : introduction

Avec l’aimable autorisation de Roland Pfefferkorn

rp199-675x1024Ce numéro de Raison présente revient sur une thématique qui a suscité quelques passions en France au cours du dernier quart de siècle1. Le retentissement d’Orientalism d’Edward Saïd, paru aux États-Unis en 1978, a incontestablement marqué un tournant majeur dans le dévoilement d’un état d’esprit occidental eurocentrique et colonial2. Malgré ses limites, il peut être considéré comme l’acte de naissance des postcolonial studies. En France, c’est à partir de 1989, avec la naissance du collectif ACHAC3, qui avait conçu l’exposition Images et Colonies (que le président Mitterrand refusa d’accueillir au Palais de la Porte Dorée) que des historiens français se sont à leur tour engagés dans cette voie. Les chercheurs de ce collectif – Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire – centraient leur approche sur la culture ou l’idéologie coloniale4. Leur objectif premier était de travailler sur l’imaginaire, d’où des travaux portant par exemple sur les « zoos humains », « les diasporas en France », les « mémoires combattantes » Les réactions ont été parfois vives, y compris parmi les historiens. Le champ académique en France a pour l’essentiel maintenu à l’écart cette nouvelle perspective. Pourtant partisans et adversaires des postcolonial studies ont réagi contre l’alinéa 2 de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, soulignant « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord »5. Dans la même conjoncture apparaît le mouvement des Indigènes de la République, en lien avec la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction à l’école des signes religieux ostensibles et la campagne de presse qui a précédé. Enfin, la fin de l’année 2005 est secouée par les émeutes des banlieues. C’est dans ce contexte qu’en 2006 la revue Labyrinthe a publié un numéro6, dirigé par Laurent Dubreuil, intitulé : « Faut-il être postcolonial ? » qui a tenté de dépassionner les débats. Citons des extraits de son éditorial : « Le (post)colonial n’est ni une évidence préalable et indiscutable, ni une vogue américaine superficielle ; ni une honte, ni un salut ; ni un passé révolu, ni l’éternité du présent […]. Le postcolonial passe du chronologique au sémantique. Être postcolonial implique autre chose qu’un héritage, qu’une posture »7.

La période a aussi été marquée par le confondant discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, prononcé le 26 juillet 2007. Celui-ci concentre tous les traits de la vision eurocentrique des peuples africains, dans la droite ligne des préjugés racistes de l’époque coloniale8. Les polémiques persistent en tous cas et les travaux critiques se multiplient. On ne peut ici tous les citer. Parmi de nombreux auteurs fustigeant le postcolonialisme du collectif ACHAC, retenons deux titres parus en 2010. Le premier, La question postcoloniale : une analyse géopolitique9, a pour auteur le géographe Yves Lacoste. Il considère que les « jeunes de banlieue » connaissent mal l’histoire de leurs parents et de leurs ancêtres et ne comprennent pas vraiment pourquoi ces derniers sont venus en France. Mais, en même temps, ils ne veulent en aucun cas aller dans le pays d’origine des parents : ils y honnissent les rivalités de pouvoir, le marchandage, le manque de liberté. Pour Lacoste, les approches postcoloniales paraissent trop marquées par la volonté de repentance par rapport au système colonial. Selon lui, les études postcoloniales sont à regarder avec précaution tant l’arrière-plan historique est divers. Il n’y a pas eu un colonialisme, mais des colonialismes. Les paramètres ne sont pas les mêmes si l’on compare les colonisations anglaise, française, italienne… Le second, Les Études postcoloniales. Un carnaval académique10, a pour auteur le politiste Jean-François Bayart. Il considère que les études postcoloniales initiées par le collectif ACHAC sont superflues, confuses et dangereuses. Il en critique les dérives culturalistes et l’enfermement dans le « concept catastrophique d’identité » ainsi que la « déhistorisation ethnicisante » à laquelle se livrent par ailleurs les Indigènes de la République et leurs adeptes. Selon l’auteur, ils se défoulent dans un « carnaval académique » où sont singés les systèmes de dominations coloniales. Comme Lacoste, Bayart insiste sur le fait que les empires coloniaux – britanniques, français et autres – sont différents. Il souligne les particularités respectives des sociétés maghrébine, africaine, asiatique… Mais il voit toutefois dans les études postcoloniales un mérite, celui de prendre en compte le fait colonial et de pouvoir porter un regard extérieur sur les histoires nationales.

L’objectif de ce numéro de Raison présente intitulé Colonial, postcolonial, décolonial est triple. Il s’agit de revenir sur la question coloniale et ses rapports avec les sciences sociales et plus largement la pensée critique, mais aussi d’interroger la manière dont cette question est traitée par l’historiographie tant dans les sociétés qui ont subi la colonisation que dans celles qui ont développé un projet colonial dans le passé. Pour ouvrir le numéro nous proposons aux lecteurs de prendre du recul par rapport aux débats franco-français en faisant deux pas de côté en nous intéressant aux controverses et polémiques qui se développent au cours des années récentes en Italie et en Allemagne autour de leurs propres passés coloniaux.

Élise Pape nous donne un aperçu inédit sur les débats postcoloniaux en Allemagne. Dans ce pays, les travaux historiographiques et les discours publics ont longtemps considéré le passé colonial comme négligeable, notamment du fait de sa durée relativement courte – 30 ans – comparée à celle d’autres empires coloniaux. Elle montre surtout que l’impact de cette colonisation a été considérable, tant sur les populations anciennement colonisées que sur l’imaginaire allemand contemporain. En 2004, le centenaire du génocide des Héréro et des Nama commis en Namibie à l’époque coloniale allemande a marqué un véritable tournant dans les débats, marqué notamment par les demandes de restitution d’objets entreposés dans les musées allemands. En France, alors que se discute le sort des ruines de l’exposition coloniale sises à Vincennes près de Paris11, l’action engagée par des citoyens algériens demandant la restitution des restes mortuaires de dizaines de résistants à la colonisation française au XIXe siècle vient de franchir un seuil médiatique avec la publication, dans le quotidien Le Monde du 9 juillet 2016, d’une tribune d’historiens s’associant à cette démarche. Ces restes, des crânes secs pour la plupart, datent du milieu du XIXe siècle. Ils sont actuelle- ment entreposés dans des cartons dans des armoires métalliques au Musée de l’Homme de Paris.

Antonio Morone souligne dans sa contribution que le débat scientifique et les recherches sur l’histoire du colonialisme italien se sont considérablement développés dans les dernières années. Longtemps, une grande partie de l’historiographie proposait une vision indulgente et substantiellement positive du rôle joué par l’Italie en Afrique. Les historiens contemporanéistes et les Africanistes ont contribué à une révision dans un sens critique de cette histoire. Mais tout récemment encore, on n’a simplement pas envisagé qu’une intervention militaire internationale guidée par l’Italie pouvait être très mal perçue du côté libyen, pas seulement parce qu’elle participerait à l’ingérence de l’Occident dans les affaires internes du pays, mais avant tout parce que le souvenir de l’occupation coloniale reste vivant en Libye. Comme le souligne, à juste titre, l’historien italien, « l’asymétrie des mémoires du colonialisme, entre celles des descendants des sujets coloniaux et celles des descendants des colonisateurs, représente un autre aspect de l’héritage du colonialisme qui attend encore d’être exploré avec une attention spécifique ».

Puis deux contributions se focalisent sur le poids du passé colonial en Algérie et la façon dont l’histoire de Dien Bien Phu est écrite en France. Gilbert Meynier évoque les histoires idéologiques, l’histoire nationale algérienne se construisant en symétrique de l’histoire coloniale, mais il s’intéresse surtout aux recherches d’une nouvelle génération d’historiens conduites au nord de la Méditerranée. Au sud, relève-t-il, l’histoire est un enjeu politique qui relève de la construction nationale et de la formation des mythes nationaux. Il montre notamment que dans l’analyse du passé de l’Algérie « française », « le colonial est bien ancré dans le postcolonial, sans compter le précolonial ». Alain Ruscio examine l’historiographie française de Dien Bien Phu. La défaite française du 7 mai 1954 a en effet suscité une abondante littérature qui peut se diviser en deux types d’écriture : d’abord, longtemps dominante, celle qui exalte l’épopée coloniale de la France, ensuite, minoritaire et plus récente, celle qui tente un regard critique sur la totalité des facettes de la présence française outre-mer. L’examen de l’historiographie vietnamienne reste à faire.

La seconde moitié du numéro rassemble un ensemble de quatre contributions qui visent à apporter des éclairages sur les rapports complexes entre la colonisation et l’émergence d’interrogations critiques, notamment en ethnologie. L’ethnologie coloniale se considère longtemps comme partie prenante du projet colonial administratif et civilisateur et, par conséquent, répressif lorsque la contestation remettra en cause l’ordre français établi. L’esprit colonial imprègne profondément les milieux cultivés, y compris dans les sciences sociales. Par exemple, en 1934 le sociologue Joseph Wilbois12, ancien élève de l’École normale supérieure et directeur de l’École d’administration et d’affaires, écrit avec quelque emphase en conclusion d’un ouvrage savant consacré à la colonisation du Cameroun : « Quelque précautions que nous ayons prises pour ne pas faire œuvre de sentiment, malgré nous, nous est apparue l’image d’une France qui descendait sur l’Afrique parfois comme un tour- billon, toujours comme une grâce ». Les légendes des photos présentées entre les pages 96 et 97 du même livre sont aussi suggestives que cet enthousiasme civilisateur quasi-religieux. Une photo présentant un couple d’Africains posant, lui en costume et nœud papillon, et elle en robe et chaussures blanches, est ainsi présenté : « Le mariage d’un évolué » ; la photo adjacente présentant un homme vêtu d’un pagne et tenant une lance à la verticale est accompagnée du commentaire : « Un vieux qui ne se soucie guère de la civilisation ». Les ethnologues Jacques Soustelle et Jean Servier adhéraient largement, et même parfois avec enthousiasme, au projet colonial, même Germaine Tillon mettra du temps à s’en dégager.

Dans son article, Jean Copans s’intéresse principalement à Michel Leiris et Georges Balandier, mais aussi à Pierre Bourdieu. Les positions des deux premiers sont connues des spécialistes. Au début des années 1950, elles n’étaient pas inscrites dans une démarche militante anticoloniale. Michel Leiris considère par exemple en 1950 que l’ethnographie peut tout naturellement être utile à la colonisation, mais aussi « aux peuples colonisés en voie d’émancipation […] »13. Leiris, Balandier, Mercier et d’autres initient cependant indéniablement une approche critique de la situation coloniale, dans la lignée ouverte en 1940 par Max Gluckmann14. Magali Bessonne propose une étude minutieuse des écrits psychiatriques de Fanon réunis dans le récent volume Frantz Fanon, écrits sur l’aliénation et la liberté15. Elle montre que son engagement politique en faveur de la désaliénation des sujets colonisés est indissociable de sa pratique et de sa recherche théorique en psychiatrie, menées de 1951 à 1961.

Abdelhafid Hammouche examine les apports de trois auteurs emblématiques : Frantz Fanon, Pierre Bourdieu et Edward Saïd. Par son retentissement, le livre de ce dernier, Orientalism, paru en 1978, ouvre véritablement le champ des postcolonial studies, c’est-à-dire à l’étude du colonialisme et de ses effets durables sur les structures symboliques des sociétés postcoloniales. Les travaux critiques menés en Algérie par Bourdieu contribuent dès 1958 à penser la domination en situation coloniale. Dans Peau noire, masques blancs16, publié bien plus tôt, en 1952, Fanon combine l’analyse de la situation coloniale et celle de la dimension subjective.

Claude Bourguignon et Philippe Colin s’intéressent à la « théorie décoloniale » latino-américaine encore trop peu connue en France. Si celle-ci s’inscrit dans l’onde de choc provoquée par le développement épistémologique et institutionnel des postcolonial et des subaltern studies à travers le monde, elle s’en démarque aussi très nettement. Le paradigme décolonial s’intéresse en effet à la géopolitique du pouvoir, du savoir et de l’être qui émerge avec la colonisation européenne de l’Amérique et qui se consolide avec l’extension du système-monde capitaliste à l’ensemble du globe. Enfin, Jean-Noël Sanchez revient sur le récent succès électoral du politicien philippin, Rodrigo Duterte. Il met en évidence le contexte dans lequel s’inscrit cette victoire qu’il s’attache à expliquer à l’aune de la problématique postcoloniale, sans oublier d’émettre quelques hypothèses sur le cours futur des événements

Roland Pfefferkorn, avec Abdelhafid Hammouche et Gilbert Meynier

*****

Sommaire

Colonial, postcolonial, décolonial : introduction. Abdelhafid Hammouche, Gilbert Meynier, Roland Pfefferkorn

Les débats postcoloniaux en Allemagne. Un état des lieux. Élise Pape

L’Italie et l’héritage du colonialisme. Entre recherches et débat public. AntonioM.Morone

Le poids du passé sur l’Algérie d’aujourd’hui. Gilbert Meynier.

Le vendredi de Dien Bien Phu (7 mai 1954). Alain Ruscio

Leiris et Balandier face à la situation coloniale des années 1950. Entre dévoilements socio-politiques et redéfinitions disciplinaires. Jean Copans

L’interrogation de Frantz Fanon : les conditions psychiatriques de la désaliénation en situation coloniale. Magali Bessone

Penser les dominations dans le contexte colonial : Fanon, Bourdieu, Saïd. Abdelhafid Hammouche

De l’universel au pluriversel. Enjeux et défis du paradigme décolonial. Claude Bourguignon, Philippe Colin

Avis de tempête démocratique : Rodrigo Duterte, nouveau président des Philippines Jean-Noël Sanchez

Trimestrielles

Cinéma, théâtre, atlas des arts vivants, musique, à travers quelques livres, notes de lecture

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1 Raison présente avait aussi consacré en 2010 son numéro 175, coordonné par Gilbert Meynier, au « postcolonial au-delà du postcolonial » avec des contributions de Margaret A. Majumdar (Les postcolonial studies dans l’aire anglophone), de Nicolas Bancel (Mémoire et politique d’État), Alice Cherki (Postcolonial et psychanalyse), de Marianna Scarfone (Gramsci en Inde : la réception de la pensée dans les Subaltern studies), de Frank Renken (La guerre d’Algérie, un sujet tabou ?), de Laurent Fourchard (Postcolonial studies et historiographie de l’Afrique du Sud), de Natalya Vince (Femmes algériennes dans la guerre : mémoire et contre-mémoire) et d’Antonio Morone (Les gardiens de la mémoire).

2 Edward Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, [Orientalism, New York, Pantheon Books, 1978], Le Seuil, 1980, (rééd. augm., 2003). Cf. aussi pour une discussion : Gilbert Achcar, Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme, Paris, Sindbad/Actes Sud, 2015, pages 93-142.

3 Association Connaissance de l’histoire de l’Afrique Contemporaine.

4 Comme en témoignent les titres de la série publiée chez Autrement dans la collection « Mémoires » : Culture coloniale. La France conquise par son empire, 1871-1931, 2002 ; Culture impériale. Les colonies au cœur de la République, 1931-1961, 2004 ; Culture post-coloniale. Traces et mémoires coloniales en France, 1961-2006, 2006 ; l’ensemble a été rassemblé sous le titre Culture coloniale en France. De la Révolution française à nos jours, CNRS Éditions, Autrement, Paris, 2008.

5 Article in fine abrogé le 15 février 2006.

6 Les numéros spéciaux de revues consacrés au postcolonial ne manquent pas. Parmi d’autres, on peut citer Contretemps, Multitudes, Esprit, Hérodote, Mouvements et la question a fait l’objet de plusieurs colloques.

8 Un Petit précis de remise à niveau sur l’histoire africaine à l’usage du président Sarkozy (dirigé par Adame Ba Konaré, Paris, La Découverte, 2008) rappelle que les préjugés à l’égard de l’Afrique remontent à loin. Dans sa préface, Elikia M’Bokolo cite le discours consternant de Victor Hugo prononcé, peu avant sa mort, en 1879, pour le 31e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, dans lequel il affirmait que l’Afrique représentait « toute la barbarie » face à une Europe qui était, elle, « toute la civilisation ». Il prétendait que l’Afrique « n’a pas d’histoire ». Selon lui, « au XIXe siècle, le Blanc a fait du Noir un homme ». Et il invitait l’Europe à prendre cette terre qui, à ses yeux, n’était… « à personne ». L’historienne Adame Ba Konaré signale que Hegel, dans son livre La Raison dans l’Histoire (1830), qualifiait l’Afrique de « monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve au seuil de l’histoire universelle ».

9 Fayard & Le Grand Livre du Mois, 2010.

10 Karthala, 2010.

12 Wilbois J., 1934, Le Cameroun. Les indigènes. Les colons. Les missions. L’administration française, Paris, Payot, p. 251.

13 Leiris M., 1996, Miroir de l’Afrique, Édition établie, présentée et annotée par J. Jamin, Paris, col. ‘Quarto’, Gallimard : 99.

14 Gluckman M., 1940, « Analysis of a social situation in modern Zululand », Bantu Studies, vol. XIV 1 et 2, (traduction de la première partie de Yann Tholoniat et présentation de Benoît de L’Estoile, Genèses, 2008/3, n° 72, p. 119-155.).

15 La Découverte, 2015.

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Une réponse à “Colonial, postcolonial, décolonial : introduction

  1. pfefferkroland@aol.com

    Merci Didier, c’est parfait

    Bonne journée amitiés

    Roland

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