Extrait de l’introduction de l’ouvrage « genre et discriminations »

Avec l’aimable autorisation des éditions iXe

genrediscrimORGANISATION DE L’OUVRAGE

1. Déconstruire le genre et rendre visibles les discriminations

Les textes rassemblés dans cette première partie s’attachent à mettre en évidence les processus de construction des catégories et des identités, les processus de naturalisation et d’assignation à une catégorie ou encore les mécanismes de dévalorisation et de hiérarchisation des femmes en général par rapport aux hommes, ainsi, dans le cas du premier texte, que des femmes noires par rapport aux femmes blanches. Ils répertorient également les justifications et les formes d’institutionnalisation de la subordination d’un sexe à l’autre, ou les diverses modalités des traitements discriminatoires. Qu’il s’agisse de la construction de l’histoire nationale, de l’espace professionnel, de l’armée ou de la prison, les organisations apparaissent ici comme des lieux privilégiés de la fabrication du genre et des processus discriminatoires.

Hélène Le Dantec Lowry montre comment l’histoire construit le genre en l’inscrivant dans des enjeux nationaux : aux États-Unis, pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’agit d’impliquer les femmes dans l’effort de guerre. Or les campagnes de communication et de propagande l’attestent : ce message s’adresse aux seules femmes blanches de la classe moyenne. Ce sont elles qu’on veut pousser vers l’emploi salarié alors que les hommes sont au combat, tout en les incitant à inscrire leur participation à l’effort de guerre dans le cadre de leur rôle domestique, en particulier en faisant évoluer leurs pratiques de consommation. Ici, le « genre » exclut autant les inégalités sociales entre les femmes que la diversité « raciale ». Les Blanches de la classe moyenne sont les seules à être ainsi interpellées, au nom d’une norme qui définit tout autant qu’elle exclut celles qui sont censées s’engager dans la guerre Une mise à jour de cette construction genrée (et racialisée) permet d’identifier les discriminations (multiples) dont les femmes noires sont l’objet aux dépens d’une prise en compte des mobilisations qui, dans le même temps, caractérisent les femmes noires.

Le texte de Chantal Morley et Martina Mac Donnel souligne le rôle joué dans la construction du genre par les représentations sociales et par les stéréotypes sur les attributs et les qualités « féminines » dans l’univers professionnel, et plus spécifiquement dans les métiers techniques. Ces stéréotypes concernent le rapport des femmes à la technique. Fonctionnant comme des sources d’exclusion et d’auto-exclusion, ils conduisent à des discriminations, notamment quant à l’accès à des postes à responsabilité dans les carrières du technique. Dans un contexte de domination masculine, les discriminations pratiquées peuvent paraître « normales » : les normes de genre sont en effet intériorisées par les femmes elles-mêmes, la compétence technique étant alors appréhendée comme partie intégrante de l’identité masculine. Certaines pratiques professionnelles viennent néanmoins affaiblir les stéréotypes de genre.

Dans la perspective d’une construction du genre, plusieurs textes soulignent la place des organisations dans l’élaboration de fonctionnements genrés et de normes et pratiques discriminatoires. Loin d’être « neutres », les normes et les pratiques organisationnelles sont ici lues et comprises comme autant de manières d’inscrire le genre dans le fonctionnement même des organisations, contribuant ainsi à fonder la légitimité de certaines pratiques discriminatoires.

Le texte de Juliette Gaté révèle que la ségrégation sexuée des lieux de détention est l’une des clés de voûte de l’organisation carcérale française. Alors que le service public pénitentiaire est régi par un principe d’égalité de traitement – entre les hommes et les femmes notamment – la mixité sexuelle y est considérée comme dangereuse. Il s’agit ici de conjurer le danger de la sexualité, qui de fait s’inscrit dans un schéma hétéro-sexiste (seules les relations hétérosexuelles sont dangereuses).

Dans ce contexte, différentes formes de discriminations sont instituées, qui concernent autant le travail que le traitement des prisonnières ayant des enfants en bas âge. Quant à la mixité des fonctions de surveillance – les femmes peuvent occuper ces postes auprès de prisonniers masculins, pas les hommes dans les quartiers des femmes – elle se justifie par une approche « genrée » de la féminité, fondée sur la croyance que les femmes posséderaient en propre des « qualités » propices à l’exercice de ces fonctions.

Au sein de la Fédération de l’Éducation nationale, analysée dans une perspective historique par Ismaïl Ferhat, les femmes ont d’abord été traitées de manière inégale et marginalisées, avant que ne soient développées des stratégies visant à mieux les intégrer dans l’organisation syndicale enseignante. Cette étude illustre la situation d’une organisation aux prises, comme beaucoup d’autres, avec des valeurs d’égalité entre hommes et femmes qui ne suffisent pas, loin s’en faut, à régler la question de la sous-représentation des femmes dans l’appareil syndical enseignant.

2. Identités sexuées et sexuelles

Les trois textes regroupés dans la seconde partie soulignent le poids des logiques de genre dans la définition des identités sexuées et sexuelles et dans les processus discriminatoires qui frappent les individus s’écartant de la norme. L’analyse de ces logiques de genre permet de mettre en évidence l’ordre normatif qui assigne les individus à leur sexe biologique, sanctionne les déviances en matière de sexualité et d’identité sexuelle, et justifie les discriminations exercées à l’encontre de celles et ceux qui ne sont pas « conformes ».

Le texte de Catherine Louveau sur le test de féminité dans le sport revient sur les contraintes de la dimension binaire de l’assignation de sexe. Les femmes pratiquant des sports « masculins » et dotées de certaines caractéristiques corporelles jugées « masculines » (taille, développement musculaire, etc.) doivent en effet, pour concourir, « prouver » qu’elles sont bien des femmes en se soumettant à des examens censés évaluer leur féminité selon des critères peu fiables. Du point de vue du droit de la discrimination, la question se pose de savoir si le contrôle de féminité constitue une discrimination en raison du sexe ou en raison de l’apparence physique au nom des normes genrées qui opposent « féminité » et « virilité ».

La contribution de Géraldine Aïdan aborde la capacité du droit à faire émerger l’identité psychique des personnes au-delà des catégorisations biologiques, corporelles, sexuelles traditionnellement prises en compte par la loi. S’agissant des personnes transsexuelles, le droit admet désormais la notion de sexe psychique et reconnaît qu’elle prime sur le sexe biologique pour l’établissement de l’identité civile et l’exercice de certains droits fondamentaux.

Stéphanie Arc et Philippe Vellozzo interrogent également la capacité du droit antidiscriminatoire à échapper à la reproduction d’une logique de division sexuée, ancrée dans une vision biologique et naturaliste du genre. La réflexion, centrée sur l’interdiction des discriminations en raison de l’orientation sexuelle, porte ici sur l’opportunité d’une (ré)introduction du genre qui permette de dépasser la formulation « neutre » du droit antidiscriminatoire. En d’autres termes, il serait utile de spécifier les dimensions d’un processus de discrimination qui frappe différemment les sexes : l’homophobie doit être ainsi distinguée de la lesbophobie, même si toutes deux se fondent effectivement dans un même motif de discrimination visant l’orientation sexuelle.

3. Discriminations multiples et genre

Le troisième ensemble de textes traite de l’articulation entre différents processus de domination et différentes logiques inégalitaires et discriminatoires, qu’il s’agisse du sexe ou de la sexualité, de la race, de la classe, de l’âge, du statut d’étranger, etc. Toutefois, l’intersectionnalité ne se résume pas à une simple addition des stigmates sociaux, dont les effets interfèrent avec une réciprocité variable : souvent en se cumulant, en se renforçant, mais parfois aussi en s’annihilant mutuellement. Les différentes discriminations sont en réalité en tension, et de ce fait les personnes discriminées peuvent se retrouver face à des injonctions contradictoires en fonction de leurs identifications multiples.

Maud Lesné nous incite à questionner l’intériorisation par les femmes de normes de genre dont on peut faire l’hypothèse qu’elle les conduit, dans le cadre d’enquêtes statistiques, à minimiser les discriminations sexistes par rapport aux discriminations racistes. Cette relative invisibilité des discriminations sexistes renvoie à la question de la concurrence entre les divers types de discriminations et à la question de la double discrimination. Les femmes du groupe majoritaire sont de surcroît peu nombreuses à déclarer des discriminations sexistes qui leur paraissent dans l’ordre des choses et pour ainsi dire « normales », de même que le traitement « différencié » qui leur est associé.

Elyamine Settoul analyse l’ouverture – limitée – de l’armée à la féminisation des recrutements, en particulier de jeunes filles issues de la « diversité ». L’auteur souligne le maintien de logiques discriminatoires à l’égard de ces recrues féminines, orientées vers des fonctions jugées plus facilement « féminisables » parce que plus éloignées du commandement opérationnel. Parallèlement, il observe comment un certain nombre de caractéristiques liées à leur socialisation familiale antérieure conduisent a contrario ces jeunes filles à intérioriser des normes « paternalistes » prônant une stricte division des rôles entre garçons et filles et la vigilance quant aux manifestations de leur féminité. Cette intériorisation a notamment pour effet de les rendre plus dociles à ce que l’armée attend d’elles, aussi bien s’agissant des rôles qui leur y sont réservés que des comportements discriminatoires à leur égard.

La contribution de Lisa Carayon revient sur les critères fixés par la loi pour accorder aux étrangers l’accès aux différents types de titres de séjour. En dépit de la neutralité des textes législatifs, en effet, l’analyse révèle des pratiques discriminatoires à l’égard des hommes, quand ils disent venir dans le cadre du regroupement familial, et à l’égard des femmes, quand elles motivent leurs demandes par la volonté de trouver un emploi. Il s’agit donc ici de critères indirectement discriminants, figurant dans des textes apparemment neutres au regard du sexe, ainsi que des stéréotypes de genre à l’œuvre dans les pratiques d’instruction des demandes. La réalité de ces pratiques et les différences de traitement sont masquées par la condition d’étranger, mais de fait les étrangers sont traités différemment des étrangères.

Enfin, Marie Mercat-Bruns traite de la discrimination multiple dans son rapport à la discrimination indirecte. Plus précisément, elle observe que les exigences de preuve associées à la discrimination directe sont plus complexes dans le cas de discriminations multiples, qui seraient mieux saisies par la notion de discrimination indirecte. En effet, cette dernière ne repose ni sur l’existence d’un critère (ou de plusieurs critères qui tendent à s’invisibiliser mutuellement), ni sur une exigence de preuve (qui peut s’avérer difficile dans le cas de plusieurs critères), mais sur la mise en évidence d’un désavantage subi par une personne ou par un groupe.

Genre et discriminations

Ouvrage coordonné par Mireille Eberhead, Jacqueline Laufer, Dominique Meurs, Frédérique Pigeyre et Patrick Simon

Editions iXe, Donnemarie-Dontilly 2017, 252 pages, 18 euros

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