Si la sociologie est (peut-être) un sport de combat, la sociologie du sport est (certainement) un combat

« Penser au sport sans le penser, ce mot d’ordre s’insinue dans tous les recoins de nos vies ».

Il ne suffit pas de dire « le sport je m’en moque, ça ne m’intéresse pas » pour lui échapper. Imperceptiblement, insidieusement, il s’impose même aux individus les plus imperméables aux récits fabuleux, aux exploits héroïques et aux épreuves de légende. Consciemment ou inconsciemment, le sport est dans toutes les têtes.

Comme somme de petits événements sans grande conséquence sur la collectivité, le sport est omniprésent ; comme institution aux multiples fonctions politiques, économiques, idéologiques, culturelles, mythologiques, il reste un sujet tabou, intouchable. Le sport est à la fois partout dans les esprits et nulle part dans le débat public. « Penser au sport sans le penser – ce mot d’ordre s’insinue dans tous les recoins de nos vies ».

La contradiction est majeure entre la démesure de ce fait social qui mobilise des millions voire des milliards de personnes (des milliards de téléspectateurs en audience cumulée lors des dernières Coupes du monde de football et des Jeux Olympiques) et l’insignifiance des analyses qu’il suscite. 17,5 millions de licenciés et près de 35 millions de pratiquants en France (chiffres de l’INSEE), des milliers d’heures d’antenne de télévision et de radio, des centaines de milliards d’euros en jeu, le sport est bien cette immense « machinerie » qui colonise notre quotidien tout  en restant une terre inconnue.

La volonté de ne rien savoir

Le miroir ne se brise pas pour plusieurs raisons. La première est que le sport se présente trop souvent comme étant au-dessus de la mêlée, neutre, anodin, porteur de mille vertus. Peu importe pour la grande majorité qu’il ne soit pas ce qu’il dit être, l’essentiel est d’y croire.

La deuxième raison est qu’il est populaire et s’interroger sur ce qu’il cache c’est inévitablement semer le trouble et avoir tort contre tout le monde. Tout ce qui est populaire n’est-il pas sacré ?

La troisième raison est que le sport est le seul domaine qui fonctionne selon une opposition d’extrêmes. D’un côté, les adorateurs qui ne souhaitent pas qu’on analyse leur plaisir, et de l’autre ceux qui n’aiment pas le sport ou tout simplement s’en désintéressent, refusent de le voir comme un fait social majeur et de penser ainsi la société dans toutes ses composantes.

La dernière raison tient au fait que toute discussion sur le sport repose sur un malentendu volontairement entretenu. Dans un texte sur « La Prière », le sociologue et ethnologue Marcel Mauss (1873-1950) montre l’importance de la définition préalable ; grâce à elle, dit-il, « on échappe à l’arbitraire (…) La critique peut alors se faire d’après des règles précises ». Il s’agit donc de savoir d’entrée quels sont les faits qui méritent d’être appelés « sport » et de ne considérer qu’eux.

Sport est l’un de ces mots d’usage courant qui rendent la pensée imprécise, chacun mettant sous ce terme ce qu’il veut bien entendre, ce qui correspond à son expérience, à ses croyances, à ses préjugés. Si l’on conseille aux personnes âgées de « faire du sport », si l’on admet que toute personne qui joue au pied avec un ballon pratique le football, et si l’on pense qu’il suffit de monter sur un vélo pour être coureur cycliste, alors le sport est partout, indiscutable et indiscuté.

L’exigence de la définition : le sport n’est pas l’activité physique

Aller faire une balade au bord de l’eau, taper dans une balle sur une plage ou skier entre amis, bref marcher, courir, sauter, grimper, exécuter des mouvements dans le milieu naturel, c’est s’adonner à une activité physique de détente ; ce n’est pas faire du sport, même s’il arrive très souvent que le modèle sportif dominant imprègne les pratiques libres, hors institution, qu’on appelle de loisir. Laisser parler le langage ordinaire, c’est accepter sans le savoir la philosophie sociale spontanée qui identifie sport à vertus (pureté, loyauté, courage, éducation, intégration, etc.). En employant indifféremment le même mot pour exprimer deux réalités distinctes, on rend la réflexion sur l’institution sportive impossible, ce qui arrange, à coup sûr, beaucoup de monde ?

L’exigence de la définition a pour fonction de savoir de quoi l’on parle. Nous ne pouvons pas dire d’un acte physique qu’il est du sport parce que nous le sentons comme tel, ou parce que les pratiquants le nomment ainsi. Le sport dont nous parlons est le sport dit « de compétition », d’origine récente, pratiqué en club, avec sa logique de la lutte et de la victoire, ses entraînements, ses règles précises, son calendrier, ses spectateurs heureux ou dépités, ses vertus supposées et ses valeurs réelles.

Le sport n’est pas un jeu mais une pratique institutionnalisé (en clubs), réglée, où le corps est saisi comme un objet de performance individuelle ou collective, et où l’esprit est totalement et perpétuellement tourné vers des objectifs à atteindre : la victoire, le record, le meilleur résultat. Le sport est une entreprise trop sérieuse, trop absorbante, pour être un jeu.

Avec le sport, nous sommes dans l’anti jeu, loin de l’exercice corporel de détente, loin de ce qu’on nous présente comme une grande école de discipline librement consentie. Depuis un siècle, on fait croire que le sport est un jeu neutre et innocent. En réalité, il sera un jeu le jour où l’on gagnera sans rien gagner et où l’on perdra sans rien perdre. Le jour où il ne sera plus le sport.

Pour le CACS

Michel Caillat

Professeur d’économie et de droit

Auteur de divers ouvrages de sociologie du sport

Pour tout renseignement s’adresser à :

Centre d’Analyse Critique du Sport (siège à Orléans)

Mail : lecacs@live.fr

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En complément possible :

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