Trump, les libéraux et l’inutilité économique des femmes

Avec l’aimable autorisation de l’IRIS

Simone de Beauvoir a dit un jour : « rien n’est définitivement acquis. Il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question ». Ça y est. Nous y sommes.

Lundi de la semaine dernière, au lendemain du 44e anniversaire de la décriminalisation de l’avortement aux États-Unis, et seulement deux jours après une marche historique où des millions de femmes à travers le monde ont manifesté pour les droits des femmes, Trump a signé un décret interdisant le financement d’ONG internationales qui soutiennent l’avortement. Un semaine plus tard, il annonçait fièrement la nomination de Neil Gorsuch à la Cour suprême, un juge reconnu pour son hostilité envers les droits des femmes. 

Au cours la première semaine de son mandat, alors que son vice-président, Mike Pence, se réjouissait déjà que « le droit à la vie [était] en train de gagner », Trump a également menacé d’abolir 17 agences et programmes d’aide fédéraux, dont l’Office of Violence against Women1, et annoncé la création de milliers d’emplois à forte concentration masculine en décrétant la construction des oléoducs Keystone XL et Dakota Access et celle du mur à la frontière du Mexique.

Résultat : si toutes les promesses de Trump sont effectivement menées à bien, les femmes, sans emplois et dépossédées du contrôle de leur corps, seront reléguées à la sphère domestique, redevenant ainsi dépendantes des hommes pour la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et sujettes à des violences domestiques de moins en moins pénalisées.

Ne soyons pas dupes : bien qu’il ne s’affiche pas ouvertement, cet assaut contre les femmes est ici aussi en route. Seulement, au Québec, c’est essentiellement par le biais des réformes du système de santé et des politiques d’austérité que les femmes perdent le contrôle de leur corps et qu’elles se voient contraintes de retourner à la maison. En effet, en imposant aux sage-femmes un processus d’optimisation de leur pratique, ce sont les savoirs féminins et, par conséquent, le contrôle des naissances par les femmes elles-mêmes que le gouvernement de Philippe Couillard met à mal.

En abolissant des emplois dans la fonction publique surtout occupés par des femmes, en obligeant les travailleuses du secteur communautaire à revoir leur salaire à la baisse afin de pallier aux coupes dans les subventions obtenues et en augmentant les frais de service de garde au-delà de ce qu’un ménage peut assumer, c’est ici la capacité des femmes à subvenir elles-mêmes à leurs besoins que les libéraux contribuent à éroder. Insidieusement refoulées vers la sphère domestique, elles deviennent dès lors, ici aussi, de plus en plus dépendantes des hommes pour assurer leur subsistance et celle de leurs enfants.

Cet assaut contre les femmes était prévisible, et ce, pour une raison bien précise : il survient chaque fois que le capitalisme entre en crise. Dans son excellent livre intitulé Caliban et la sorcière, Sylvia Federici nous montre que c’est en Europe, au 17e siècle, dans le contexte de la crise du capitalisme agraire, qu’un tel avilissement des femmes est survenu pour la première fois. En effet, en raison de la famine et l’épidémie de peste qui décima alors une grande partie de la population, le capitalisme, faisant alors face à une pénurie de travailleurs et de travailleuses, entra en crise. Pour remédier à la situation, les différents États d’Europe mirent en place des lois pro-natalistes pour assurer la croissance démographique et, par conséquent, le renouvellement du bassin de travailleurs dont le capitalisme avait besoin pour se reproduire.

Si plusieurs États se mirent alors à accorder des primes au mariage et à pénaliser le célibat, c’est essentiellement en condamnant au bûcher les femmes ayant recours à la contraception et l’avortement, en décriminalisant le viol des femmes et en remplaçant les sage-femmes par des médecins masculins qu’ils parvinrent à assurer la croissance démographique dont le capitalisme avait tant besoin pour sortir de sa crise. Grâce à ces lois visant à contrôler leur utérus, nous dit Federici, « les femmes sont devenues un territoire public, entièrement contrôlé par les hommes et par l’État, et la procréation, au service de l’accumulation capitaliste ».

Au même moment, les femmes perdirent leur statut juridique de personne et obtinrent plutôt celui « d’imbécile ». Voyant dès lors se retirer leur droit de s’engager dans toutes formes d’activités économiques, elles furent reléguées à la sphère domestique et devinrent dépendantes des hommes pour subvenir à leurs besoins. Ces mesures vous rappellent quelque chose ?

À notre époque, ce n’est pas à une pénurie de travailleurs et de travailleuses que nous assistons, mais bien à un « surplus ». Aujourd’hui, il y a en effet plus d’individus à la recherche d’un emploi à temps plein et bien rémunérés qu’il n’y a de postes disponibles pour les satisfaire. Et cette situation n’est rien d’autre que le résultat de la logique financière qui s’est imposée depuis les années 1980.

En effet, au cours de cette période, ce sont les fonds de pension, les fonds mutuels et les compagnies d’assurances qui sont devenus les principaux actionnaires des entreprises. Utilisant l’épargne massifiée des travailleurs et des travailleuses, ces nouveaux actionnaires ont acquis une force de frappe tellement importante sur les marchés financiers, qu’ils sont parvenus à imposer aux entreprises une norme de rentabilité de près de 15%.

Pour satisfaire ces exigences démesurées, les emplois à temps plein ont été remplacés par des emplois à temps partiels, à contrat ou sur appel.  Par une telle manœuvre, il devenait possible pour les entreprises non seulement de se départir facilement des travailleurs et des travailleuses dont elles n’avaient plus besoin, mais aussi d’économiser sur leur masse salariale en ne payant plus les avantages sociaux généralement associés à un emploi à temps plein.

Avec la crise économique qui a suivi la crise financière de 2008, cette logique n’a fait que s’exacerber. Encore plus d’emplois à temps plein ont été supprimés. Résultat : malgré les dernières statistiques montrant un faible taux de chômage au Québec et au Canada, il n’en demeure pas moins que le marché du travail est toujours saturé et qu’une masse importante de travailleurs et travailleuses occupent des emplois précaires qui ne parviennent bien souvent pas à satisfaire les besoins de base.

Pour régler ce problème de « surplus », ou encore, pour rendre l’économie « great again », une solution s’offre alors : diminuer le nombre de travailleurs et de travailleuses présents sur le marché du travail. On devine alors la suite : c’est à ce moment que des politiques favorisant le retour des femmes à la maison sont alors mises en place (c’est également à ce moment que les immigrants et les immigrantes sont transformés en ennemis publics et que des politiques visant à en restreindre le nombre sont instituées).

En tant que symptôme d’un capitalisme malade, ce nouveau processus d’avilissement des femmes constitue un moment charnière dans la forme ultérieure que prendra le capitalisme : en même temps qu’il offre à l’élite financière la possibilité de consolider davantage sa puissance, il constitue également une occasion à saisir par les mouvements sociaux afin de construire une société fondée sur une économie égalitaire. Il n’en tient maintenant qu’à nous de saisir cette occasion.

Caroline Joly

Publié sur le site de l’IRIS, Institut de recherches et d’informations socioéconomiques

http://iris-recherche.qc.ca/blogue/trump-les-liberaux-et-l-inutilite-economique-des-femmes

1 Quelques jours plus tard, la Russie annonçait qu’elle décriminalisait officiellement la violence domestique au nom de la sauvegarde de la famille.

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