Pour un projet d’émancipation : retour critique

La victoire de Trump aux Etats-Unis quelques mois après le Brexit manifeste avec éclat la puissance des effets boomerang dans les pays qui ont été à la pointe de la mondialisation capitaliste depuis près de quarante ans. Le national-populisme, parfois à tendance religieuse, est la tendance dominante aujourd’hui. Ici ou là, en Turquie ou en Russie, des despotismes et des dictatures se reconstituent et se renforcent. L’optimisme « libéral-démocratique » qui a succédé à la fin des sanglantes dictatures latino-américaines et à la chute du mur de Berlin n’est plus de mise. Les évolutions en cours révèlent une extrême faiblesse de la gauche. Cette faiblesse est générale. On en voit toutes les manifestations en Europe, en Amérique latine, aux États-Unis. La percée de Bernie Sanders lors des primaires aux Etats-Unis tout comme les succès électoraux remportés ces dernières années par Syriza en Grèce ou par Podemos en Espagne ne doivent pas faire illusion. La gauche européenne et latino-américaine est aujourd’hui en lambeaux. Existe-t-elle même encore dans de nombreux pays ? Nombreux sont ceux qui en doutent, et pour de bonnes raisons. C’est qu’elle semble avoir été aspirée vers le néant. La place de la gauche est désormais vide, et ce vide-là a été prestement occupé par des forces anciennes ou nouvelles qui n’ont plus rien à voir avec la gauche tout en prétendant incarner l’opposition au « système ». Un spectre hante notre monde : l’apparition de nouveaux fascismes qui se nourrissent des effets des trente ou quarante ans de domination néolibérale sur la planète.

Pourtant, de nouvelles forces et de nouvelles formes politiques émergent à gauche. Elles sont sociales et politiques, elles esquissent une nouvelle culture politique, avec son parler propre, ses modes d’action et d’organisation spécifiques. Pour notre part nous considérons qu’il est indispensable de reprendre la réflexion sur l’émancipation.

Ce texte d’orientation est le produit d’une réflexion collective menée par un groupe franco-italien de chercheur(e)s et de militant(e)s qui entendent repenser, dans la situation actuelle, les conditions intellectuelles et institutionnelles de la construction d’une gauche radicalement opposée au néolibéralisme et en rupture avec ce qui fut appelé « communisme d’État ».

Diagnostic

La crise de la gauche politique n’est pas une énième crise, liée à des revers électoraux, à des recompositions de partis, à des inflexions de ligne, voire à des trahisons gouvernementales. C’est une crise qui touche à ses raisons d’être historiques, à ses fondements. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une crise de la gauche, c’est une crise de la démocratie représentative et même une crise de la civilisation née de l’humanisme et des Lumières. En un mot, nous vivons une crise de l’idéal de l’émancipation.

Longtemps la gauche a porté les espoirs des peuples. Mais lorsqu’elle dérive vers une vision étatique ou téléologique elle oublie la leçon de son passé révolutionnaire : la liberté ne se donne pas, elle se conquiert. Pourtant l’impératif d’émancipation lié aux luttes ouvrières du XIXème siècle retrouve aujourd’hui une actualité concrète. Cet espoir dans la possibilité d’une société ainsi réinstituée a animé des générations d’hommes et de femmes depuis des décennies. C’est ce projet émancipateur qui est aujourd’hui en crise. Entendons-nous bien, il ne suffit pas de déplorer une absence de programme, un défaut de mesures concrètes, une absence de plateforme. Ce qui manque aujourd’hui c’est l’idée d’un projet d’émancipation élaboré à partir des conditions historiques actuelles. Le programme politique qui en résulte devra ainsi être organiquement lié à un tel projet social.

Cette crise historique de la gauche n’est pas sans raisons. Il y a eu d’abord l’effondrement du communisme d’État qui constituait un élément important de l’identité d’une grande partie de la gauche dans de nombreux pays européens. La dissolution lente ou la mutation rapide des grands partis communistes en Europe en ont été des effets directs. Avec la fin du communisme d’État l’effondrement de ce système s’est achevée une phase du « socialisme » international commencée en 1917. Cette fin n’a pas été sans retentissement sur le crédit accordé au projet émancipateur du socialisme lui-même.

Pendant le même temps, la gauche dite gouvernementale ou réformiste, autour des partis socialistes, organisait de fait son propre sabordage intellectuel et politique. Toute la social-démocratie européenne a adopté dès les années 1980, au nom du « réalisme », une attitude passive et résignée devant le néolibéralisme avant d’embrasser avec de plus en plus de zèle tous ses thèmes de bataille : baisse des coûts salariaux, reconstitution des profits, concurrence généralisée, démantèlement des protections juridiques du travail, apologie de « l’entreprise », etc.

Si, par la suite, les politiques d’austérité ont pu si facilement s’imposer en Europe, la social-démocratie en est la première responsable. Loin de constituer une contre-force, elle a voulu prouver à quel point elle était encore plus radicale quand il s’agissait de faire peser le poids de la crise sur la population en augmentant les impôts indirects, en réduisant les retraites, en gelant les traitements des fonctionnaires, en s’attaquant au code du travail. Hollande ou Renzi par exemple, après les meneurs que furent Blair et Schröder, sont les acteurs tardifs du glissement zélé vers le néant politique. Il faut désormais en prendre acte : la social-démocratie, en dépit de certaines mesures très partielles, a depuis longtemps cessé de représenter une alternative émancipatrice globale et personne ne peut la ressusciter. Le parti socialiste peut encore subsister comme force électorale et en ce sens représenter une illusion persistante.

Cependant, l’effondrement du communisme d’État et l’autosabordage néolibéral de la social-démocratie n’expliquent pas tout, même s’ils ont une part majeure dans la crise historique de la gauche. Les mutations du capitalisme et, au-delà, les transformations structurelles des rapports sociaux ont bouleversé du tout au tout les conditions historiques dans lesquelles se déroulait la lutte sociale et politique. La « globalisation » du capital s’est déployée sur toute la surface de la planète et dans tous les aspects de l’existence. Les activités économiques et sociales qui échappaient encore à la stricte logique de l’accumulation du capital comme à la spéculation financière ont été soumises partout à un processus d’accaparement et de normalisation : éducation, santé, transport, culture, information sont désormais des secteurs sous contrôle direct ou indirect du capital. Le trou noir de la finance a absorbé toutes les institutions, même les mieux établies. La décomposition de la vie politique s’est aggravée sous l’effet de la professionnalisation et de la corruption. Quant au « nouveau management » privé et public, il a affaibli les capacités d’organisation et de lutte des dominés, l’esprit collectif au travail, voire les conduites de solidarité et d’altruisme dans la société. L’exploitation a pris un tour nouveau. Ce n’est plus la seule « force de travail » qui est façonnée par les disciplines de l’usine ou du bureau, c’est le sujet tout entier qui doit s’adapter avec souplesse à la vitesse de rotation du capital et aux cycles accélérés des marchandises. Le néolibéralisme se fait culturel, il devient forme subjective : chacun est invité à parler la langue de la gestion et à se comporter en investisseur performant. La solidarité est dénoncée comme un crime de lèse-efficacité, l’individu-entrepreneur doit apprendre à se débrouiller seul face à la « fatalité » du risque économique.

Comment s’étonner alors des conséquences de ces mutations sur toutes les sociétés ? Les inégalités, le chômage et la précarité minent le lien social et répandent partout leurs effets pathogènes. La haine ronge désormais nos sociétés et pousse à la surenchère les hérauts de la « panique identitaire » désireux d’en tirer le plus grand bénéfice éditorial ou électoral. Chacun est invité à choisir son bouc-émissaire : les étrangers, les fonctionnaires, les pauvres, les chômeurs. Cette phobie de l’autre s’est développée au moment où la classe ouvrière se déstructurait. Après un siècle et demi de construction de ses organisations, d’élaboration de ses doctrines, de développement de sa conscience et de sa culture, mais souvent au détriment de l’auto-émancipation, le mouvement s’est inversé avec la crise de la grande industrie, le chômage, la précarisation et la remise en cause des statuts professionnels. Cette évolution s’est accompagnée d’une défiance croissante à l’égard des partis et des syndicats et d’une profonde désaffection pour la représentation politique et ses institutions. Là même où était né et s’était développé le socialisme ne restent plus que des débris d’un monde défait dont beaucoup, jeunes ou vieux, ne comprennent plus le sens. Le déchaînement de la concurrence, à tous les niveaux et dans tous les domaines, l’affaiblissement des résistances collectives, l’individualisation des modes d’être ébranlent jusqu’aux fondations des démocraties libérales. C’est toute la société qui se découvre fracturée à l’extrême. Si la lutte des classes était l’expression de la division d’une société qui produisait de la solidarité, la guerre des identités est l’expression d’un morcellement indéfini de la société qui atteint les relations sociales elles-mêmes. Les logiques politiques et religieuses « identitaires » se nourrissent de ce besoin de protection que des individus de plus en plus atomisés cherchent à satisfaire dans des communautés closes et des sociétés fermées. La séparation sociale, la ségrégation spatiale, la clôture religieuse, le rejet de toute altérité tendent partout à l’emporter. En un mot, avec la mondialisation et le néolibéralisme, c’est tout le cadre de référence historique de la gauche qui s’est effondré.

Une nouvelle gauche en gestation

Toutes les variantes de la gauche historique sont-elles pareillement aspirées dans le grand trou noir du néolibéralisme ? Non, bien sûr. Il est une gauche qui n’a pas rendu les armes. Et l’on ne désigne pas seulement par là les descendants de ceux qui se reconnaissent encore dans les partis et les organisations majoritaires du mouvement ouvrier comme dans les milieux dits extra-parlementaires. Depuis les années 90, on a vu naître une floraison de groupements, d’associations, de réseaux unissant militants et intellectuels qui ont su réactiver et entretenir la tradition critique. Des pans entiers du syndicalisme sont restés fidèles à la défense du salariat, quand d’autres organisations, au nom du « réalisme » et de la « modernité », intériorisaient le nouveau rapport de force et les catégories de l’idéologie dominante. Des mobilisations puissantes contre les « réformes » du marché du travail et de la protection sociale ont manifesté un rejet massif des politiques néolibérales menées par la droite et la gauche social-démocrate.

Il y eut bien quelques sursauts critiques du côté des organisations politiques mais les transformations et recompositions qu’elles ont menées n’ont pas réussi à proposer une véritable alternative. La responsabilité historique de ces formations est évidemment engagée. Leurs dirigeants et leurs membres n’ont su ni dépasser les intérêts d’appareil ni les ambitions personnelles. La division reste la règle d’une gauche qui n’a pas pris la mesure des temps nouveaux. Chaque parti, chaque « boutique », chaque « courant », chaque petit groupe doctrinaire, chaque « personnalité » même ne semble pouvoir survivre qu’en entretenant sa petite différence. Ce narcissisme délétère fait désespérer de la possibilité d’une réinvention de la gauche politique.

Pourtant, l’ouverture d’un nouvel avenir, qui n’est pas à attendre d’une révélation, d’un homme providentiel, d’une avant-garde particulièrement lucide, se dégage peu à peu des luttes et des mobilisations. L’époque ne se résigne pas à la mélancolie des avenirs perdus. Des pratiques utopiques et des inventions conceptuelles constituent aujourd’hui les premiers éléments d’une nouvelle culture politique. Pour être encore minoritaire, elle n’en est pas moins vivante en Europe et dans le monde. Son irruption s’est faite de façon différente : dans les mouvements d’occupation des rues et des places, avec l’émergence de nouvelles forces politiques, par l’apparition de formes nouvelles de solidarité et d’entraide avec les personnes venues d’ailleurs ou avec les proches, sans parler de la remise en cause des directions des anciens partis de « gauche ».

Orientations de travail

Dans cette perspective il importe d’abord et avant tout de se donner un horizon et un cadre de réflexion.

Pour nous Européens, le cadre de réflexion d’une gauche nouvelle, c’est l’Europe, et non la nation. Nous nous refusons à suivre la tendance assez générale qui veut que la sortie de l’Europe soit le préalable à toute redéfinition d’une « vraie gauche ». Nous ne sommes pas « européistes », nous sommes européens et internationalistes, et c’est parce que nous sommes internationalistes que nous combattons résolument la logique néolibérale de l’Union européenne. La crise politique européenne, dont témoignent la montée de l’extrême droite dans toute l’Europe et la progression de l’abstention en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Scandinavie, résulte directement de la grande alliance, sur la base du programme ordolibéral, entre le Parti populaire européen et le Parti socialiste européen. C’est en réaction à cette orientation générale socialement et politiquement désastreuse que s’exprime le refus de la population européenne qui en est la première victime. Mais quel visage politique prend ce refus ? Ce qui l’emporte aujourd’hui, comme le montre l’exemple de la Grande-Bretagne, c’est la voie nationaliste. Elle ne touche plus seulement des entités régionales qui aspirent à l’autonomie, voire au statut de nation (Catalans, Flamands, etc.), elle concerne maintenant des pans entiers de l’électorat européen qui voudrait recouvrer une indépendance nationale perdue. C’est à nouveau la “rage nationaliste” dont parlait Nietzsche qui se fait entendre, certes dans des conditions historiques nouvelles. Il convient de la prendre très au sérieux, et ce d’autant plus qu’elle se réclame des principes démocratiques de la souveraineté populaire contre une domination tyrannique extérieure. Loin d’être réservée à l’extrême droite, cette aspiration traverse la gauche radicale et critique européenne.

Face à ce repli nationaliste, la reconstruction d’une gauche internationaliste en Europe s’impose comme une tâche prioritaire. C’est bien pourquoi notre collectif a d’emblée une dimension européenne. L’horizon de notre travail ne peut être que la refondation démocratique de l’Europe et non une simple « réforme » de l’Union européenne.

Il est également nécessaire d’engager une réflexion sur les fondements et les formes démocratiques de nos sociétés. Dans le sillage du néolibéralisme, on voit émerger des réactions prenant la forme d’un retour au nationalisme régressif et à des imaginaires identitaires ou religieux agressifs. C’est un défi urgent posé aux forces d’émancipation.

Il nous faut parallèlement examiner ce qu’il advient du monde du travail et des classes sociales, hier porteuses d’un projet émancipateur et aujourd’hui éclatées et privées d’avenir collectif. Rien ne nous fera croire à la pacification définitive du monde social. Mais la question se pose de savoir comment réarticuler les conflits qui sont au cœur des rapports sociaux de production à un projet politique et social qui s’adresse à toute la société. Le retour sur l’histoire de la “formation de la classe ouvrière” comme sur celle de sa décomposition institutionnelle nous paraît indispensable. Il s’agit de savoir dans quelle mesure le terme d’« émancipation » se réduit à la libération de l’exploitation du travail et de se demander jusqu’à quel point les « travailleurs » sont encore les protagonistes principaux du mouvement d’émancipation. Depuis longtemps, et sans doute en lien étroit avec les transformations d’un salariat qui s’est généralisé, tous les domaines de l’existence ont été traversés par des luttes contestant les inégalités, les relations d’oppression, les exclusions, les aliénations, les destructions du cadre de vie.

Il nous faudra enfin nous interroger sur les instruments politiques et l’idée d’avant-garde adoptés par le mouvement ouvrier. Le parti comme le syndicat ont été constitués sur des bases nationales et en relation étroite à l’État-nation. Sont-ils encore des formes adéquates alors que l’État n’a plus ni la même fonction ni la même forme ? La question de la démocratie dans le mouvement ouvrier a été posée très tôt. Au vu des évolutions catastrophiques que ce dernier a connues au XXe siècle, il est essentiel de tirer les leçons des effets des formes d’organisation sur le devenir du projet émancipateur. Ce qui implique, en même temps, de favoriser tout ce qui, dans les mouvements sociaux, va dans le sens de nouvelles créations institutionnelles.

Il nous faut aller à la racine de notre projet. L’idée d’émancipation figure comme l’idée la plus emblématique en même temps que la plus problématique de toute nouvelle alternative politique. Et ceci parce qu’elle a été posée comme l’horizon même de la lutte des classes au XIXe siècle ; parce qu’elle a permis la composition d’un faisceau de contenus différents et la convergence de luttes hétérogènes sur les terrains du travail, de la famille, de la sexualité, de la culture, de la lutte anti-coloniale et anti-impérialiste ; parce qu’elle a été complètement retournée jusqu’à désigner la terrifiante oppression des régimes totalitaires qui se sont réclamés du socialisme au XXe siècle ; parce qu’elle a été récupérée et travestie par la culture de la consommation et les pratiques individualisantes du néolibéralisme. Tout est donc à reprendre tant l’idée d’émancipation a perdu de son sens.

Ce travail de clarification est d’autant plus nécessaire que la gauche dite alternative et radicale est aujourd’hui sur le plan intellectuel un archipel d’interprétations hétéroclites. L’émancipation se confond tantôt avec la souveraineté, tantôt avec la différence, ou bien encore parfois avec l’absence de toutes contraintes. Nous entendons interroger le processus de l’émancipation dans le mouvement ouvrier. Nous nous demanderons comment réarticuler cet horizon de l’émancipation avec d’autres concepts : la liberté, l’égalité, la démocratie, l’autonomie, etc. Nous nous demanderons en particulier quelle signification peut avoir ce concept dans des situations et relations concrètes du travail, de l’éducation, de la famille. Bref, pour reprendre l’étymologie du mot « émancipation », que signifie aujourd’hui la sortie hors de la minorité et quel en est le sujet ? Telle est la question par laquelle il nous faut commencer.

Publié sur le site Collectif critique

30 janvier 2017

http://collectifcritique.org/spip.php?article32

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