Attaques contre l’Université en Inde

logo-syndicalLe 21 février, un séminaire organisé par le département d’anglais du Ramjas college de l’université de Delhi a été interrompu violemment par des membres de l’Akhil Bharatiya Vidyarthi Parishad (ABVP, All-India Student Council), une organisation étudiante d’extrême droite, défenseur d’une idéologie nationaliste hindoue. Des pierres ont été lancées à l’intérieur de la salle de conférence, et les étudiants et professeurs ont été pris à parti, verbalement et physiquement. Le 22 février, une manifestation non violente organisée par les étudiants de l’Université de Delhi pour protester contre les évènements de la veille, a de nouveau fait l’objet d’attaques, verbales et physiques de la part de membres de l’ABVP. Un professeur, et plusieurs étudiants, ont été hospitalisés. Le rôle de la police semble également extrêmement ambigu : de nombreux témoins ont souligné la passivité des forces de l’ordre, qui n’ont pas essayé de protéger les manifestants. D’autre part, les policiers auraient refusé d’enregistrer les plaintes des étudiants à l’encontre des auteurs de ces violences.

Ces évènements s’inscrivent dans la lignée d’attaques répétées conduites par l’ABVP, depuis plus d’un an, visant à mettre un terme à toute possibilité de débat démocratique, et à toute expression de dissension sur les campus universitaires. Cette exacerbation d’une rhétorique nationaliste, et la volonté de faire taire toute expression d’opinions contraires à la doxa dominante est particulièrement inquiétante. L’arrivée au pouvoir du Bharatiya Janta Party (BJP) au niveau national en 2014 a exacerbé cette atmosphère ultra-nationaliste. Le BJP et l’ABVP sont tous deux liées au Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), une organisation nationaliste hindoue qui, historiquement, et aujourd’hui encore s’est érigée en défenseur des intérêts de la « majorité » religieuse, sociale et culturelle, les hindous de caste, au détriment des minorités – religieuses (musulmanes et chrétiennes), tribales, et de basse caste. Toute forme de mobilisation sur des sujets controversés – le statut du Cachemire, par exemple – toute critique vis-à-vis d’institutions nationales « sacrées », à commencer par l’armée, sont immédiatement condamnées comme « antinationales », et à ce titre, coupables. Les protestations de loyauté nationaliste apparaissent alors comme la seule parole légitime, et la fidélité à la nation devient plus importante que la liberté d’expression et le dialogue démocratique.

Les violences qui ont éclaté à l’université de Delhi se placent dans la continuité d’attaques similaires perpétrées à l’encontre de l’université en tant qu’espace de discussion démocratique et de dissension. En février 2016, la Jawaharlal Nehru University, une des principales universités de Delhi, fut au cœur d’une intense controverse. Des accusations selon lesquelles des slogans « anti-indiens » et « anti- nationaux » auraient été entendus au cours d’un rassemblement sur le campus conduisirent à l’arrestation de plusieurs étudiants, accusés de sédition. Ces évènements donnèrent lieu à une mobilisation massive de la part des étudiants et professeurs à Delhi et dans le reste du pays, au nom de la protection de la liberté d’expression. Les trois étudiants arrêtés, libérés sous caution, ainsi que d’autres étudiants impliqués, ont fait l’objet de sanctions variées, amendes, renvoi de l’université, obligation de quitter les résidences étudiantes, … Ils ont fait appel contre ces sanctions auprès de la Cour Suprême de Delhi, et l’administration de l’université doit, à ce jour, statuer sur leur cas. Tout au long de ces affrontements, des membres du gouvernement appartenant au BJP ont exprimé leur aversion vis-à-vis de slogans « anti-Indien » et « anti-nationaux ». Le ministre du Développement des Ressources Humaines, en charge de l’enseignement supérieur, proclama ainsi que la « nation » ne tolérerait aucune « insulte à notre mère l’Inde (mother India) », tandis que le ministre de l’Intérieur déclarait que « quiconque proférant des slogans contre l’Inde » ne « serait pas épargné ». L’adoption de cette rhétorique par des membres du parti au pouvoir conduisit la communauté académique à s’inquiéter de ces tentatives « d’utiliser la loi et la police pour réprimer toute expression démocratique de dissidence, et mettre en place une véritable chasse aux sorcières sur les campus. »

En parallèle avec ces attaques contre les étudiants de JNU, des évènements tout aussi troublants se déroulaient à l’Université d’Hyderabad, dans le centre du pays, suite au suicide de Rohit Vermula, le 17 janvier 2016. La mort de ce doctorant faisait suite à un affrontement entre le l’organisation étudiante nationaliste hindou (ABVP) et l’Ambedkar Student Association, une organisation luttant contre les discriminations et persécutions dont sont victime les étudiants membres des catégories sociales les plus vulnérables (en particulier les étudiants appartenant aux communautés « Dalit », longtemps connues comme « intouchables », caractérisées, aujourd’hui encore, par une grande vulnérabilité économique, et victimes d’importante discriminations, en raison de leur statut social et rituel considéré comme dégradé et inférieur). Depuis août 2015, Rohit Vermula et l’Ambedkar Students Association entretenaient des relations tendues avec l’ABVP, en raison de leurs opinions politiques divergentes. En septembre 2015, Rohit Vermula et quatre autre membres de l’ASA furent expulsé de leur résidence étudiante. Ils restèrent cependant sur le campus, continuant de protester contre leur victimisation, l’administration de l’université prenant clairement partie en faveur de l’ABVP. Le suicide de Rohit Vermula le 17 janvier conduisit à une mobilisation de masse, condamnant la discrimination dont il avait fait l’objet, du fait de son identité Dalit, et de ses activités politiques. On peut citer de multiples autres exemples de victimisation d’individus et de groupes en raison de leurs opinions politiques, comme la décision de l’Indian Institute of Technology (IIT) de Madras d’interdire l’Ambedkar Periyar Study Circle, une organisation anti-caste. Plus récemment, Rajshree Ranawat, professeur à l’unviersité de Jodhpur, fut suspendue pour avoir invité Nivedita Menon, professeur à JNU, pour donner une conférence. L’ABVP s’offusqua de rumeurs – par ailleurs infondées – selon lesquelles N. Menon aurait, au cours de cette conférence, remis en question le statut du Cachemire comme composante à part entière de l’Inde.

Les évènements des 21 et 22 février s’inscrivent dans la lignée de ces affrontements. Le séminaire organisé le 21 février, portant sur le thème Cultures of protest, a ainsi été condamné pour son caractère « anti-national » par l’ABVP, notamment en raison de la présence, parmi les intervenants, d’Umar Khalid, un des étudiants impliqués dans les affrontements à JNU en 2016. Les troubles continuent, et un autre évènement culturel a dû être annulé suite à l’annonce faite par l’ABVP que la sécurité « ne pourrait être garantie » s’il contenait « des éléments antinationaux ».

Les attaques récentes à l’encontre des étudiants et professeurs de l’Université de Delhi doivent être condamnées, et leur droit d’expression sauvegardé. Les actions de l’ABVP, visant à humilier, effrayer et intimider les étudiants sont injustifiables. Le rôle de la police de Delhi, son incapacité à protéger les étudiants attaqués et son refus d’enregistrer leurs plaintes doit faire l’objet d’une enquête. De façon générale, les attaques, répétées, contre les espaces universitaires (JNU, Université d’Hyderabad, Université de Delhi) sont extrêmement inquiétantes, et signalent une réduction de l’espace démocratique.

Publié sur le site du Réseau Syndicale International de Solidarité et de Luttes

http://www.laboursolidarity.org/Inde-l-extreme-droite-attaque-les

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