« Il est temps que les sexologues cessent de prescrire de la pornographie »

Un nombre surprenant de thérapeutes sexuels et sexologues prescrivent de la pornographie commerciale à leurs patient·e·s.

Alors qu’il peut paraître étonnant que ces psychologues, thérapeutes et sexologues qualifié·e·s prescrivent du porno, en fait, thérapie sexuelle et pornographie ont en réalité une longue histoire en commun.

Néanmoins, avec la reconnaissance grandissante des dommages caractérisants la production et la consommation de pornographie mainstream, il est temps de remettre en cause un modèle de « conseils sexuels » qui promeut l’inégalité entre les sexes et limite l’autonomie sexuelle des femmes.

Des origines de techniques de thérapie sexuelle moderne dans les années 1960, issues des travaux de Masters et Johnson (rendus célèbres par la série Masters of Sex), à aujourd’hui, une grande variété de liens existent entre l’industrie du porno et celle de la sexologie.

Cela inclut l’utilisation de pornographie commerciale pour la formation de ces thérapeutes, ou dans le travail de diagnostic, tout aussi bien que comme type de traitement. En matière de traitement, certains des premiers compte rendus rapportent des descriptions plutôt terrifiantes de pornographie utilisée dans le cadre de « thérapies de conversion ».

Une étude pilote de 1970, par exemple, tentait de modifier les réactions sexuelles d’hommes gays. On montrait d’abord à un sujet des images pornographiques homosexuelles avant de le priver d’eau pendant 18 heures. Le droit de boire dépendait de l’amélioration de la réaction érectile à la vue d’images pornographiques hétérosexuelles. Les auteurs de l’article concluaient que ce type de « thérapie » facilitait les érections plus fortes en lien avec l’imagerie sexuelle hétéro et que cela justifiait par conséquent une étude plus poussée impliquant d’autres sujets supplémentaires.

Les essais de traitement de ce type ont diminué dans les années 1970, après que l’homosexualité ait été supprimée du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), et que des changements significatifs des normes éthiques établies par les praticiens aient eu lieu. (Même si on reste sans réponse quant aux dommages causés pendant la conduite des expérimentations de conversion avec pornographie).

Dans les années 1980, l’attention est passée de la tentative de convertir les hommes gays à l’hétérosexualité à un endoctrinement subtil des femmes aux constructions patriarcales de l’hétérosexualité. La pornographie est devenue partie intégrante des traitements de dysfonctionnement sexuel, particulièrement concernant l’inhibition et l’anorgasmie chez les femmes. Concrètement, ces diagnostics s’appliquaient aux femmes inquiètes ou non désireuses de s’engager dans une relation sexuelle avec un partenaire masculin, et aux femmes qui n’avaient pas eu d’orgasme, notamment durant un coït hétérosexuel. Un des pré-requis pour l’utilisation de pornographie dans le traitement de ces soi disant problèmes a été le concept de la désensibilisation. L’idée est que les femmes qui sont inquiètes à l’idée de s’engager dans des types particuliers de pratiques hétéro-sexuelles peuvent être encouragées à se laisser faire si on leur montre des images et des films de ces actes, tout en pratiquant en parallèle des techniques de relaxation. On pensait qu’au bout du compte, cela amoindrirait l’inhibition à l’idée d’avoir de telles relations sexuelles avec un partenaire homme.

Comme je le montre dans ma contribution au recueil récent The Sexualized Body and the Medical Authority of Pornography [« Le corps sexualisé et l’autorité médicale de la pornographie », non traduit], il n’y a quasiment aucun fondement qui soutienne l’efficacité de ces traitements. Mais le manque de preuves n’a pas dissuadé les sexologues de continuer à promouvoir l’utilisation de pornographie comme thérapie.

La recherche à ce sujet est limitée, particulièrement en Australie, mais il y a évidemment des thérapeutes sexuels locaux heureu·x·ses de qualifier publiquement d’inévitable ou de saine l’utilisation de pornographie. La recherche dans le reste du monde montre que l’utilisation thérapeutique de matériel audio-visuel explicite, incluant de la pornographie, est généralisée. Une étude, publiée à la fin des années 1990, a montré que 253 des 279 professionnel·le·s (environ 90 %) sondé·e·s aux États-Unis et en République tchèque estimaient que le matériel sexuellement explicite avait été utile dans leur pratique. (Bien que beaucoup de thérapeutes au moment de l’étude rapportaient également des attitudes négatives envers la pornographie violente.) Dans une étude plus récente sur ce sujet, qui date de 2008, environ un tiers des thérapeutes sexuels aux États-Unis disaient utiliser de la pornographie, même quand elle était expressément définie comme impliquant de la violence, de la déshumanisation ou du contenu sexiste. Certain·e·s sexologues, comme Sharna Striar et Barbara Bartlik, suggèrent que la pornographie peut aider à « initier un·e partenaire à un nouveau type d’expérience sexuelle qu’il ou elle pourrait trouver par ailleurs déplaisante ou inacceptable ». D’autres disent que le porno devrait être étudié par les patient·e·s, comme un manuel scolaire. Dans l’ensemble, les praticien·ne·s tendent à citer l’éducation ou la désensibilisation comme premières justifications pour l’utilisation de pornographie.

Mais qu’impliquent vraiment cette éducation et cette « désensibilisation » ? Il existe une importante normalisation du contenu violent et dégradant dans la pornographie populaire, 88 % des scènes de la pornographie qui se vend le mieux contiennent des actes d’agression physique, et les cibles de ces agressions sont « de manière écrasante » des femmes. Assurément nous devrions nous demander comment se fait-il que n’importe quel professionnel puisse expliquer aux femmes que c’est un modèle de sexualité qu’elles devraient accepter et a fortiori imiter !

Au mieux, la pratique de prescrire la pornographie en thérapie sexuelle encourage les femmes à imiter celles qui sont payées pour simuler du plaisir sexuel. Mais c’est une interprétation encore trop généreuse. Il est plus juste de dire que les forces en présence dans une relation thérapeutique rendent plutôt difficiles à n’importe quelle patiente de simplement refuser ce type de « traitement », quand il est recommandé par un·e professionnel·le qualifié·e ayant autorité.

Et ce type de traitement risque surtout de montrer que les femmes ne se conforment pas à la thérapie si elles ne sont pas excitées par du contenu pornographique violent et dégradant, ou qu’elles ne souhaitent pas le mettre en action dans leur propre vie.

Certain·e·s sexologues et chercheur·e·s ont mis en avant une « pornographie adaptée aux femmes » comme solution potentielle le cas échéant, mais ils ont négligé le contenu similaire violent et problématique souvent marketé comme « pour les femmes » ou « féministe ». Ce type d’arguments ignore également les critiques plus larges de l’industrie pornographique qui s’opposent à un acte sexuel commercial – qui repose sur une quête d’argent, et non un plaisir mutuel – présenté comme une base utile ou équitable pour les interactions sexuelles de tous les jours.

Quand une autorité médicale intègre la pornographie à ses modèles de traitement, elle réduit l’espace des critiques de bon sens à la consommation de porno dans les relations amoureuses hétérosexuelles.

Cela promeut également un modèle hétérosexuel qui diminue les chances que les refus sexuels des femmes soient entendus et acceptés.

Alors que le climat actuel tend à mettre l’accent sur les relations respectueuses et à se préoccuper des cultures malsaines de coercition sexuelle, le droit d’une femme à dire « non » à n’importe quel acte sexuel qui la met mal à l’aise devrait être affirmé, plutôt que discrédité.

Étant donné le manque de preuves qui pourraient justifier les sexologues qui recommandent la pornographie comme traitement, et la reconnaissance grandissante des dommages causés par le porno commercial et mainstream, nous devons questionner pourquoi cette pratique est autorisée à perdurer depuis si longtemps et qui en bénéficie réellement.

Dr Meagan Tyler

Traduit de Feminist Current : http://www.feministcurrent.com/2016/12/15/sex-therapist-stop-pushing-porn/

Article original dans The Conversation : https://theconversation.com/a-prescription-for-porn-should-sex-therapists-recommend-pornography-to-patients-70115

Dr Meagan Tyler est enseignante-chercheuse à l’Université RMIT de Melbourne, Australie. C’est une spécialiste reconnue internationalement dans le champ des études du genre et de la sexualité. Elle est l’autrice de Selling Sex Short: The pornographic and sexological construction of women’s sexuality in the West (non traduit) et a codirigé l’ouvrage Freedom Fallacy: The Limits of Liberal Feminism (non traduit). Suivez-la sur Twitter : https://twitter.com/DrMeaganTyler

Source : https://ressourcesprostitution.wordpress.com

De l’auteure :

Toute la pornographie est une vengeance contre les femmes, toute-la-pornographie-est-une-vengeance-contre-les-femmes/

« Il est temps d’admettre qu’il y a un problème avec la pornographie », il-est-temps-dadmettre-quil-y-a-un-probleme-avec-la-pornographie/

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