Marcelle Tinayre : Lettre à une inconnue

Avec l’aimable autorisation des Editions des femmes –
Antoinette Fouque

La Fronde, 17 juillet 1898

tinayre-marcelle-revolte-eve(Une lectrice de La Fronde, que je ne connais point, et qui dit habiter la province, m’adresse un singulier réquisitoire à propos de mes articles précédents et particulièrement de l’avant-dernier : « Méditation sur l’honneur ». Une raison de convenance, facile à comprendre, m’empêche de reproduire ici l’intéressant petit factum de cette dame. Mais, laissant de côté tout ce qui m’est personnel, je tiens à répondre à cette Inconnue qui parle, dit-elle, « au nom des femmes de la précédente génération », et à qui j’apparais comme un type de la jeune génération combative, hardie, fort capable de s’affranchir elle-même avant que la décision de la majorité ne l’ait autorisée à s’affranchir.)

Madame et chère lectrice, je ne soumettrais point notre débat au public féminin dont vous et moi représentons, paraît-il, deux catégories fort distinctes, si ce débat ne dépassait ma modeste personnalité. Vous essayez de deviner en moi, à travers l’écrivain, la femme que je dois être et vous en tracez le portrait fictif. Vous vous demandez si je suis « mariée, fille ou veuve, compagne ou amie d’un homme quelconque » –, si je suis mère, si je suis issue « d’irréguliers ou de bourgeois » –, si je suis jeune, mûre, ou vieille. Et vous concluez que je dois être jeune « à cause du ton tranchant de mes articles », que je ne suis pas mariée « sans cependant vivre seule », que, si j’ai des enfants, je n’en dois avoir qu’un « parce que les maternités répétées émoussent l’acuité de l’esprit en surexcitant la sensibilité », ce qui n’est point mon cas. (Voilà, madame, une théorie qui me paraît discutable.) Et cet enfant unique que vous m’attribuez, je dois l’aimer « comme un cerveau en formation » et non comme un fruit de ma chair. Enfin – et ce sont là les griefs généraux que vous étendez à toute la nouvelle génération – vous me reprochez d’être peu sentimentale, de démolir le vieil édifice social sans penser à reconstruire et sans laisser même un pan de mur où les femmes résignées, comme vous, pourront s’abriter contre la vie. Nous ne voulons plus, dites-vous, « ni de la résignation ni du courageux effacement de la femme », car notre amour ne survivrait pas au sacrifice de notre personnalité. Nous ne voulons plus de mariage qui ligature, de la maternité qui brise, de la religion qui abrutit, de la longue virginité qui est sans prix pour nous, des croyances primitives qui sont pour nous des préjugés, etc. Nous prétendons remplacer tout cela par un mot qui n’est qu’un mot : la Justice, ne voyant pas que plus les civilisations s’affinent, plus ce mot est incompris.

Enfin, vous me demandez pourquoi j’en veux tant aux bourgeois et vous prétendez que mon animosité à leur égard est un signe de « bourgeoisisme », les vrais révolutionnaires étant modérés et ingénus. (Au nom du ciel, madame, où avez-vous pris cela ? Quand les révolutionnaires sont violents, vous les appelez « bourgeois » et quand ils sont « ingénus » vous criez sans doute qu’ils ne sont pas sérieux. C’est un système de polémique un peu trop facile.)

À ces hypothèses variées, plus ou moins gracieuses, je ne répondrai point car je n’aime pas le cabotinage et ne veux point déshabiller mon âme en public. Je vous dirai seulement, madame, que ma situation sociale est régulière, ce qui me donnera sans doute plus d’autorité à vos yeux, puisque vous attachez tant d’importance à la légalité des unions. Pour moi, je ne m’en enorgueillis pas plus qu’il ne convient, partageant l’honneur de cette légalité avec des millions de femmes plus ou moins estimables (car la légalité ne fait point la moralité, vous le savez aussi bien que moi) et connaissant d’autre part des épouses illégitimes, voire même des compagnes d’anarchistes qui offrent l’exemple de toutes les vertus conjugales. Je vous dirai aussi que j’ai des enfants, plusieurs, que j’aime comme je peux, de la même façon que toutes les femmes civilisées. Nous ne sommes plus au temps des cavernes et nos enfants ne sont pas des petits pour nous inspirer cet attachement de femelles qui est la forme inférieure de la maternité, et sous l’apparence du dévouement dégénère plus tard en tyrannie. Je n’oublie pas que mes enfants sont des personnes. Est-ce un crime, madame ? C’est, à votre avis, le témoignage d’une médiocre sensibilité. Mais il y a des mères et d’excellentes mères qui ne pensent point comme vous.

Je laisse ces questions toutes personnelles, où votre psychologie, je vous l’affirme, est en défaut, et j’arrive aux questions d’ordre général. Mais puisque vous avez tracé notre portrait laissez-nous tracer le vôtre.

J’imagine, madame, que vous êtes une de ces femmes qui naquirent vingt ans trop tôt et qui, contre nous aujourd’hui, seraient avec nous, si elles avaient notre âge. Une de vos contemporaines m’exprimait ce regret, tout récemment. Vous êtes extrêmement intelligente, instruite – car votre lettre est un morceau littéraire fort intéressant – mais vous n’êtes pas impartiale et vous mettez quelque orgueil à défendre des préjugés dont vous avez souffert. Vous parlez beaucoup de la résignation, mais il semble que vous n’ayez pu vous résigner bien sincèrement, car la vraie résignation est silencieuse et ne proteste pas, et tiraillée entre des aspirations personnelles et des sentiments conventionnels, vous n’avez pu ni affranchir votre vie ni soumettre votre pensée – ce dont je vous félicite, madame. Vous avez probablement, comme la majorité des femmes, souffert de l’amour, du mariage, des multiples oppressions héréditaires. Vous avez fait votre devoir et il vous a laissée sans joie, comme votre soumission vous laisse sans indulgence. Il y a bien de l’amertume dans votre lettre, et je vous admire de tant vous attacher à un passé qui vous a obligée à faire un si constant usage de la résignation.

Votre cas n’est pas unique. Je connais beaucoup de femmes de votre âge qui racontent toutes la même histoire. Elles ont souffert, elles se sont sacrifiées, elles nous disent : « Sacrifiez-vous comme nous, vos mères et vos aïeules, nous l’avons fait. » Mais nous savons combien mal récompensées de leur sacrifice furent nos mères et nos aïeules.

Étonnez-vous donc, madame, que nous ne voulions pas d’une destinée pareille à la vôtre ! Nous avons pris conscience de la duperie séculaire qu’on déguise sous les noms de vertus féminines, sacrifice, immolation, etc. Si tout le monde se sacrifie, à qui profitera le sacrifice ? Aux plus forts, certes, et aux plus malins. J’aime mieux la lutte, avec un minimum de victimes. Plaignez-vous donc qu’on vous étrangle, vous qui tendez le cou à la corde en disant : « Corde vénérable, légale, héréditaire, salut, toi qui étranglas ma mère et ma grand-mère ! » Je ne demande pas qu’on change les condamnés à l’étranglement. Je veux qu’on n’étrangle personne et qu’on brûle la vieille corde, fût-elle bénite !

L’héroïsme est un idéal, non pas une loi. Nul n’y est contraint et le sacrifice n’est beau que s’il est consenti.

Vos contemporaines, madame, ne paraissent pas avoir connu ce respect de la justice et de la liberté qui est, plus que l’excuse, l’explication de nos révoltes. C’est un sentiment qui grandit chaque jour et fera éclater les vieux codes. « Respecter le droit d’autrui et faire respecter le nôtre. » Cette formule contient en substance toutes les législations de l’avenir. C’est pourquoi je ne suis ni pour ni contre le mariage. Il est bon que des garanties légales existent, pour ceux qui jugent en avoir besoin ; il est bon que nul n’y soit obligé, s’il croit pouvoir s’en passer, sous peine de déchéance morale. De même les parapluies sont une utile invention mais si des gens préfèrent ne s’en point embarrasser, au risque d’être mouillés, c’est leur affaire. La plupart des hommes ont la rage d’être catalogués, classés, parqués dans des catégories sociales… Tant mieux si ça fait leur plaisir, mais qu’ils n’imposent point leur manie aux indépendants ! Les gens valent par eux-mêmes et non par l’étiquette dont l’État les a revêtus.

Comme le mariage doit être facultatif, facultatif doit être le célibat. Pourquoi vénérez-vous si pieusement la longue virginité, volontaire ou involontaire ? Hélas ! on connaît l’humeur des filles qui la conservent, faute d’occasions matrimoniales, au-delà du temps normal. Si elles l’offrent à Dieu, que Dieu les en récompense ! Si elles préfèrent l’offrir à l’homme, c’est leur droit et je ne les tiens point pour déshonorées à moins qu’elles ne fassent un objet de spéculation d’une chose qu’elles doivent à l’amour. Et quant aux demoiselles qui restent sages, pour garder l’estime du monde, vous savez de quels quolibets le monde assaisonne l’hommage qu’il leur rend.

Tout cela prouve qu’on a bien de la peine à respecter la liberté des autres. Ce serait si simple, pourtant, et si naturel, de laisser chacun vivre à sa guise, n’exigeant de lui que ces vertus sociales, fort aisées à définir, et qu’un peu moins de vanité et de routine rendrait plus aisées à pratiquer. Ce qui m’amène, madame, à vous expliquer ma haine des bourgeois. Vous demandez d’abord, si je suis issue « d’irréguliers » ou de « bourgeois ». Que vous importe ? Écrivain, je n’ai à répondre que de mes ancêtres intellectuels. Je revendique pour aïeux tous ceux qui, par leurs œuvres, m’ont enseigné l’amour de la Vérité et de la Justice. Il n’y a point de bourgeois parmi eux, et ma famille fût-elle composée d’épiciers et de notaires, si ces notaires et ces épiciers ont aimé la Justice et la Vérité, je ne les tiens pas pour des « bourgeois ».

Qu’est-ce que le bourgeois, madame ? Ce n’est pas particulièrement le « philistin » ni le « rentier » : c’est celui qui « pense bassement » selon le mot de Flaubert, quels que soient sa situation sociale et son état. C’est l’homme qui vit sur un fond de préjugés, hérités en bloc, qu’il n’a point examinés, qu’il érige en lois et qu’il prétend imposer aux autres. C’est l’homme qui ne voit que la lettre des Codes, attache un prix extrême aux formalités, vénère les routines, et ne choque point l’opinion. Ces gens-là sont nos pires ennemis. Ils peuvent être inoffensifs, individuellement. Collectivement, ils sont tour à tour ridicules et atroces. Est-ce qu’Homais vous paraît risible ? Je le trouve sinistre, madame, car on sait ce qu’il peut faire, lui et ceux qui lui ressemblent, si vous leur mettez un bulletin de vote ou un fusil entre les mains. Et il y a des milliers d’Homais en France.

C’est contre eux que j’invoquerai cette Justice qui vous paraît un mot seulement et qui est l’essence même de notre âme, le vœu obscur ou conscient de toute l’humanité. Elle n’est pas réalisée dans notre civilisation, comme vous le dites vous-même, et c’est pourquoi il faut tendre à la réaliser. Nul ne peut s’isoler de la grande mêlée contemporaine, ni l’artiste dans sa tour d’ivoire ni la femme heureuse dans son foyer clos. Nos aïeules, si pieuses, si sentimentales, s’en souciaient fort peu, et ne savaient ou ne voulaient point voir toutes les abominations que nous avons regardées pour les flétrir et les combattre. Il ne s’agit plus de cette charité d’opéra-comique qui s’attendrit seulement sur les pauvres bien propres et bien polis, les bons pauvres qui n’effraient pas les dames ; sur les ouvriers point ivrognes et les filles repenties. Il faut penser aux pauvres qui ne nous pardonnent point leur misère, aux ivrognes à qui la dure vie n’a laissé d’autre joie que l’alcool, aux prostituées qui ne savent même pas ce que serait le repentir. Nous sommes tous et toutes, à quelque degré, solidaires de leur infortune et responsables de leur vice. Qui porterait légèrement un tel souci ?

Il n’est plus question de sentimentalité, ni de poétiques délicatesses, ni de baume éventé de la résignation qu’on met depuis deux mille ans sur tant de plaies, sans les guérir. Il y a des lois à réformer, des mœurs à renouveler, des abus à détruire. Et nous qui avons l’honneur de tenir une plume, nous précisément, comme écrivains et comme femmes, nous devons être la conscience des inconscients, la voix des muets, les complices de toutes les évasions hors des vieux cachots séculaires murés par le prêtre, le soldat, le magistrat.

Et vous-même, madame, ne remonterez pas le courant. Laissez sombrer dans les ténèbres du Passé les soleils éteints et les dieux morts, puisque l’Avenir est déjà couleur d’aurore.

Marcelle Tinayre : La révolte d’Eve

Chroniques et autres textes

Textes réunis par Alain Quella-Villeger

Préface de France Grenaudier-Klijn

Editions des femmes – Antoinette Fouque, Paris 2017, 252 pages, 16 euros

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