Je peux jeter la fausse monnaie

product_9782070144419_195x320Un homme puis une femme. Deux récits. L’un ne saura pas, l’autre écrit pour qu’un-e lecteur/lectrice éventuellement lui explique. Un point de rencontre en Italie. Un récit bouleversant autour de la mémoire et du passé européen de destruction.

« Le yiddish ressemble à mon napolitain, deux langues de grande foule dans des espaces étroits. Elles sont donc rapides, composées de mots apocopés, capables de se faire de la place au milieu des cris. Elles ont la même quantité de mendiants et de superstitions. Elles sont expertes en misères, émigrations et théâtres. ». Le son d’une langue, un traducteur, la variation finale de deux éditions d’un ouvrage, « Pour les lecteurs en yiddish, il existe cette fin ouverte, une fuite pleine d’espoir et de prophétie ».

Des écrivains et des personnages, Isaac Babel, Marek Edelman, Yitskhok Katzenelson, Avrom Sutzkever, des livres, « Les livres me confirmaient ma taille minuscule ».

Une langue, « Le yiddish a été mon entêtement », Oshviescim par la grande porte qui s’ouvrait pour les trains, fermer les yeux « je me suis endormi une minute, car je ne sais pas prier », des lettres dont le yod, « sa majuscule secrète est toute dans l’interdiction ».

Un récit entre mots et silence, entre déchiffrement et négation. Ceux qui parlent, ceux qui se taisent.

« Le yiddish a été mon entêtement de colère et de réponse. Une langue n’est pas morte si un seul homme au monde peut encore l’agiter entre son palais et ses dents, la lire, la marmonner, l’accompagner sur un instrument à cordes », une langue rendue muette par la destruction des juifs et juives d’Europe…

Donc, un traducteur, les Dolomites, un escaladeur de montagnes, un soir de juillet, une taverne, deux tables libres, un homme et une femme, « ils parlaient allemand ». Lui avec sa traduction, le mot èmet, celui aussi écrit sur le front du Golem… « A la table voisine, on commençait à s’agiter »…

Un autre récit, « Je me suis décidée à écrire cette histoire pour ceux qui pourront la comprendre mieux que moi », un engagement à la précision, une remontée dans le temps, l’espace aussi du présent.

« La majeure partie de sa vie, mon père a regardé derrière lui ». Une fille et le père « passé de vainqueur à vaincu », une vie, le silence, « Chez nous, la consigne du mutisme était la surdité volontaire ».

Je souligne les variations d’Erri De Luca autour des mots, de la langue, du réel et de la fiction, des silences. Il nous propose là, une mise en abime, comme dans la Kabbale, qui deviendra une obsession de l’homme-soldat…

Le temps de l’enfance, de la jeunesse et… « Ma mère nous quitta, lasse de ne pas avoir un mari public et de vivre une fiction sans fin ». Une enfant qui sut ce qu’elle était : « la fille d’un criminel de guerre » ; mais sommes-nous réductible à une filiation ordinaire ou inconcevable ? « Chacun s’est arrangé selon la rouille qu’il a trouvé dans son sang ».

L’homme confirma ce qui fut dit par la mère et dépourvu de détails, « le crime reste sans limite ». Une fille, « sans pacte de complicité », parlant du père, du nazisme, de la nudité et des regards, « Ce n’est pas l’homme qui te déshabille du regard dans la rue qui fait de la pornographie, mais celui qui guette chez toi les signes de la flétrissure ». Elle s’excuse des digressions, si utiles au rythme du récit, et nous parle aussi du silence, du garçon sourd-muet, de l’attente. Le titre de cette note est extrait de la fin de son récit…

Un immense écrivain, l’économie de la langue, un court récit comme à deux voix, la mémoire et l’indicible donné à lire simplement par la littérature.

.

De l’auteur :

La parole contraire, le-droit-constitutionnel-de-parole-contraire/

Tu, moiHaiele, plus qu’un prénom

Pas ici, pas maintenant, Ils sont maladroits les mots de l’absence

Le jour avant le bonheur, le-passe-etait-un-escalier-et-je-le-remontais/

.

Erri De Lucca : Le tort du soldat

Traduit de l’italien par Danièle Valin

Editions Gallimard – Du monde entier, Paris 2014, 90 pages, 11 euros

Didier Epsztajn

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s