Fleurs de ruines : lieux de création alternatifs dans la Grèce des mémorandums

À partir de 2010, des dizaines de lieux de création alternatifs commencent à apparaître dans les ruines laissées par le retrait et la faillite de l’État grec. Dans le même temps, des fondations privées aux moyens colossaux ouvrent leurs portes ou sont mises en chantier. À partir de notre expérience propre (la création d’un espace culturel alternatif, l’Atelier de réparation de télévisions, par Fotiní Banou et moi-même en novembre 2012), ce texte1 a pour objet d’esquisser un tableau du paysage culturel apparu à Athènes dans le contexte de crise, d’offensive néo-libérale et de « résistance créatrice » que connaît le pays depuis 2008.

Tout commence par la fin

Tout commence entre 2010 et 2011 avec l’éclatement de la crise des comptes publics grecs, l’imposition des premiers plans d’austérité et la fin des politiques d’aide à la création. En quelques années, tout s’arrête : fin des subventions aux compagnies reconnues et aux théâtres les plus prestigieux (Théâtre d’Art), gel de la production cinématographique locale, fermeture de formations musicales emblématiques (Orchestre des couleurs), fermeture du CNL grec, abandon de fonds d’archives d’intérêt nationaux. Pour de nombreux artistes, la question se résume à peu près à ceci : comment continuer d’avancer au-dessus de ce vide ?

Créés par des artistes, des dizaines de lieux de création de petite taille (studios ou ateliers de danse contemporaine, théâtres, espaces de musique improvisée) commencent à apparaître dans les ruines laissées par le retrait et la faillite de l’État grec : théâtre occupé et autogéré Embrós, studios de danse contemporaine Kinitiras et Faux Mouvement, lieux de création Baumstrasse et Vyrsodepsío (La Tannerie), Studio 9 (musiques improvisées), immeuble du Synergío (quartier de Metaxourgío) et occupation du Green Park en bordure du Champ de Mars, parmi (beaucoup) d’autres.

Ce sont des lieux détournés : des lieux de création qui étaient (voire sont encore) des appartements, des ateliers de réparation de télévisions, des hangars, d’anciens cafés municipaux ; des espaces qui n’ont pas été transformés en salles de spectacle conventionnelles (avec leurs sièges en rang, leur scène séparée du public) mais le plus souvent laissés en l’état et dans lesquels le projet artistique est appelé à s’adapter aux conditions spécifiques de l’endroit.

Les spectacles qui y sont présentés sont moins des représentations que des prises de parole, au milieu ou à quelques centimètres du public, des rencontres et des vis-à-vis (entre un comédien et un seul spectateur) ; la représentation crée d’autres fois les conditions d’une parole partagée, se mue en conversation. Ce sont aussi des projets hors les murs : tel groupe théâtral organise une rencontre avec un quartier, son histoire et ses habitants, et la représentation devient déambulation dans les rues et les lieux fermés par la crise (Omáda 7, UrbanDig Project, Caravan Project, Alèxandros Mistriótis, dont la Visite convoque la mémoire historique d’Athènes).

Le public devient partie prenante d’une action ; les visiteurs ne sont plus, là, exactement des spectateurs ni, surtout (dans une ville dont un grand nombre d’habitants ne consomment plus que le strict nécessaire), des consommateurs de culture.

Les conditions de travail de ces lieux alternatifs sont marquées par la polyvalence2 et ne cessent pas d’être précaires (il n’y a pas en Grèce de statut d’intermittent) ; les marges économiques, toujours asphyxiantes, n’assurent dans le meilleur des cas que la pure et simple reproduction de la force de travail (ne gagner jamais que ce qui permettra de continuer à faire vivre le lieu), mais offrent la satisfaction de sauvegarder un talent, un métier ou un art, de continuer à avoir une voix, de faire quelque chose qui en vaut la peine, dans un contexte où de plus en plus de jeunes diplômés des Beaux-Arts, des conservatoires et des écoles d’art dramatique se voient contraints pour survivre de prendre n’importe quel emploi sous-payé (dans la restauration, les centrales d’appel de téléphonie mobile, le bâtiment ou les services de livraison) ou poussés à l’exil (Allemagne, Suède, Angleterre…).

S’ils se développent à petite échelle, ces lieux ont des effets non négligeables : ils constituent souvent le seul foyer d’activité culturelle dans des quartiers désertés par l’initiative municipale, régionale ou étatique, et offrent un toit aux artistes débutants.

L’« initiative venue d’en bas » :

entre paradigme démocratique et paradigme libéral

Cette réponse est, si l’on y pense, du même ordre que celle qui voit, à partir de l’occupation de la place Sýntagma (été 2011), la démultiplication en Grèce des structures de solidarité, de production et de distribution alternatives dans des domaines aussi divers que la santé (dispensaires sociaux), l’éducation (écoles ou garderies autogérées), l’alimentation (cantines sociales), la production (coopérative Vio.me), l’agriculture (parcelles mises en culture sur des terrains occupés, à Thessalonique ou en bordure d’Athènes). La nécessité de répondre aux besoins les plus immédiats conduit un grand nombre de personnes à passer de la contestation traditionnelle (manifestations, grèves) à une forme de « résistance créatrice »3 parfois aux marges de la légalité. Il s’agit toujours de jeter des passerelles ou des ponts au-dessus du vide: au lieu de continuer à se référer aux structures antérieures, désormais fantômes, faire émerger de nouvelles structures, de nouvelles institutions.

*

À partir de ces lieux tiers, sans moyens autres que le travail qui y est mis et qui se développent à l’échelle d’un quartier, un nouveau paysage se dessine – paysage tantôt combattu (fermeture de nombre d’entre eux par la municipalité de Giórgos Kamínis en 2013), tantôt ignoré par la puissance publique et les formations politiques. Après l’espoir déçu de janvier 2015, il apparaît clairement que la culture de la gauche reste oblitérée par l’imaginaire étatique ; les ministères de la Culture de Sýriza s’intéresseront davantage aux alliances entre État et grandes fondations privées qu’au soutien qu’ils pourraient apporter à cet espace alternatif.

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Dans le même temps, cet espace tiers devient un enjeu crucial de la période, entre paradigme démocratique du mouvement des places, des comités populaires de quartiers, et paradigme libéral de la Big Society de David Cameron, porté par les grandes fondations privées. Nouvellement crées, celles-ci (Onassis, Niarchos et Neon) commencent à certains égards à fonctionner depuis le champ culturel à la manière de think tanks ou de laboratoires d’un capitalisme en train de se réinventer, en recherche d’issues, et qui, après avoir investi dans l’art contemporain, s’intéresse à présent de très près à toutes les manifestations du spectacle vivant et des arts éphémères.

 

Ruines publiques, fondations privées

Car la crise ne voit pas seulement fleurir les lieux de création alternatifs. Dans le même laps de temps, des fondations privées aux moyens colossaux ouvrent leurs portes ou sont mises en chantier en se positionnant aux frontières de la politique culturelle (dans des domaines aussi cruciaux que l’aide à la création, l’accueil de compagnies étrangères, la création d’une nouvelle Bibliothèque nationale et d’un nouvel Opéra), du mécénat d’entreprise (promotion d’un capitalisme soucieux, à travers les artistes, de  «l’intérêt général» ), de la politique immobilière (grand projet d’urbanisme Rethink Athens, impulsé par la Fondation Onassis et ayant pour objet de redessiner le centre de la capitale) et de la politique tout court (campagne d’affichage en faveur du « oui » au référendum de juillet 2015, à l’initiative là aussi de la Fondation Onassis).

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Le paysage culturel athénien est donc aujourd’hui marqué par trois phénomènes : la disparition des politiques d’aide à la création et la réduction drastique du soutien à la préservation du patrimoine, l’hollowing out of the State décrit par un certain nombre d’analystes anglo-saxons (« évidement » depuis l’intérieur de fonctions-clés de l’État social), la montée en puissance des fondations privées (comme dans le reste de l’Europe : Fondations Louis Vuitton au bois de Boulogne, Prada à Milan, Pinault à Venise, etc.4) et la multiplication de ces lieux de culture, entre occupations sauvages ou négociées, associations à but non lucratif et fabriques de culture sur le mode de la coopérative : un État en faillite, des fondations rappelant un peu les paquebots éclairés traversant la nuit les films de Fellini, et des radeaux5 en ordre dispersé.

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Ce qui distingue ces radeaux de ces paquebots n’est pas seulement leur taille, la disproportion radicale des moyens dont ils disposent (la fondation Onassis dont le siège est au Liechtenstein s’adosse à un empire industriel et financier ; de même pour la fondation Niarchos, qui siège en Suisse, et pour la fondation Neon, établie à New York et Londres aussi bien qu’à Athènes et dont le créateur, Dimítris Daskalópoulos, est l’ancien patron de la Confédération des industries grecques et a dirigé le plus important conglomérat de l’industrie alimentaire grecque).

Ce qui les distingue, c’est aussi l’inscription dans un quartier, le positionnement dans la ville, le lien au voisinage : la fondation Onassis est située au bord d’une voie rapide, sur un axe décentré (le long de l’avenue Syngroú, vers la mer6), de même que la fondation Niarchos (qui abrite la nouvelle Bibliothèque nationale et le nouvel Opéra). Les possibilités de créer un lien vivant et authentique avec le quartier sont là à peu près nulles, malgré les efforts déployés : la taille même des bâtiments (et leur architecture) rendent cet espoir vain. Ce sont des lieux structurellement coupés de leur habitat et qui ont en général plutôt vocation à entraîner un remodelage du quartier, voire une destruction de sa dimension populaire (grands projets d’urbanisme visant à redessiner le centre-ville – Rethink Athens –, investissements immobiliers, notamment dans le quartier de Metaxourgío).

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Dans un contexte où la politique, comme en Grèce, s’est effondrée, le travail artistique, condensateur d’un réel, d’une situation, revêt une importance accrue, d’où la pertinence de s’interroger sur les conditions et les lieux dans lesquels il s’exerce. Dans ce contexte de crise organique du capitalisme marqué par une rupture franche entre État et société civile – en Grèce, cette rupture est consommée entre 2008 et 2010, donc avant l’apparition officielle sur les agendas européens de la « crise de la dette » -, le capitalisme lui-même paraît être à la recherche d’issues et semble quelquefois les trouver dans la récupération, l’appropriation des formes de contestation portées par les mouvements sociaux. C’est le paradoxe apparent de la politique de certaines grandes Fondations, qui s’inscrivent dans le droit fil du processus néo-libéral en s’efforçant d’y intégrer les formes mêmes de sa remise en question. L’art devient dans certains cas le biais par lequel un discours critique ou une pratique activiste sont réintégrés et captés par le système dominant. L’exemple de Julie Mehretu, artiste picturale travaillant notamment sur le « mouvement des places » et dont une œuvre ornait le hall d’entrée de Goldman Sachs, à New York, est à cet égard éclairant7.

Car ces fondations privées développent souvent une politique culturelle libérale et ouverte (aux droits des minorités ethniques ou sexuelles, des handicapés) tout en envisageant le démembrement des politiques publiques comme une occasion de refonder l’ensemble du champ politique, de reformuler la question de la « gouvernance » en termes proches de ceux qui animaient la campagne de David Cameron8, d’impulser de grands projets d’urbanisme et d’intervenir de manière non équivoque dans le cours de la vie publique (campagne en faveur du « oui » au référendum de juillet 2015 portée par la Fondation Onassis). Ces mêmes Fondations se plaisent également, dans le droit fil du mécénat traditionnel, à soutenir projets caritatifs, humanitaires voire scientifiques liés aux conséquences de la crise : la Fondation Niarchos a par exemple fondé un « Observatoire de la crise »9.

Leur puissance financière, en outre, leur permet de devenir « partenaires » du Théâtre national de Grèce10 ou de voler au secours d’un Théâtre d’Art menacé de faillite.

Sommes-nous condamnés à baiser la main de ceux qui nous combattent ?

Malgré le fait qu’ils aient tout, et que nous n’ayons rien, nous parvenons cependant à nous faire entendre et à exister. Pour combien de temps ?

Notre souci quotidien : est-ce que les gens viendront, aujourd’hui ? Après plus de 4 ans de lutte pour faire exister l’endroit, l’année 2016-2017 est à la fois, pour nous, celle d’une certaine reconnaissance, et la plus difficile : si les Athéniens ont longtemps tenu bon à la crise en continuant (notamment) d’aller au théâtre, les quelques économies qui avaient permis à beaucoup de tenir sont maintenant épuisées et de nombreux espaces accusent depuis septembre une baisse de fréquentation sévère11.

Le désir et la curiosité sont aussi touchés par la crise : sans horizon politique visible, dans l’impasse à laquelle semble se résoudre la période de gouvernement Sýriza depuis la « capitulation » de juillet 2015, le renoncement finit souvent par l’emporter sur le désir (de sortir, de rencontrer des gens, de discuter, de découvrir autre chose, d’écouter une histoire).

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Dans ce contexte, de plus en plus de lieux, de compagnies, d’artistes (dans tous les domaines : performance, vidéo, documentaire, théâtre) se tournent assez logiquement vers ces fondations pour faire financer leurs projets.

Ce n’est pas notre cas, malgré les difficultés et la précarité à laquelle nous sommes confrontés : nous nous appuyons sur la trésorerie, en partageant les recettes avec les artistes (le risque est commun, l’aventure est commune) et en essayant de développer des collaborations avec des troupes et des théâtres de l’étranger. Si nous ne pensons pas que l’intervention de l’État soit le fin mot de tout, il nous serait impossible de mener à bien certains projets « internationaux » sans l’aide de lieux subventionnés, à Reims, Rennes, dans la région parisienne, à Berlin. D’autres projets associant des artistes étrangers se fondent simplement sur la débrouille de collectifs autogérés qui, par le biais d’un financement participatif, d’une collecte (ou l’organisation d’un festival), parviennent à financer la venue des artistes sans rien demander à la puissance publique locale.

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L’espoir politique que nous avions concernant ce paysage culturel en janvier 2015 était notamment lié à la possibilité de repenser l’articulation entre puissance publique et espace tiers : plus largement, au-delà du champ culturel, de pouvoir repenser l’articulation entre initiatives venues d’en bas dans tous les domaines (santé, alimentation, éducation, etc.) et État. Cet espoir a été déçu – ou, plus exactement, s’est fracassé contre les diktats de la troïka et l’absence à peu près totale de réflexion sur ces enjeux de la part de la gauche de gouvernement (Sýriza), qui doit pourtant son ascension à ces initiatives d’en bas, mais pour laquelle la question du pouvoir continue de se réduire à la question de l’État : coquille vide, dans la Grèce de 2017, privée de tout pouvoir d’agir sur le réel (sauf de façon catastrophique). Le seul but des gens de pouvoir est de se maintenir au pouvoir, même lorsque ce pouvoir-là est sans pouvoir aucun.

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Nous persistons pourtant dans notre projet, en insistant de plus en plus sur l’ancrage dans le quartier, en essayant de l’articuler à la réalité sociale immédiate, par exemple au travers d’ateliers de jeu théâtral avec de jeunes mineurs étrangers non accompagnés, et en préservant notre autonomie – autonomie qui nous permet notamment de faire entendre un point de vue proprement politique, que ce soit sur la fermeture en 2013 de la radio-télédiffusion grecque, sur la dite « crise des réfugié s» à partir de 2015 ou sur les négociations du gouvernement grec avec les instances européennes et le FMI.

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À titre d’exemples concrets, pour donner une image de notre programmation :

Un festival d’improvisation musicale permettant de collecter des fonds pour l’un des collectifs d’avocats ayant intenté une action en justice contre « Aube Dorée » (organisation criminelle se revendiquant explicitement du nazisme et représentée au Parlement hellénique).

Des ateliers d’expression théâtrale avec de jeunes migrants non accompagnés.

Tchernobyl, une création théâtrale au terme de laquelle les spectateurs parlent et discutent entre eux, quelquefois plus d’une heure.

Le festival Multiversal, organisé avec un collectif européen autogéré (noise, performance, électronique).

Babel, es-tu là ?, un atelier international avec les Ateliers du vent aboutissant à une performance de 24h (nouvelle façon d’habiter l’espace, d’y circuler et surtout d’y passer du temps).

Temps Zéro, installation visuelle et sonore (avec le photographe Stéphane Charpentier et des dizaines d’artistes, européens, américains, japonais, russes).

Des collectes de denrées alimentaires et de vêtements pour une structure de solidarité du quartier (les spectateurs, au lieu d’acheter des tickets de théâtre, déposent à l’entrée des sacs de riz, de pâtes, des conserves, etc.).

Un programme de documentaires créatifs sur la « crise de la dette » dans le monde et en Grèce (Alcyons, de Laure Vermeersch, Matière première de Chrístos Karakèpèlis…).

Une performance théâtrale et musicale autour de la mémoire de la guerre civile, Guerre des paysages, avec la metteuse en scène Irène Bonnaud et l’artiste Ilías Poúlos (printemps 2017).

(Exemples seulement indicatifs : une des clés de la survie du lieu tient au fait qu’il demeure ouvert 5, 6 ou 7 jours sur 7, une grande partie de l’année.)

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Piste à suivre (mais difficile à mettre sur pied étant donné que nous sommes déjà requis à temps plein par le travail dans l’espace) : créer un réseau et des collaborations avec des lieux équivalents au nôtre et œuvrant dans d’autres quartiers, de façon à ce que ce champ autonome apparaisse mieux et se renforce de coopérations et d’échanges.

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Projet immédiat : accueillir des rencontres de structures de solidarité désireuses de refonder le maillage d’initiatives venues d’en bas, qui a pour partie volé en éclats après le crash de juillet 2015, avec, notamment, d’anciens membres fondateurs de Solidarity For All12.

 

En guise de conclusion

La contestation artistique des politiques d’austérité et de l’ordre néo-libéral ne peut provenir à nos yeux de l’intérieur des grandes fondations privées, structurellement liées au monde de la finance, que leur capital se soit constitué (comme en Grèce) dans la marine marchande ou l’industrie alimentaire, ou (comme en France et en Italie) dans l’industrie du luxe (LVMH, Prada) ; le spectacle que nous accueillons actuellement, Pénélopes, fondé sur un travail avec des immigrées géorgiennes et syriennes, ne pourrait être entendu de la même façon et n’aurait en définitive pas le même sens, présenté dans une fondation privée.

Pour nous, le tiers espace dans lequel nous nous inscrivons est une question et un enjeu politiques majeurs : l’initiative par le bas n’est pas politiquement ni socialement neutre (dans notre cas, le fait que nous soyons à Kypsèli, dans un quartier de retraités grecs frappés de plein fouet par la crise, d’immigrés et d’artistes précaires et non, par exemple, dans un quartier branché n’est pas neutre non plus). Depuis le mouvement des places de 2011, ces initiatives, qu’elles relèvent de la coopérative, de l’autogestion, de l’association à but non lucratif ou soient sans statut juridique, sont au contraire investies de significations politiques et doivent faire entendre leur différence radicale, vis-à-vis de l’État comme des puissances privées.

*

Entre le monde de la finance et le monde financé (dans l’école maternelle de notre fille, même les repas sont financés par des programmes européens), un troisième monde est apparu en Grèce à la faveur du big bang13 de la place Sýntagma, en mai 2011 : celui des comités de quartiers, de l’auto-organisation populaire, des marchés sans intermédiaires, des parcelles occupées et cultivées au cœur même des villes, un monde de territoires à défendre, de biens à produire et à distribuer autrement, d’habitudes et de formes de vie nouvelles, de liens, un autre imaginaire où le collectif répond à l’atomisation.

*

La gauche n’est plus depuis longtemps le lieu où la société se réinvente en répondant (notamment) à ses besoins les plus urgents. Après l’effondrement de la « gauche radicale » grecque (juillet 2015), aucune politique sociale ne saurait à nos yeux être mise en œuvre sans reconnaître d’abord le rôle de premier plan joué par les mouvements et les initiatives par le bas14. Cela impliquerait de redéfinir radicalement la place, la nature et la forme de cet échelon ou de ce relais politiques. Les initiatives évoquées ici constituent dans la société, dans des domaines aussi divers que l’agriculture, la santé, l’éducation, la production, la culture, les conditions mêmes d’un pouvoir d’agir réel. L’auto-organisation populaire radicalement décentralisée telle qu’elle apparaît en Grèce à partir de l’événement inaugural de Sýntagma15 et qui a essaimé entre 2011 et nos jours à travers plus de 250 structures de solidarité est l’unique base sociale et locale pour un changement politique central. Il nous semble donc que la question de l’auto-organisation, de l’auto-institution (pratique autant qu’imaginaire) de la société devrait être posée préalablement à tout autre débat (sur la sortie de l’euro et la monnaie, par exemple). Resterait à la « gauche de gouvernement » de cesser de l’être : de se dessaisir de ce fétiche de pouvoir auquel se réduit désormais le projet social-démocrate et de se laisser guider par les réponses et les inventions venues d’en bas.

Dimitris Alexakis, 8 mars 2017, Athènes

https://oulaviesauvage.wordpress.com/2017/03/08/fleurs-de-ruines-lieux-de-creation-alternatifs-dans-la-grece-des-memorandums/

1 Tiré d’une intervention au Nouveau théâtre de Montreuil lors de la table ronde « Alternatives et Solidarités en Grèce » animée par Alexis Cukier, avec Marie-Laure Coulmin-Koutsaftís, Pános Angelópoulos et Yánnis Youloúntas, le samedi 4 mars 2017. Le titre de ce texte reprend celui d’un roman de Patrick Modiano, Fleurs de ruines.

2 « Directeurs artistiques » ou « programmateurs » appelés dans le même temps à s’occuper de photographie, de graphisme, de médias sociaux, du DJ set, de comptabilité, du nettoyage de l’espace, du déplacement des décors et des sièges pour la représentation du lendemain, de la rédaction des communiqués de presse, du bar : la polyvalence du précariat est là mobilisée en permanence, comme une condition de survie.

3 L’expression est empruntée à Chrístos Giovanópoulos, ancien membre fondateur de la structure de solidarité Solidarity For All, dans un entretien à paraître prochainement.

4 Voir le récent essai d’Arundhati Roy qui évoque le cas des fondations privées en Inde : Le Capitalisme, une histoire de fantômes, Gallimard, 2016.

5 L’expression est empruntée à Sophie Wahnich, Le Radeau démocratique, Lignes éd., 2017.

6 Voir à ce sujet les article (en grec) publiés dans le mensuel Unfollow par Èffi Yannopoúlou et Thèóphilos Tramboúlis : https://left.gr/news/politismos-ton-idrymaton-i-eggrafi-tis-istorias

8 De nombreuses tables rondes organisées par la Fondation Onassis évoquent ainsi le passage d’un Etat social et interventionniste à un Etat réduit au rôle de régulateur, voire de simple intermédiaire entre « société civile » et secteur privé.

10 Et d’y avoir le cas échéant un droit de regard sur la programmation ; voir le scandale récent lié à la déprogrammation subite de la représentation L’Équilibre de Nash, au motif que les textes d’un membre incarcéré de l’organisation d’extrême-gauche armée 17 Novembre y étaient rapportés : http://www.humanite.fr/en-grece-la-democratie-en-joue-600230

11 Parfois de l’ordre de 50 ou de 60% des entrées.

12 Structure originale, fondée en 2012 par d’anciens activistes du parti Sýriza, d’appui et de mise en réseau des initiatives de solidarité à travers la Grèce.

13 L’expression est utilisée par Chrístos Giovanópoulos, ancien membre fondateur de Solidarity For All, dans un entretien à paraître prochainement.

14 C’est tout l’intérêt des travaux de la sociologue chilienne Marta Harnecker.

15 Assemblées populaires des places, mai – septembre 2011.

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