Le Vote Utile. Un Munich citoyen

(Aéroport du Bourget – Bonneuil-en-France – Val-d’Oise — 30 Septembre 1938)

À sa descente d’avion à l’Aéroport du Bourget, le 30 Septembre 1938, de retour de la Conférence de Munich, le Président du Conseil Édouard Daladier s’attendait à être hué. Il venait, « pour sauver la Paix », d’apposer la signature de la France au bas du texte des funestes Accords de Munich.

Encore sur la passerelle, plein d’appréhension et de honte rentrée, contemplant la foule assemblée sur le tarmac qui l’acclamait, il confia, les dents serrées, à Alexis Léger qui l’accompagnait : « Ah, les cons… S’ils savaient ! »

Alexis Léger, le poète connu sous le nom de Saint-John Perse, grand germanophile et partisan de l’amitié franco-allemande, auteur en 1929 du Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne, était au moment des Accords de Munich, en Septembre 1938, secrétaire général du Ministère des Affaires Étrangères. C’est à ce titre qu’il accompagnait le Président du Conseil Daladier dans ces négociations restées synonymes à jamais de complaisance, d’aveuglement, d’abandon et de lâcheté.

Le même jour, le Premier Ministre britannique Neville Chamberlain, lui aussi signataire des Accords pour le Royaume-Uni, rencontrait de retour à Londres un accueil triomphal. Le comte de Clarendon, envoyé du roi George VI, lui remettait une lettre du monarque l’assurant de la gratitude de l’Empire. La presse unanime le gratifia du surnom de « peace maker ».

Une seule voix discordante dans ce concert de louanges, celle de Winston Churchill déclarant à la Chambre des Communes : « L’Angleterre a eu le choix entre la guerre et la honte. Elle a choisi la honte, et elle aura la guerre. »

En quoi, chers lecteurs, consistaient donc ces Accords de Munich, pour soulever tant d’espoir de la part des « cons » et de réprobation de la part d’un vieux Lion ?

Nous tenterons d’être brefs dans leur exposé, afin d’en arriver enfin au Vote Utile, cet équivalent munichois.

Les Accords de Munich signés à l’issue de la Conférence du même nom, du 29 au 30 Septembre 1938, entre la France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie, représentés respectivement par Édouard Daladier, Neville Chamberlain, Adolf Hitler et Benito Mussolini, le Président tchécoslovaque Edvard Benes en avait été écarté à l’exigence d’Adolf Hitler, ces accords étaient destinés à régler la crise des Sudètes.

Lors de la création en 1919, après le démembrement par le Traité de Versailles de l’Empire austro-hongrois, de la République de Tchécoslovaquie, de nombreuses minorités ethniques se retrouvèrent incluses au sein du nouvel État. Entre autres, les habitants germanophones (environ 3 millions) de l’ancienne Silésie autrichienne, baptisé région des Sudètes.

Ces germanophones, encouragés par l’Allemagne, réclamèrent en 1938 leur rattachement au Grand Reich. Hitler, invoquant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, annonçait alors qu’il annexerait cette région, ceci quoi qu’il arrive, dès le 1er Octobre, sachant parfaitement qu’il déclencherait ainsi la guerre européenne. La France et l’Angleterre, les instigatrices principales du Traité de Versailles et de la création de la Tchécoslovaquie, s’étaient effectivement portées garantes de l’existence de cet État et de ses frontières.

La Conférence de Munich, dite Conférence pour sauver la Paix, s’ouvrit le 28 Septembre. Le 30, Daladier et Chamberlain dans leurs petits souliers, les accords étaient conclus. Hitler triomphait. L’Allemagne annexait la région des Sudètes et s’engageait en échange, par un chiffon de papier, à régler désormais tous ses futurs différends territoriaux de manière pacifique et par la négociation.

Six mois plus tard, en Mars 1939, les armées du Reich violaient les accords en envahissant simultanément, en l’espace de quelques jours, la Tchécoslovaquie et l’Autriche. Toujours au principe du rattachement au Grand Reich de tous les peuples germanophones.

À Paris, au mois d’Octobre 1938, les accords furent ratifiés à l’Assemblée Nationale par la droite, le Parti radical-socialiste d’Édouard Daladier et la SFIO de Léon Blum, dont le seul mot fut de dire qu’il était « partagé entre un lâche soulagement et la honte ». Seul le PCF vota contre. C’était la fin officielle du Front Populaire.

Les historiens sont aujourd’hui unanimes pour reconnaître que ces accords, loin de sauver la paix, permirent à l’Allemagne hitlérienne d’aborder la guerre un an plus tard dans une position de force inégalée :

 – en abandonnant la Tchécoslovaquie, la France et l’Angleterre avaient montré leur peu de détermination à faire respecter leurs engagements de garantie territoriale, aujourd’hui à la Tchécoslovaquie, demain à la Pologne, elle aussi déjà menacée par l’expansionnisme hitlérien,

 – l’occupation de la Tchécoslovaquie livrait à l’Allemagne d’importantes ressources stratégiques minières ainsi que le fleuron industriel de l’armement de l’ancien Empire austro-hongrois, les usines Skoda,

 – l’Union Soviétique, à partir de Munich, comprit que l’alliance franco-britannique contre l’Allemagne était totalement incertaine. Beaucoup voient là l’origine du Pacte germano-soviétique un an plus tard,

 – en Allemagne, le prestige d’Hitler fut alors à son comble, faisant taire les derniers opposants militaires de l’État-Major qui redoutaient, l’Allemagne n’était pas prête, une future guerre européenne. Certains historiens pensent que c’est ainsi qu’avortera un premier projet de coup d’état militaire contre Hitler.

Pour conclure, et à l’adresse des « Les cons, s’ils savaient… » ! Fuir à n’importe quel prix l’idée de la Guerre, sans en examiner le comment et le pourquoi elle est imminente, qui la fomente et sans s’armer et se préparer à la mener, ne peut conduire qu’à la précipiter, s’y présenter désarmé et donc la perdre. Et Winston Churchill de préciser : « Honteusement ! »

Depuis l’élimination de Lionel Jospin et du Parti Socialiste au premier tour de l’élection présidentielle du 21 Avril 2002, plus aucune élection n’a eu lieu sans le chantage permanent au Vote Utile, cet autre nom de tous les abandons, vote utile pour éviter le désastre, pas celui de la guerre, mais c’est tout comme.

Il faut Voter Utile, se rassembler dès le premier tour autour du candidat du Vote Utile.

Aujourd’hui, il n’est plus Socialiste, mais c’est toujours le seul espoir d’éviter la guerre. À celles et à ceux qui refuseraient cette logique, on oppose qu’ils seront complices de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite avec toutes ses conséquences.

Qu’est-ce qu’encore que le Vote Utile ? Le Vote Utile, c’est l’extinction de toute critique radicale de l’ordre établi et des politiques néolibérales poursuivies depuis 30 ans. Dans sa logique, il impose de faire abstraction de toutes les critiques : inégalités sociales, pauvreté galopante, chômage de masse, abandons industriels et désertification rurale, remise en cause de l’État Social, atlantisme et perte d’indépendance nationale, dumping fiscal et social de l’UE. Il ne doit demeurer qu’une seule crainte, elle est certes lourde, mais doit-elle faire abandonner les autres, la crainte du racisme institutionnalisé.

La prévalence du racisme sur toute autre considération politique signifierait-elle que l’ordre établi est à peu près satisfaisant, à quelques détails près ? Pour le Vote Utile, oui ! À part le racisme, tout va très bien. N’ajoutons pas, Madame la Marquise !

La démonstration est aujourd’hui faite que cette logique munichoise, ultime rempart de l’ordre établi, n’a eu comme résultat, au contraire, depuis 15 ans, que de faire grandir le danger, pour ne pas dire qu’elle l’a nourri. Elle en est même le meilleur aliment, par le désarmement citoyen qu’elle induit. Le mal se propage lentement, insidieusement et implacablement, sa montée orchestrée par le simple brandissement de la trouille.

Il faut en finir avec le Vote Utile du premier tour et cette logique d’aveugles qui mène au désastre.

Jean Casanova

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5 réponses à “Le Vote Utile. Un Munich citoyen

  1. Alors votons, inutile. Mais pour qui ? Avec quel résultat ? Je vois une solution : Hammon somme le P.S. d’exclure tout membre du P.S. qui refuse de soutenir le vainqueur de la primaire, et a fortiori ceux qui soutiennent un autre candidat et le critiquent ouvertement, faute de quoi il s’estime dégagé de toute obligation envers le parti et rejoint Mélenchon.

  2. On ne peut pas dire que la division de la gauche soit un bienfait ; même si elle n’est pas satisfaisante, l’unité devrait au moins se faire sur la nécessité du combat antifasciste pour empêcher l’imposture du FN qui se déploie en défenseur de la classe ouvrière.

  3. Pierre M. Boriliens

    Bonjour,

    Dans ces histoires on oublie toujours les gros sous. Skoda est propriété de Schneider (Le Creusot) depuis les années 1920.
    Et il le vend (devinez à qui ?) en décembre 1938 en en retirant de très substantiels bénéfices..
    Comme Schneider est une des plus grosses capitalisation boursière, il a certainement poussé aux accords de Munich qui permettaient cette juteuse transaction (chaque chose en son temps, on refera des bénéfices en tant qu’industriel de l’armement un peu plus tard)…
    http://irice.univ-paris1.fr/spip.php?article593
    Vous remarquerez en passant qu’il n’est question que d’Union Européenne par ci, d’Union Européenne par là dans cet article… Bien avant 1938, déjà…

  4. La comparaison n’est pas entièrement juste. Willem REICH a pointé la responsabilité de la division de la gauche allemande entre communistes et sociaux-démocrates. Cette division a ouvert des opportunités à la prise du pouvoir par Hitler. Les SA ne sévissent pas encore !

    • Les SA dont fondés en 1920 et font régner la terreur bien avant la prise du pouvoir en 1933.
      Si la division, dont la politique dite de la troisième période menée par les PC, est bien une des causes de l’incapacité du mouvement ouvrier de s’opposer à la montée du fascisme, en 1938 l’affaire est réglée.
      Le mouvement ouvrier en Allemagne est détruit.
      La guerre annoncée n’est pas combattue…
      Nous connaissons le suite.

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