Les fresques de Belfast, guerre et paix

A Belfast et à Derry (Londonderry) plus de 1400 fresques racontent l’histoire dramatique des conflits qui opposèrent les Catholiques et les Protestants de l’Ulster. Comme souvent le clivage religieux recouvre un contentieux politique. Rappelons brièvement la situation historique. Après l’indépendance de l’Irlande en 1922, les 6 comtés du nord-est, l’Irlande du Nord ou Ulster, restent dans le Royaume-Uni, royaume dominé par les Anglais. L’exécutif anglais pour maintenir l’Ulster sous sa férule, pratique une politique de peuplement. Ainsi des Anglais et leurs descendants, protestants, deviennent majoritaires parmi une population irlandaise catholique. Le conflit entre les Unionistes, protestants favorables au maintien de l’Irlande du Nord dans le Royaume-Uni, et les Catholiques revendiquant l’égalité des droits (sur le modèle de la lutte des Noirs américains pour leurs Droits Civiques), l’usage de la langue irlandaise et, pour une partie d’entre eux, le rattachement à l’Irlande (L’Eire) a fait plus de 3000 victimes civiles, hommes, femmes et enfants. Les deux camps pendant les trois décennies de ce que les Anglais nommeront « Les Troubles » vont peindre des fresques dont les objectifs n’avaient rien à voir avec l’Art pour l’Art.

Leur caractère particulier s’explique par la géographie du conflit dans la capitale de l’Ulster, Belfast. Les fresques ont un caractère monumental. Elles ont des surfaces de plusieurs centaines de mètres carrés. Elles couvrent parfois le mur en pignon d’une maison ou de grands murs de clôture. Leur exécution s’explique par la formation de ghettos, de quartiers de Belfast homogènes du point de vue de leur population. Telle n’était pas la situation de Belfast avant les Troubles. Certes, les Unionistes occupaient plutôt la partie est de Belfast mais des quartiers avaient une relative mixité entre les Protestants et les Catholiques. Les Troubles vont provoquer des déplacements de populations et créer des quartiers « fermés ». Afin de protéger leurs habitants, les quartiers deviennent des « forteresses assiégées », séparés des autres quartiers matériellement, quartiers dont l’accès est contrôlé par des « combattants » en armes.

Dans un contexte de cette nature, les fresques peintes sur les murs des quartiers ont eu plusieurs fonctions :

– Elles marquent le territoire. La nature de la fresque, les drapeaux représentés, les symboles, attestent de l’identité du territoire. Tout un chacun ne peut ignorer qu’il pénètre dans un quartier orangiste ou catholique.

– Elles valorisent les faits d’armes des combattants. Elles mettent en scène des situations de guerre pour porter témoignage des hauts faits des combattants. Elles glorifient la lutte armée, exaltent les vertus guerrières (le courage, la détermination, l’audace, etc.) Elles entretiennent le moral des populations et effraient les « ennemis » (l’armée anglaise qui aurait dû être une force d’interposition, de facto, a été l’auxiliaire des Unionistes et incarnera le pouvoir anglais. Les militaires ont été une des cibles des Catholiques).

– Elles sont des mausolées qui entretiennent le culte des héros et des martyrs. C’est la raison pour laquelle de nombreux portraits ont été peints de part et d’autre. Encore est-il nécessaire pour saisir le sens de ces fresques de posséder une connaissance historique des Troubles et une mémoire des icônes de cette guerre des images1.

Les Catholiques n’ont pas obtenu une totale satisfaction à leurs revendications. Pourtant, des avancées ont été faites qui leur donnent davantage de pouvoir (des droits civiques ont été octroyés par la Couronne britannique ainsi qu’une reconnaissance de la culture irlandaise mais la question nationale reste pendante). Les murs de Belfast veulent tourner la page, ô combien violente, sombre et terrible, des Troubles.

Un artiste, Adam Turkington a créé un festival de street art appelé, « Hit the North », il y a cinq ans. Tous les ans, en septembre, des artistes invités se voient confier un mur de Belfast. Aucun thème n’est imposé ; la création est libre. Il justifie sa démarche de la façon suivante : « Etre apolitique à Belfast est un acte politique. Défendre l’esthétique, la beauté, le droit de s’amuser, de rendre la ville plus belle est un message puissant ». Plus d’une centaine d’œuvres ont été peintes dans le cadre de ce festival qui s’ouvre largement aux contributions internationales.

Les fresques « politiques » des Troubles sont devenues des arguments touristiques. Les sites touristiques sur Internet en font un des attraits de Belfast. Des initiatives sont prises non seulement pour les conserver mais aussi pour les restaurer (les Troubles cessèrent en 1998, les plus récentes ont donc 19 ans !). Tous les habitants veulent conserver la mémoire de ces « années de plomb ». La « muséification » des fresques correspond à une nécessité psychologique et politique pour une population traumatisée par cette guerre civile qui n’avoua jamais son nom et qui, comme un feu mal éteint, pourrait de nouveau s’embraser.

 

Richard Tassart

1 Je me bornerai à donner un exemple. Les prisonniers de block H de la prison de Maze menèrent des actions spectaculaires qui eurent des répercussions internationales. Pour obtenir le statut de prisonniers politiques (et non de droits communs), Bobby Sands et 9 de ses camarades de l’IRA menèrent une grève de la faim. Le refus de Mme Thatcher, alors Premier Ministre anglais, provoqua la mort de Bobby Sands et de ses compagnons. D’autres prisonniers recouvrirent de leurs excréments les murs de leurs cellules et refusèrent de porter des vêtements. Ils se couvrirent alors d’une simple couverture (les blanketmen)

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Une réponse à “Les fresques de Belfast, guerre et paix

  1. Super! Et bonne semaine…

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