Le corbeau est vivant sous les frondes

product_9782070179510_195x320Anuk Arudpragasam choisit de parler d’une journée de guerre à travers d’amples et lentes descriptions de gestes et d’actions habituellement communes. Les mots sont directs, certaines situations crues, d’autres plus quotidiennes.

Une amputation, « le bruit humide du couteau à travers la chair céda place au frottement des dents contre la bâche, et enfin la découpe s’arrêta ». Le frémissement de la terre, une déflagration d’air chaud sur la peau. Trouver l’endroit, un peu en retrait, un peu au calme, pour chier, vider ses intestins, la plage, la mer…

Dinesh, Ganga, « la réalité de la défaite nous apparaît toujours comme une nouveauté presque incroyable », Mr Somasundaram, le temps de la mort bientôt à venir, une proposition de mariage, « Quand à savoir ce que cela impliquait au juste et s’il en était capable… », la conversation possible, parler pour le plaisir de parler, ce qui est oublié, « Les fils diaphanes qui dans la vie ordinaire avaient été si simple à tisser s’étaient dissous, il n’y avait plus rien à dévider, si bien que tout un chacun devait rester assis seul en silence, perdu en lui-même, incapable, de quelque manière que ce soit, de faire du lien »…

Dinesh raconte, un homme parle du passé, du présent du possible, dans la limite de ce qu’il projette sur l’autre, inconnue.

Des mouvements ailleurs si simples. Une préparation d’un repas, tout le poids de chaque geste, manger, retrouver une sensation un peu oubliée, « C’est étrange après si longtemps de sentir ses doigts dans le riz, dont les grains humides et mous entre ses phalanges remontaient jusqu’à sa paume »…

Les évacué-e-s, les camions, les tracteurs, les chars à bœufs remplis à ras bord, les objets du quotidien entassés, « les menus objets dénichés ici et là », une poignée de porte, la fuite, l’exil, les bombardements, la lassitude des déplacements…

Se coucher, entendre la respiration de l’autre, des questions sur soi, ce que peut-être la peau, la sensation du toucher…

Anuk Arudpragasam nous fait ressentir la guerre et les manques, dans toutes leurs dimensions, dans une extrordinaire scène de nettoyage, du corps et des vêtements décrassés, des cheveux et des ongles coupés, « Toute la saleté et la peau morte qui avaient recouvert son corps, tous les gravats et les débris avaient enfin été évacués, le laissant tendre et nu, comme une graine chaude et vivante »… Il nous fait toucher du doigt les conditions extrêmes s’inscrivant dans les corps.

Se rapprocher, sentir et ressentir, le corps sans mémoire/sans-savoir/sans-capacité, échanger un regard, reconnaître les choses dont on a honte, « un endroit ou chose perçu mais indécelable », saisir un pouce… Il se mit à pleurer…

Par la poésie de quelques gestes si simplement effectués ailleurs, de quelques actions dont nous oublions le confort dans lequel nous les pratiquons, la perception d’une autre face de l’horreur. Le rythme et les phrasés d’un écrivain, une soirée et une nuit, la tendresse, la mémoire, une femme et un homme, des instants de vie au pays des ravages de la guerre et de la mort.

Anuk Arudpragasam : Un bref mariage

Traduit de l’anglais (Ski Lanka) par Elodie Leplat

Gallimard – du monde entier, Paris 2016, 238 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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