« Être homophobe n’est pas révolutionnaire » – Les luttes LGBTIQ dans l’orbite du processus révolutionnaire arabe (partie 1)

La dimension inédite atteinte par les combats des LGBTIQ dans les pays arabes est largement liée au déclenchement des processus révolutionnaires. Les lignes qui suivent vont tenter de décrypter l’inscription de ces luttes dans ces processus, leurs dynamiques, leur mode d’expression et d’action, sans toutefois rentrer dans les débats internes à ces mouvements ou entre ces mouvements. Tous les noms cités, qu’il s’agisse de personnes ou d’associations, le sont à titre d’exemple et ne prétendent aucunement à l’exhaustivité, l’importance du thème méritant plus qu’un simple article.

La période prérévolutionnaire

Avant 2010, date formelle du début des processus, existaient déjà des initiatives dans la région :

Liban

« I exist » est une initiative organisée par le Club Free en 2000. Le ciné-club radical Khatt Mubashir (ligne directe) visait à mettre en évidence diverses luttes, dont la libération sexuelle lors du festival « L’homme est une femme » à la fin de 2001.

Lors des manifestations contre la guerre en Irak en 2003, le drapeau arc-en-ciel est arboré pour la première fois à l’initiative d’HELEM (« rêve » et acronyme de himaya lubnaniya lil mithliyin soit protection libanaise des gays et Lesbiennes), une association créée en 2004 dans la lignée de Khatt Mubashir (ligne directe) et Hurriyat Khassa (libertés personnelles). En 2005 et 2006, Helem organise une initiative à l’occasion de la journée internationale contre l’homophobie (International Day Against Homophobia-IDAHO).

MEEM (acronyme de « majmoua mou’azaira lil mar’a almithlia » (groupe de soutien pour les lesbiennes), est créé en 2007, a pour origine HELEM et est localisée à Beyrouth. Meem publie Bareed Mista’jil (Poste rapide) en arabe et en anglais, recueil de récits de lesbiennes et transgenres libanaises qui est lancé au Théâtre Al Madina à Beyrouth le 30 mai 2009.

Lebanese LGBT Media Monitor est lancé en juin 2009 et publie jusqu’à aujourd’hui en anglais et arabe.

Soudan

Freedom Sudan, association soudanaise pour les droits des LGTB, dont la page facebook est lancée en 20031.

Bedayaa, organisation pour les LGBTQI de la vallée du Nil, Égypte et Soudan est créée en juillet 2010.

Algérie

Depuis 2005, création du Ten-Ten, ou journée nationale des Gays et Lesbiennes, tous les 10 octobre, à l’initiative de l’association Abou Nawas, fondée en Algérie le 10 octobre 2007. Elle consiste à allumer une bougie à 20 heures et poster une photo sur Facebook, pour mettre en lumière les LGBT. Le 10 octobre correspond à la date de naissance de Selim 1er, sultan ouvertement gay de l’empire ottoman.

Le GLA Forum, (Gays and Lesbians in Algeria) est créé en 2007 par une militante lesbienne, El Djazaïra

Territoires occupés

Al Qaws (l’Arc, sous-entendu l’arc-en-ciel) est fondée en 2001 dans les Territoires occupés et basée à Jérusalem), et a un site en arabe et en anglais.

Bhebek Amin (I want your Safe), est une initiative de santé créée en 2009 à l’initiative d’Al Qaws.

Aswat Nisa Falestiniyat mithliyat (Voix de lesbiennes palestiniennes) a été fondé en 2002 et a créé un local2.

Oman

Lancement du blog Comunity Queer en 2010

Syrie

Lancement en 2006 d’un blog en solidarité avec les LGBT d’Irak réfugiés, à l’initiative de Mahmoud Hassino.

Maroc

L’association Kif Kif est lancée en 2005 et sera légalisée en Espagne en 2008.

Tunisie

Le premier noyau de ce qui deviendra l’association Damj (voir plus loin) est créé dans la clandestinité en 2002 à Tunis et fait l’objet d’une descente assortie d’une perquisition.

Au plan régional, Bekhsoos, (à propos), est une revue arabe féministe et queer, un site et une page Facebook depuis 20093.

Ces initiatives sont nées dans la décennie qui a précédé la crise révolutionnaire des années 2010-2015 et sont contemporaines de la montée d’une série de luttes qui vont déboucher sur les mouvements de rue dans l’écrasante majorité des pays arabes, ou de minorités arabes dans des pays limitrophes.

Les processus révolutionnaires vont voir les LGBTIQ participer aux mouvements, manifestations et initiatives de rue dans une série de pays ; à ce stade, ils et elles se joignent à titre individuel aux soulèvements et mêlent leurs voix à celles de millions de manifestant.e.s qui dans toutes les zones des pays entendent en découdre avec les pouvoirs en place. Leurs slogans sont ceux de l’ensemble du peuple insurgé, leurs drapeaux ceux du pays en révolution, leurs espoirs ceux de voir s’effondrer des régimes despotiques et antisociaux ; lors de cette phase initiale des soulèvements, ils et elles ne développent pas de revendication particulière4. Elles et ils sont à l’image des manifestant.e.s, hommes, femmes, jeunes voire mineur.e.s. Il s’agit d’une nouvelle génération qui n’a pas connu, ni participé aux initiatives des militants LGBT de la décennie 2000, ne serait-ce qu’en raison de son extrême jeunesse. Le caractère de masse des révolutions les inclut naturellement alors que les associations qui avaient vu le jour dans les années précédentes avaient une dynamique concernant plus des militant(e)s confinés dans des capitales ou des villes importantes.

Jasim, 24 ans en 2011, gay, chiite de Bahreïn :

« J’ai participé aux trois premiers jours, […] Le 14 février, il y a eu une très petite manifestation qui a pris de l’importance le mardi dans ma ville de Bilad Al-Qadeem. Nous avons protesté contre le manque de droits du peuple bahreïni et exigé un meilleur niveau de vie, une représentation démocratique, appelé à une monarchie constitutionnelle, à la fin de la corruption au sein du gouvernement et l’arrêt de la stratégie politique visant un changement démographique […] Mon cousin et moi y avons participé le mercredi après-midi avec des pancartes « Ni sunnites, ni chiites, nous sommes Bahreïnis et nous voulons être traités comme tels » […] Il faudra un long processus pour que le Bahreïn puisse reconnaître les droits des gay et des lesbiennes » […] vraiment, je ne sais pas comment vous pouvez changer cela. […] Peut-être une nouvelle constitution, si nos revendications sont intégrées, […] Je crois aussi au pouvoir des médias, qui peut au moins donner à la jeune génération l’espoir qu’elle n’est pas seule »[…]5.

Jasim a écrit sur son blog : « Nous voulons un traitement juste et égal pour toutes les composantes, et mettre fin à la stratégie politique visant à modifier l’équilibre démographique du pays entre les sunnites et les chiites !! La majorité ne veut pas être considérée comme des citoyens de seconde classe qui n’a pas son mot à dire sur le fonctionnement de son propre pays !! Je veux aussi que ce pays cesse de traiter les femmes et les LGBT de façon désobligeante. En particulier, la persécution des gay, lesbiennes, personnes bi et transgenre doit cesser. Nous sommes nombreux dans le Royaume, nous ne demandons pas la lune, nous reconnaissons qu’il s’agit un processus par étapes. Mais dans le nouveau Bahreïn, je ne voudrais pas que des lois comme l’atteinte à la « moralité publique » ou « débauche » soient utilisées contre nous. Cela doit cesser !! »6

Waleed, un militant gay libyen et journaliste :

« L’étincelle de la révolution est venue du mouvement de jeunesse dans lequel j’étais impliqué. Nous voulons une démocratie libyenne moderne qui respecte les droits et la liberté de tous les Libyens »7

Mala Badi (Maroc) :

« Puis le printemps arabe est arrivé. Le 20 février 2011, je me suis retrouvé dans la rue, aux côtés de milliers d’autres jeunes Marocains scandant des slogans pour « la liberté, la justice, la dignité, l’égalité ! ». J’avais l’impression d’être né de nouveau. Lors de réunions avec d’autres militants, je sentais que j’étais parmi des personnes que je n’avais pas besoin de craindre, parce que nous avions crié « finie la peur à partir d’aujourd’hui » ! » ensemble, devant les bâtiments gouvernementaux. Progressivement, j’ai commencé à révéler mon orientation sexuelle, […] A cette époque, j’étais trop occupé à penser à la révolution et à la libération » […]8 

Boulhid Belhadi (Tunisie) :

« Au moment où la révolution a éclaté, j’avais dix-sept ans. J’ai beaucoup appris de l’expérience de la révolution de par ma participation aux marches et aux manifestations. Ce que j’y ai gagné c’est davantage de courage pour faire face […] je suis étudiant en seconde année de droit. Je suis originaire de Hammamet, mais je réside à Tunis. Je suis militant des droits de l’homme et membre du bureau exécutif de l’association Shams. Dans mon lycée, je faisais partie de ceux qui ont organisé la première initiative de protestation, au sein même du lycée. Puis la marche est sortie du lycée et s’est poursuivie jusqu’au centre ville où il y a eu des affrontements avec la police. Cela correspondait à la période où ont commencé les mouvements qui ont conduit à abattre le régime de Ben Ali […] Il nous reste un long chemin à parcourir. La révolution nous a ouvert un espace que nous avons investi pour constituer notre association. Nous militons et nous nous exprimons en toute liberté. Mais le combat continue pour Shams. La route est encore longue devant nous »9

Ice Queer, pseudo d’un militant gay d’Égypte :

[…] Nous en avions marre de Moubarek et de son régime […] j’ai commencé à participer après m’être assuré que les manifestations ne relevaient pas d’un agenda politique ou religieux d’un parti et que tous les manifestants protestaient en tant qu’Égyptiens et êtres humains qui avaient été opprimés pendant des décennies ! Cela m’a redonné de l’auto estime, comme aux autres, parce pendant tant d’années la plupart de la société a sous évalué le pouvoir et l’enthousiasme des jeunes que nous étions. L’important pour tout le monde, place Tahrir, était de soutenir et démontrer la solidarité. » [lors de son premier jour de manifestation sur la place Tahrir, NDLR], « je tenais une pancarte où était écrit « séculier » en arabe, en anglais et en français, et mes amis (hétéros, homos, femmes, chrétiens et musulmans) tenaient des pancartes identiques et nous avons tous chanté que cette manifestation est pour le peuple et non pas pour un parti ou pour une religion »10

Alaa Jarban (Yémen) :

« Alaa est un activiste très connu de la révolution de 2011 au Yémen qui a renversé le président Abdallah Saleh. Alaa a écrit sur son blog en anglais – qu’il a ensuite supprimé -, qu’il a décidé de révéler son homosexualité parce qu’il « est dur de vivre une vie qui n’est pas la vôtre ». Dans un entretien à la BBC, il a expliqué qu’il avait pris part à la révolution et que cette « révolution » devrait renoncer à s’appeler ainsi si « nous ne nous rebellons pas contre notre société et contre nous-mêmes. »11

En Irak :

« Depuis le début du mois d’août [2015, NDLR], nombre de manifestations ont éclaté à travers différentes villes irakiennes, qui réclament beaucoup de réformes et de changements, mais mettent l’accent sur l’exigence d’un État laïc où la religion est séparée des processus décisionnels et de la promulgation des lois ; […] Les protestations qui ont commencé par exiger des services de base ont été massivement croissantes, et rejointes par toutes sortes de personnes, militants des droits de l’homme, étudiants, journalistes et aux travailleurs. Des femmes et des hommes d’origines différentes ont exigé des réformes immédiates et radicales. La communauté LGBTIQ, à l’instar de la population irakienne, a été activement impliquée dans les manifestations même si elle est restée une partie « invisible » des manifestants ; des membres d’IraQueer et beaucoup d’autres individus LGBTIQ ont assisté à chaque manifestation pour montrer qu’ils veulent être activement impliqués dans le processus qui mènera l’Irak vers un avenir plus lumineux et plus inclusif »12.

Nesrine, lesbienne algérienne, fondatrice de Lexo Fanzine lors d’une entrevue publiée le 20 novembre 2011 :

« Quel regard portez-vous sur le « printemps arabe » ?

Personnellement la politique ce n’est pas mon dada, je ne peux pas échapper à la surmédiatisation des dernières révolutions orchestrées par nos voisins. Je dirais que le changement est de bon augure, celui qui lutte pour son droit doit être félicité et considéré comme un geste honorable, car le sacrifice est unanime, rien ne vient sans qu’on lutte et qu’on s’acharne pour arracher ce qui est normalement commun pour tout mortel : la liberté.

Vous sentez-vous concernée ?

Oui, car en quelque sorte nous sommes tous dans le même système archaïque qui dure depuis longtemps et qui fait oppression sur le peuple, ce dernier veut être libéré de ses chaînes.

Pensez-vous que les personnes LGBT ont un rôle particulier à jouer ?

Bien sûr, nous sommes une communauté qui connaît parfaitement les mots « oppression » et « injustice », nous sommes aussi connus pour être des gens qui ne baissent jamais les bras, une communauté unie qui participera à la lutte avec ses frères hétéros pour un seul but, celui de la libération »13

Nejma Kousri Labidi, 24 ans, activiste LGBT de Tunisie :

« […] Nous avons fait la révolution et refusons d’être encore harcelés, réprimés, malmenés jusque dans notre lit. En publiant des photos d’hommes et de femmes de même sexe s’embrassant dans un espace public, j’espérais participer au débat qui émerge depuis le début de la révolution sur les droits des homosexuels en Tunisie …] »14

Ahmed (nom fictif), d’Égypte, a réagi ainsi à la question de Global Jornalist :

« GJ : En quoi la révolution de 2011 qui a évincé l’ancien président Moubarak affecte-t-elle le mouvement LGBT ?

Ahmed : Vous connaissez ces films où la fille est en train de mourir et le héros tient la jeune fille et tente de la réanimer et elle se réveille et tout le monde est heureux ? Et bien la révolution cela a été exactement cela. Elle a donné un énorme coup de pouce pour l’espoir et la liberté. Tout le monde dit que la révolution a échoué. Je veux dire qu’elle a échoué sur beaucoup de plans, mais la chose la plus importante qu’elle a réalisée est d’avoir brisé la peur. Après la révolution, [….] les gens parlaient davantage de choses qui étaient toujours tabou. Je me souviens toujours de ce graffiti place Tahrir [au centre du Caire] avec deux policiers mâles s’embrassant et quelqu’un a écrit : « Les flics sont des pédés ». Et une autre personne, révolutionnaire et aussi artiste, a effacé cela et a dessiné des moustaches arc-en-ciel sur les policiers et a écrit : « L’homophobie n’est pas révolutionnaire »15.

L’espoir de voir le régime s’effondrer s’accompagne de celui de voir leur situation propre changer, un espoir qui, selon beaucoup d’entre eux ou d’entre elles, va vite s’effondrer.

Paloma Negra, activiste à Souse (Tunisie) :

« Je suis activiste gay et militant dans le milieu associatif. C’est ce milieu qui était à Tunis parmi les premiers à porter les protestations sociales qui ont commencé un certain mois de décembre 2010 […] après le 14 janvier 2011, on a pu observer avec amertume l’émergence d’une grande vague d’agressions physiques et morales à l’encontre des membres ouvertement gay […] les actes homophobes se sont multipliés. Suit aux élections du 23 octobre 2011, […] cette vague de discriminations a pris une autre dimension […] La sentence est tombée : pas de printemps arabe pour les gays »16.

La perspective de la montée en puissance de mouvements islamistes, quels qu’ils soient, ou de la participation au pouvoir de ces derniers les effraie, et la tiédeur pour ne pas dire plus des associations de la société civile face à leurs revendications, quand ce n’est pas l’hostilité de la population, voire celle des révolutionnaires, les incite à ne faire confiance qu’à leurs propres forces.

Luiza Toscane

8 mars 2017

Cet article doit beaucoup à la relecture et aux remarques de Lotfi Chawqui et Loe Moindreau. Qu’il.elle. en soit ici remercié.e.

Publié sur ESSF

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article40519

4 A l’exception de la Tunisie où le drapeau arc en ciel aurait été arboré dès janvier 2011 à Tunis, si l’on s’en tient au témoignage rapporté ici : « Être gay en Tunisie, t’es pédé ou quoi ?! » Café Babel, 25 mars 2014.

5 http://www.globalgayz.com/on-bahrain-freedom-revolution-and-lgbt-rights/, propos recueillis en avril 2011, traduction de l’auteure

7 Libyan activist responds to UN envoy’s claims that gays are a threat to humanity, repris de LIBYAN ARAB JAMAHIRIYYA, 16/02/2012) http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article24409, (Traduction de l’auteure)

8 « Je suis une femme avec une barbe et une moustache », 9 juin 2016. C’est repris du Huffington Post Etats Unis :

http://www.huffpostmaghreb.com/mala-badi/transexuel-maroc_b_10375478.html

9 https://www.youtube.com/watch?v=9xWIusqBV70 (traduit de l’arabe. La présente traduction n’est pas celle qui figure sur la vidéo, mais a été réalisée par l’auteure de l’article)

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