Ghana : vitalité du militantisme en démocratie

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Vingt-cinq ans de démocratie ont ancré le militantisme dans le paysage politique ghanéen. Dans les domaines des politiques économiques, des rapports de genre, de la gouvernance ou de l’exploitation des ressources naturelles, les mobilisations citoyennes pèsent sur la formulation des politiques publiques. Pour autant les luttes manquent encore régulièrement d’efficacité ou d’autonomie vis-à-vis du politique.

En tant qu’un des pays les plus stables d’Afrique subsaharienne, le Ghana est révélateur de la manière dont le militantisme est à la fois une mesure et un catalyseur du changement social. Nous nous intéresserons ici au militantisme tel qu’il se développe depuis le retour de la démocratie en 1992, suite à trois décennies d’alternance entre régimes démocratiques et militaires après l’indépendance de 1957. Notre propos ne couvre donc pas les mouvements sociaux anticoloniaux des décennies 1930, 1940 et 1950, ni les mouvements socialistes révolutionnaires des années 1970 et 1980.

Ces deux périodes de l’histoire nationale sont néanmoins importantes, car d’une part le Ghana est le premier site de décolonisation en Afrique et de l’autre, le régime démocratique actuel a émergé dans un contexte de gouvernement militaire épousant les idées socialistes, bien qu’il soit revenu sur plusieurs d’entre elles (Yeebo, 1991). Beaucoup de militants nourrissant l’espoir d’un tournant socialiste avaient vu leurs actions et discours limités par les régimes militaires. Le retour au gouvernement constitutionnel a permis la contestation des décisions et des politiques publiques (Langdon, 2009).

Les quatre mouvements sociaux présentés ci-dessous ont été sélectionnés pour donner une idée de la diversité des causes, des lieux et des approches de la mobilisation. Ils illustrent la détermination renouvelée des Ghanéens à s’organiser pour promouvoir et défendre leurs droits politiques, économiques et sociaux.

Contre l’ajustement structurel

Le premier grand mouvement social qu’a connu le Ghana démocratique demeure une référence en matière de mobilisation nationale (Langdon, 2009). Si de prime abord les manifestations « Kume Preko1 » de 1995 ciblaient une taxe sur la valeur ajoutée imposée par la Banque mondiale, elles s’enracinaient dans une mobilisation plus profonde contre l’ajustement structurel de l’économie ghanéenne (Abrahamsen, 2000). Conduites à l’origine par de jeunes syndicalistes, les marches qui ont animé les centres urbains aux quatre coins du pays ont rassemblé « plus de gens que ce que les partis politiques arrivaient à drainer » (Langdon, 2009).

Cette mobilisation a donné trois résultats importants : tout d’abord, le gouvernement a été obligé de réengager et d’ouvrir véritablement le débat sur la taxe (Hearn, 2001) ; ensuite les politiciens de l’opposition n’ont pas réussi à coopter les manifestations et à capitaliser sur le plan électoral (Langdon, 2009) ; enfin les Ghanéens ont appris qu’ils pouvaient contester leur gouvernement et influencer les politiques sans dépendre d’hommes politiques ou de putschistes (Langdon, 2009).

Pour les droits des femmes

Le réseau souple de groupes composant le mouvement de femmes est une autre illustration du militantisme ghanéen. Avant 1992, le militantisme féminin était apolitique et partisan, dans le sens où les femmes se centraient sur des enjeux de bien-être et que leurs principales organisations étaient liées au gouvernement (Tsikata, 1989 ; 2009). Les organisations apparues après 1992 ont fait montre de plus d’indépendance et d’une grande capacité d’action coordonnée, du fait du recouvrement de leur membrariat et de leur cadre de référence commun – les droits des femmes (Tsikata, 2009).

Citons notamment la Coalition on the Women’s Manifesto for Ghana qui, en 2004, a produit un cahier de revendications concernant les droits économiques et sociaux des femmes ; et le Network for Women’s Right (NetRight), une organisation formée en 1999 qui promeut une approche de la condition des femmes basée sur les droits et qui publie chaque année un rapport sur les avancées et défis en matière de politique d’égalité de genre au Ghana (ibid.). NetRight et la Women’s Manifesto Coalition ont construit des liens avec les syndicats et d’autres organisations nationales et internationales qui leur ont fourni des appuis précieux, notamment sur le plan financier.

La Domestic Violence Coalition (DVC) fournit sans doute l’exemple le plus fort de militantisme pour les droits des femmes dans un environnement défavorable. En 2000, un groupe de femmes auto-dénommées Sisters Keepers a publiquement manifesté contre l’incapacité du gouvernement à mettre un terme aux assassinats en série de femmes dans la capitale entre 1997 et 2001 (Fallon, 2008 ; Manuh, 2007). Reconnaissant que les féminicides relevaient d’un problème de violence plus général contre les femmes, plusieurs de ces militantes ont décidé de former la Coalition on the Domestic Violence Legislation in Ghana. À son plus fort, la coalition a compté plus de cent organisations et individus (Crawford et Anyidoho, 2013).

La DVC s’est lancée dans un plaidoyer vigoureux pour l’adoption d’une loi contre la violence domestique par le parlement. La campagne a impliqué des programmes d’éducation publique, notamment à travers les médias, des marches et des manifestations, parallèlement à un travail plus discret de lobbying des législateurs, dans l’objectif de combattre les résistances à ce projet de loi au sein du gouvernement comme du public en général (ibid.). Les efforts de la DVC ont non seulement abouti en 2007 à l’adoption de la loi sur la violence domestique, mais elles ont également généré un débat public sur les rapports de genre qui n’aurait probablement pas vu le jour autrement (Tsikata, 2009). Dans l’ensemble, l’utilisation du réseautage et des stratégies d’alliance et de plaidoyer par NetRight, la Women’s Manifesto Coalition et la DVC est riche d’enseignements pour les autres sphères militantes du Ghana.

Contre la corruption

Le troisième exemple de militantisme est Occupy Ghana, qui se présente comme un « large mouvement citoyen ». Occupy Ghana a commencé sous la forme d’une marche le jour de la République, le 1er juillet 2014, pour protester contre l’inefficacité et la corruption du gouvernement. Organisée par un petit groupe de jeunes professionnels, cette activité a créé une dynamique qui a attiré des militants plus âgés – activistes anticorruption, universitaires et magistrats – et résulté dans la création de Occupy Ghana. Parmi les organisations de la société civile, Occupy Ghana se distingue par sa capacité à impliquer la « classe moyenne » et par son usage des médias sociaux pour mobiliser ses membres et diffuser l’information. Ses adhérents ont également utilisé des moyens plus conventionnels pour pousser leurs revendications, tels que des conférences de presse et des actions en justice.

Pour la souveraineté locale

Le militantisme n’est néanmoins pas seulement une activité réservée aux élites urbaines et éduquées au Ghana. Beaucoup a été écrit sur le militantisme citoyen dans le secteur extractif2. Le cas de la lutte des communautés de la lagune de Songor, à Ada, en fournit une illustration intéressante3. Lorsque du pétrole a été découvert dans des quantités commercialisables au large des côtes ghanéennes, le sel est devenu une marchandise convoitée du fait de son rôle dans la transformation pétrochimique (Affam et Asamoah, 2011). Cette demande nouvelle a stimulé les convoitises nationales et internationales pour la lagune, avec l’intention de plus en plus manifeste de relocaliser les communautés locales. Cette menace a réveillé un mouvement qui avait déjà réussi à empêcher la prise de contrôle de la lagune par des multinationales dans les années 1980.

Nous pointons la réémergence d’un mouvement qui était actif vingt-cinq ans plus tôt pour souligner le fait que le militantisme s’enracine dans des lieux et des gens qui ne disparaissent pas, mais peuvent être remis en mouvement lorsque leurs moyens d’existence et leur style de vie sont l’objet de nouvelles menaces. Pour autant, les modalités de la mobilisation ont changé : la démarche n’est plus clandestine et confrontationnelle, mais repose sur des réunions locales ouvertes, la sensibilisation via les radios communautaires et des sessions d’éducation populaire et des manifestations. Ensuite, l’objectif n’a pas seulement consisté à stopper l’expropriation des ressources naturelles, mais aussi à engager la discussion avec les responsables publics sur les conditions de développement et de sauvegarde de la lagune. Une autre différence importante avec les années 1980 réside dans le fait que les femmes, auparavant exclues du mouvement, sont aujourd’hui à sa tête (Langdon, Larweh et Cameron, 2014).

Tout en demeurant attachés à la démocratie électorale, il est clair que les Ghanéens aspirent à utiliser et défendre leurs droits à se rassembler, afin de lutter pour le changement. Si les quatre exemples présentés ici montrent l’efficacité de ces mobilisations organisées, ces histoires comportent également des frustrations et des échecs, en particulier lorsqu’il s’agit de maintenir un niveau d’engagement collectif dans la durée en vue de défendre l’adoption de politiques ou la mise en œuvre de lois. Qui plus est, bien des mouvements ont été sans effet sur le plan politique, tandis que d’autres ont été cooptés et manipulés par les partis. Néanmoins ces quatre cas mettent en évidence l’importance et la vitalité du militantisme au sein du paysage sociopolitique ghanéen. Ils illustrent aussi l’importance des coalitions et des réseaux. Si la construction de liens entre les groupes sociaux et les organisations peut être difficile, elle augmente considérablement l’efficacité de l’action militante.

Jonathan Langdon et Nana Akua Anyidoho4

Traduction de l’anglais : François Polet

Bibliographie

Abrahamsen R. (2000), Disciplining Democracy : Development Discourse and Good Governance in Africa, Londres, Zedbooks.

Affam M. et Asamoah D.N. (2011), « Economic Potential of Salt Mining in Ghana Towards the Oil Find », Research Journal of Environmental and Earth Sciences, 3 (5).

Anyidoho N.A. et Crawford G. (2014), « Leveraging global links for local advocacy : WACAM’s challenge to the power of transnational mining corporations », Canadian Journal of Development Studies, 35 (4).

Crawford G. et Anyidoho N.A. (2013), « Ghana : Struggles for rights in a democratising context », in Andreassen B. A. et Crawford G. (dir.), Human rights, power and civic action : comparative analyses of struggles for rights in developing societies, Londres, Routledge.

Fallon K. (2008), Democracy and the Rise of Women’s Movements in Sub-Saharan Africa, Baltimore, John Hopkins University Press.

Hearn J. (2001), « The “uses and abuses” of civil society in Africa », Review of African Political Economy, 28 (87).

Kwai Pun V. (2007), Mining displacement and learning in struggle in Ghana (Mémoire de maîtrise), Montréal, McGill University.

Langdon J. (2009a), Democracy And Social Movement Learning In Ghana : Reflections On 15 Years Of Learning In The Democratic Terrain By Ghanaian Activist-Educators (Thèse de doctorat), Montréal, McGill University.

Langdon J., Larweh K. et Cameron S. (2014), « The Thumbless Hand, The Dog And The Chameleon : Enriching Social Movement Learning Theory Through Epistemically Grounded Narratives Emerging From A Participatory Action Research Case Study In Ghana », Interface, 6 (1).

Manuh T. (1991), « Survival In Rural Africa : The Salt Co-Operatives In Ada District, Ghana », in Taylor D. R. F. et Mackenzie F. (dir.), Development From Within : Survival In Rural Africa, New York, Routledge.

Manuh T. (2007), « Doing Gender Work in Ghana », in Cole C. et al. (dir.), Africa After Gender ? Bloomington, Indiana University Press.

Tsikata D. (2009), « Women’s Organizing in Ghana Since the 1990s : From Individual Organizations to Three Coalitions », Development, vol. 52, n°2.

Tsikata D. (1989), « Women’s Political Organizations, 1951-1987 », in Hansen E. et Ninsin K. A. (dir.), The State, Development and Politics in Ghana, Londres, CODESRIA.

Yeebo Z. (1991), Ghana : The Struggle for Popular Power, Londres, New Beacon Books.

Alternatives Sud : Etat des résistances dans le Sud : Afrique

Volume 23-2016 / 4

Centre Tricontinental – Editions Syllepse

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_24_iprod_685-afrique-etat-des-resistances-dans-le-sud.html

Louvain-La-Neuve (Belgique) – Paris, 2016, 222 pages, 13 euros

Note de lecture : imaginaire-democratique-contre-instrumentalisation-identitaire-et-logiques-clientelistes/

Editorial de François Polet : Afrique subsaharienne : entre révoltes populaires et restaurations autoritaires, etat-des-resistances-dans-le-sud-afrique-editorial-de-francois-polet-afrique-subsaharienne%E2%80%89-entre-revoltes-populaires-et-restaurations-autoritaires/

1. Expression akan (langue de la majorité des Ghanéens) signifiant « Tu peux aussi bien me tuer ».

2. Le travail de la Wassa Association of Communities Affected by Mining dans ce domaine est exemplaire (Anyidoho et Crawford, 2014 ; Kwai Pun, 2007).

3. La zone humide de Songor est la plus grande zone humide productrice de sel d’Afrique de l’Ouest. Elle est aussi essentielle à la survie de 60 000 membres de l’ethnie Ada et occupe une part centrale de leur identité.

4. Respectivement professeur au Development Studies Program de l’Université St. Francis Xavier, Canada, et chercheuse senior à l’Institute of Statistical, Social and Economic Research, Université du Ghana, Accra.

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