Introduction à l’ouvrage collectif : Urgence antiraciste. Pour une démocratie inclusive

Avec l’aimable autorisation des Editions du Croquant

Un contexte (inter)national bouleversé et source de conflits démultipliés

Commémoration internationale de l’œuvre de Nelson Mandela à sa mort survenue en 2013, commémoration des trente ans de la Marche pour l’ égalité et contre le racisme en France (de Marseille à Paris en 1983), meeting unitaire contre l’ islamophobie à Saint-Denis (6 mars 2015), forums contre les politiques de racialisation, marches pour la justice et la dignité… Ces mobilisations reposent, sous une forme ou une autre, les termes du débat qui traverse la société française. Urgence antiraciste s’ inscrit dans cette actualité, à la recherche des solutions à la crise politique qu’ elle manifeste.

L’un des axes principaux du livre est la dénonciation de l’exacerbation des conflits armés dans un système néo-libéral en crise et, en l’ absence de contrepoids suffisants, notamment sur les terrains macro-économique et diplomatique, de l’accroissement des logiques de domination internationales et des inégalités au niveau des relations inter-communautaires à l’intérieur des « métropoles » et des pays. Ces phénomènes internationaux et internes s’imbriquent pour faire des pays de l’ Union européenne une destination de migration de masse et de la France le pays le plus impliqué dans des opérations extérieures (OPEX). Une telle articulation permet de comprendre la conjoncture actuelle et son impact sur l’avenir en France et dans les pays où l’interventionnisme des puissances occidentales est avéré. Depuis la chute du système dit communiste (1989) et les attentats djihadistes de Manhattan (2001), la thèse huntingtonienne du « choc des civilisations » menace de l’ emporter. Il importe de ne pas en rester à une confrontation binaire entre Occident et Orient islamique et juif, il nous faut contribuer à reconfigurer les relations Nord-Sud sous un angle altermondialiste et multipolaire. Dans cette lecture géopolitique et stratégique, une dimension doit être réintroduite, c’est celle de l’ONU. Cadre discrédité et même disqualifié par les grandes puissances, et qui devient incontournable dans la résolution des conflits et pour la préservation, au-delà de la gestion des cadres démocratiques, de ce minimum de vie sociale qu’ est la paix civile.

La promotion du paradigme antiraciste dans l’opinion incite au dépassement, notamment par la gauche critique, du cadre de débat de type social et national. À la différence de la Grèce et de l’ Espagne, où les mobilisations progressistes constituent désormais une réalité ou un espoir d’ alternative, en France l’ extrême-droite xénophobe est devenue la première composante politique aux élections européennes de 2014, tandis que les partis de gouvernement surfent sur le thème récurrent de la guerre à l’ ennemi extérieur-intérieur qu’ est le djihadisme, exacerbée depuis les attentats parisiens de janvier 2015. Si la protection de la population et la sécurité de l’ État sont des objectifs recevables, l’ordre sécuritaire (Patriot Act à la française), avec son état d’ urgence prolongé et sa kyrielle de lois et de dispositifs portant sur le renseignement ainsi que la promotion des ministères régaliens, est préjudiciable aux libertés publiques, et en fait à tous les citoyens. Est par ailleurs inadmissible la violence d’ État perpétrée à l’ encontre de la communauté Rom, des migrants économiques, des réfugiés politiques….

La résorption de la fracture sociale, révélée lors des révoltes des jeunes issus de l’immigration post-coloniale en octobre 2005, constitue une condition nécessaire à l’émancipation du carcan euro-libéral. D’ où l’ importance de déconstruire les relations françafricaines, néo-coloniales et impérialistes comme source de dérive oligarchique, de crise politique de type populiste et xénophobe et de danger obscurantiste réactionnel. Par ailleurs, l’exaspération à l’ égard des discriminations d’ origine, vécues notamment dans les quartiers populaires, alimente le débat pour une démocratisation effective et en profondeur des institutions républicaines, pour une démocratie inclusive.

Une approche inter-associative pour une sortie de crise

Cette publication a pour objectif de faciliter le dialogue entre les forces sociales, militantes et citoyennes attachées à l’ égalité des droits, quelle que soit leur origine, leur couleur ou leur religion. La situation des femmes et des jeunes, particulièrement impactés par les retombées de la crise sur ces catégories vulnérables, n’est pas oubliée. Ce livre publié avec le soutien d’ Attac France et d’ Attac Togo, du Cedetim, du Cran, de la Fondation Fanon, du FUIQP, de Sang pour Sans, de Sortir du colonialisme… propose non pas de livrer une réflexion exhaustive qui épuiserait le débat mais des pistes de discussion qui appellent à être explorées, dans une approche systémique.

Que disent en substance les contributeurs et contributrices ? Que le capitalisme, avant même de s’être financiarisé et d’avoir mené à la catastrophe économique que nous connaissons, a produit d’autres ravages par le passé dont le colonialisme est un exemple emblématique. La domination de l’Occident sur une grande partie de la planète peut-elle réellement cesser alors même que le système social économique et culturel qui l’a engendré continue de s’étendre de manière hégémonique ? Évidemment non. C’est ainsi que le néocolonialisme succéda au colonialisme et antérieurement à l’esclavagisme dans les territoires anciennement sous domination et que les métropoles devinrent des sociétés post-coloniales aux prises avec les conséquences de leur mainmise. Des impasses de la politique de coopération menée avec le monde non occidental, résultent en grande partie des printemps africains et arabes, ainsi que les migrations de masse enregistrées depuis 2015.

Concernant la progression du livre, sur la base préliminaire d’ un état des lieux géo-historique, une première partie est dédiée à la situation spécifique des communautés ou catégories discriminées à partir de critères d’ origine, de genre ou de culture. Suit une mise en débat des antiracismes, qui récapitule une histoire de mobilisations, en fonction de diverses définitions du racisme. La dernière partie, à caractère programmatique, met en exergue l’importance d’ une législation (inter)nationale qui neutralise la colonialité des savoirs et des pouvoirs et qui rééquilibre les relations inter-communautaires. L’accent est mis aussi sur le rôle inclusif et transformateur que doivent jouer les institutions éducatives (École et médias), grâce à la pédagogie de la diversité et de l’ interculturel.

Méthodologie et objectifs de la publication

En premier lieu, nous pointons le rôle, dans le prolongement des politiques d’immigration et d’identité nationale, des politiques de racialisation, qui assignent des places inférieures aux populations racisées par la ségrégation, la hiérarchisation et la stigmatisation, tout en instituant des formes implicites ou explicites de suprémacisme blanc ou d’ origine.

Deuxièmement, tout en montrant la spécificité géo-historique et anthropologique des différents types de racisme, nous nous attachons à montrer les liens entre tous, quel que soit le peuple (ou la communauté) de référence : les descendants de l’ esclavage, les migrants post-coloniaux, Noirs ou Arabes, les Juifs, les Roms citoyens européens, les Asiatiques1… Il s’agit aussi d’articuler les différentes oppressions, qui souvent se cumulent (dont en premier lieu les discriminations de sexe) et de construire des solidarités avec les courants progressistes évoluant pour chaque cause et travailler à leur convergence. Nous ne serons pas en mesure de faire face à la lame de fond réactionnaire et au monde de Donald Trump (digne représentant de « l’intersectionnalité inversée ») si nous ne construisons pas un mouvement qui s’ attaque tout à la fois aux racismes, au sexisme et à la domination socio-économique.

Troisièmement, l’antisémitisme nous le rappelle et l’islamophobie le confirme, le racisme peut s’ appuyer sur la religion, réelle ou supposée, et inversement, comme le montre l’ actualité djihadiste sur fond de salafisme. Pour sortir de cet engrenage, la lutte contre tous les fondamentalismes et extrémismes réactionnels est une nécessité stratégique. La laïcité, en tant qu’affirmation de la volonté de vivre ensemble en intégrant les différences culturelles entre les citoyen-nes, reste un principe indispensable. La laïcité doit intervenir pour le respect de toutes les croyances et de leur expression dans l’ espace public, dans le respect de la loi ou, à défaut, de la légitimité des droits universels.

Quatrièmement, nous nous employons à penser la place du racisme dans le monde néolibéral, pour récuser toute opposition entre questions sociale et raciale, sans pour autant réduire la seconde à la première. Rappelons que les « boucs-émissaires » racisés ont vocation à distraire d’autres enjeux, en particulier économiques, spécialement en période d’austérité et de chômage, mais aussi à diviser ceux qui pourraient être unis (en bas de la pyramide sociale) et à réunir ceux qui devraient être divisés (en haut de l’ édifice).

Dans la dernière période, les mobilisations citoyennes et médiatiques, qui se sont intensifiées d’ une manière significative un peu partout en France, sont porteuses d’ un espoir considérable de transformation sociale. Il est temps d’ interpeller les décideurs, en répondant à la racialisation et au racisme d’ État par la repolitisation de la société civile et des quartiers populaires. Il est temps de réinventer les bases d’un vivre ensemble avec toutes les composantes du peuple français et en solidarité avec le monde environnant, pour une authentique transition démocratique et altermondialiste.

Urgence antiraciste. Pour une démocratie inclusive

Un livre coordonné par Martine Boudet, avec le soutien des associations et réseaux : Attac France – Attac Togo/CADTM – Cedetim/IPAM – CRAN – Fondation Frantz Fanon – FUIQP – MRAP – Reprenons l’initiative – Sang pour Sans – Sortir du colonialisme

Collectif des auteurs : Nils Andersson – Farid Bennaï – Adda Bekkouche – Saïd Bouamama – Martine Boudet (coordination) – Monique Crinon – Christian Delarue – Bernard Dreano – Mireille Fanon Mendés-France – Patrick Farbiaz – Augustin Grosdoy – Gilles Manceron – Gus Massiah – Paul Mensah – Evelyne Perrin – Alice Picard – Louis-Georges Tin – Aminata Traoré (préface)

Editions du Croquant, Vulaines-sur-Seine 2017, 236 pages, 10 euros

1. Le racisme anti-asiatique, qui constitue un vrai phénomène de société, n’ est pas un objet spécifique du livre dans la mesure où il ne s’ adosse pas à une tradition coloniale, et surtout néo-coloniale, forte. Il est aussi réactionnel à l’ émergence de la Chine comme grande puissance.

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