Le « foulard islamique »  : de quelle inégalité s’agit-il ?

« Voilées » ou non, en France, les femmes ne sont pas du tout les égales des hommes.

 

En France, aujourd’hui, des filles sont dissuadées de poursuivre des études. La plupart choisissent des filières « féminines » et se détournent ou sont détournées des professions traditionnellement masculines. Moins qualifiées, moins rémunérées, plus précaires, plus chômeuses, assumant l’immense majorité du travail domestique, de l’éducation des enfants et de l’entretien des hommes, pratiquement écartées des responsabilités politiques, les femmes, « voilées » ou non, ne sont pas du tout les égales des hommes. Voici un problème de société qui pourrait susciter une mobilisation générale (un « grand chantier », comme on dit à la présidence de la République). Il n’en est rien. Celui qu’il semble urgent de traiter est de savoir si l’on doit légiférer pour interdire le port du foulard « islamique », et au passage, pour ne pas paraître islamophobe (position qui, toutefois s’assume de plus en plus explicitement et publiquement) les « signes religieux ostentatoires » dans les institutions publiques. Que de féministes en France, disposés à proscrire les marques de l’infériorisation des femmes ! Une pensée qui fait fi de toute idée de dynamique sociale et qui tend à prescrire plutôt qu’à analyser, se déploie sans frein, convoquant au passage ce que Gilles Deleuze nommait les « gros concepts » : la République, l’universalisme, l’égalité, la laïcité, l’intégration, la nation. Et c’est ainsi jusque dans la protestation laïque, que finit par se loger la virulente tendance à la théologisation du politique qui, de plus en plus, confisque la réflexion. Si, donc, des jeunes filles sont indiscutablement contraintes, directement ou insidieusement, de revêtir ledit foulard, il en est aussi certaines qui, dans une démarche de revalorisation à la fois ethnico-religieuse et personnelle, décident de s’en couvrir et, ainsi, d’entrer en toute connaissance de cause en dissidence.

Dans un univers médiatique où il est « normal» d’exhiber et de justifier n’importe quel comportement – si possible choquant pour la majorité des voyeurs-spectateurs – le « voile » n’a pas encore rejoint le travestissement « sexuel ». On aurait toute raison de se demander pourquoi, si l’on ne le savait déjà. Car, partout dans le monde, vêtement et parure sont sexués. Cette sexualisation revêt, c’est le cas de le dire, une double fonction : empêcher l’indifférenciation des genres et des fonctions sociales qui leur sont associées, d’une part ; manifester l’asservissement des femmes à l’ordre sexiste, donc au monde social tel qu’il est mené par les hommes, d’autre part. Qui que nous soyons, où que nous vivions, nous arborons à peu près tous et toutes, quelle que soit notre physionomie, les signes et les symboles de notre position dans l’ordre, essentiellement binaire, de la sexualisation de l’humanité. Aussi choquant que ce constat puisse paraître, nous sommes tous et toutes déguisés. Les attributs corporels les plus valorisés dans cette exhibition ou cette dissimulation ostentatoire, d’ailleurs, comme pour mieux souligner la phobie de l’indifférenciation, ne sont pas ceux qui fondent la partition mâle et femelle de la reproduction humaine, mais ceux que, physiologiquement, on considère comme des « caractères sexuels secondaires ». Le foulard « islamique » n’est qu’un avatar de cette structuration inégalitaire universelle. Pour révoltant qu’il puisse paraître, il ne fait que manifester d’une façon qui n’est plus tolérée, ce que nos vêtement de tous les jours exposent autrement.

Cet ordre social sexualisé est, au sens propre, « incorporé » dès la plus petite enfance. Au point que de nombreux spécialistes du psychisme considèrent que cette incorporation est nécessaire à la formation de l’individu. Qui oserait affirmer aujourd’hui que l’identité n’est pas sexuée ou même simplement qu’elle pourrait, avec profit pour tous, hommes et femmes, l’être moins ? L’ordre sexuel qui règne donc en maître peut être vécu comme une liberté (les femmes ont un choix vestimentaire bien plus ouvert que les hommes), comme une astreinte (les codes de présentation de soi), comme une protection (la pudeur et, surtout, l’évitement du harcèlement, pour ne pas dire du viol), comme un jeu (à chacun son « style »), comme une prison (la soustraction physique et symbolique de l’espace public), comme une affirmation identitaire autonome… Il n’en reste pas moins absolument confiné, parce que soumis, partout et jusqu’à maintenant toujours, à la hiérarchie sexuelle, jusque dans la dissidence ou l’opposition.

Tous les rapports sociaux de domination s’accompagnent d’une idéologie qui fait porter aux assujettis la responsabilité de leur « situation ». Les comportements qui leur sont prescrits, l’étroitesse des choix dont ils disposent, les voies mêmes par lesquelles ils tentent de s’émanciper de leur oppression sont systématiquement dénigrés, parce qu’ils sont réputés manifester une infériorité intellectuelle naturelle ou culturelle, parce qu’ils sont jugés régressifs au regard du progrès ou des valeurs « essentielles », parce qu’ils ne peuvent que manquer leur cible… Décidément, les dominés ne se révoltent pas comme il faut (en voici même – des filles, toujours – qui arborent des strings à l’école) ! Entre soumission et répression, le prétendu « libre » choix est à la fois contradictoire et limité.

L’ordre social sexiste et l’ordre social raciste ont ceci de particulier qu’ils réduisent entièrement l’individu au groupe qui lui est attribué comme étant le « sien ». Hormis quelques cas bien marqués comme exceptionnels, la mobilité de sexe ou de « race » est socialement inenvisageable. La « race »1 et le genre possèdent en commun ce pouvoir d’assujettissement de la personne entière, l’obligeant à faire coïncider au plus près statut social et rôle social, de façon à faire exister des groupes « particuliers », irréductibles à la norme, définis négativement par sa ou ses différences, et infériorisés (LES femmes, LES juifs, LES noirs, mais tout autant et d’un même mouvement, LA femme, LE juif, LE noir ; aujourd’hui LE ou LA musulman-e). Mais ces inégalités, de genre et de « race », s’entrelacent, s’articulent, se cumulent évidemment avec les inégalités de classe, ce dont attestent encore divers signes, tels le vêtement, encore, mais aussi la présentation de soi, les pratiques langagières, etc. Ainsi se forment, à partir d’une perception syncrétique amalgamant divers attributs dévalorisés, des « figures sociales » (« le jeune des banlieues », « la fille maghrébine »,…), personnages stéréotypiques qui hantent le drame social que le mépris de classe, le racisme, le sexisme et l’idéologie sécuritaire mettent en scène quotidiennement. Les sentiments identitaires ne sont pas si libres qu’on le prétend. Car le degré même d’ouverture de l’éventail des affiliations fait partie des rapports sociaux de domination. Allez donc vous affirmer « blanc » quand tout un chacun vous désigne comme « noir », vous dire homme quand vous êtes répertoriée comme femme… Essayez de faire valoir la pluralité de vos sentiments d’appartenance, de vos attachements, de vos fidélités, quand vous faîtes partie d’un groupe assigné à une différence « essentielle ». Les multi-identifications sont un privilège que se réservent les dominants, lesquels, tout en parvenant paradoxalement à se préserver de l’accusation de « communautarisme » qu’ils manipulent à l’envi, n’accordent aux dominés que des identités stéréotypées et univoques, fermées et, par conséquent, « particulières » ou « spécifiques »… Face à ces catégorisations stigmatisantes, les dominés, souvent, recourent à des tactiques de retournement : valorisant les traits péjoratifs qui leur sont attribués, il en font des emblèmes positifs. Leurs armes sont donc souvent celles des dominants, dont ils tentent d’inverser l’orientation. Il n’est pas certain qu’ils aient, en première instance, d’autres choix que celui-ci, certes éminemment périlleux, pour engager une dynamique d’émancipation.

C’est au regard de ces rapports de domination qu’il faut regarder le port volontaire du « foulard ». Il se trouve que l’objet, signe historique de soumission et de dépréciation, est « transmué » par les jeunes femmes qui décident de l’arborer, en symbole de leur autonomie et de leur dignité, comme femmes et comme musulmanes. On peut penser qu’elles se trompent – d’autant qu’il ne manque ni les « sages » prêts à tous les artifices rhétoriques pour les convaincre de la justesse de l’asservissement volontaire, ni les marchands du temple pour leur vendre les cassettes des premiers et les tenues « islamiquement correctes ». On ne peut cependant s’aveugler sur la signification de leur comportement. Or cette signification met la balle dans le camp des dominants. C’est contre l’ordre social raciste et sexiste qu’elles subissent quotidiennement que ces jeunes femmes se dressent en « provoquant », non sans courage, le désordre dans l’espace public (car l’idée de confiner le port du foulard, en tant que signe religieux « ostentatoire », dans l’espace privé, n’a évidemment aucun sens, puisqu’il est fait, justement, pour instaurer une distance et une frontière publiques entre les sexes). On peut certes regretter la diffusion de certaines pratiques qui, pour être revendiquées comme libres, ratifient une soumission première. On peut dénoncer tel ou tel signe de cette inégalité. Mais il est socialement et politiquement fautif de faire comme si la ré-islamisation de certaines jeunes femmes françaises ne procédait pas d’une résistance contre les inégalités et d’une rébellion contre le stigmate infériorisant de la « race », de l’ethnicité, de la religion ou du sexe. Le « foulard islamique » ne relève pas d’un « archaïsme » culturel intemporel. Il s’inscrit, tout au contraire, dans une situation politique et sociale située dans l’espace (la France) et le temps (maintenant). S’aveugler sur ce sujet revient à redoubler la subordination qu’il s’agit de combattre. Il est donc nécessaire d’œuvrer contre ce qui est à l’origine même de la « provocation» par le « voile » : le racisme, la ségrégation et les discriminations, le mépris de classe, le déni de citoyenneté, le rappel à l’ordre sexiste qui ne sévit pas que dans les « banlieues ». Aujourd’hui, les usages du « foulard » dévoilent la complexité des réponses à l’inégalité. On n’y ripostera pas par des exhortations incantatoires à l’égalité, mais en la mettant en œuvre concrètement, ici et tout de suite.

Véronique De Rudder

(Sociologue. Unité de recherche Migrations et société. CNRS/Université Paris 7. Dernir ouvrage paru L’inégalité raciste (avec Christian Poiret et François Vourc’h), Paris, Presses Universitaires de France, 2000.

 

1 Si le mot « race » est ici systématiquement entouré de guillemets, ce n’est pas pour minimiser l’efficacité sociale et politique de cette catégorie de classement, c’est pour en souligner le caractère entièrement fictif au regard de la biologie humaine comme de la génétique des populations. La « race » est stricto sensu, une invention sociale.

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