Charivari et ferblanterie

(Institut de Sciences Politiques de Paris – 27, rue Saint Guillaume – Paris 7° —  20 Mars 2017)

L’honorable corporation des ferblantiers n’y est pour rien, mais la Ve République et son régime présidentiel pourraient très bien disparaître dans le charivari des concerts de casseroles.

Figurez-vous d’ailleurs que charivari et concerts de casseroles ont partie liée depuis fort longtemps. Aujourd’hui encore, il arrive que certains garnements attachent des boîtes de conserve ou des casseroles à la queue d’un chien lequel, gêné et affolé par le bruit, se met alors à courir en tous sens, déclenchant ainsi le tintamarre. Mais la chose remonte à beaucoup plus loin.

Les concerts de casseroles sont apparus en France il y a près de deux siècles, dans les années 1820. Sous la Restauration et le règne de Charles X, les Républicains d’alors, évidemment bien différents de ceux d’aujourd’hui, y recouraient déjà pour brocarder les monarchistes. La coutume de ces concerts aux sonorités métalliques se poursuivra après la Révolution de 1830, sous le règne de Louis-Philippe. Étaient alors visés les députés de la nouvelle Chambre accusés d’avoir trahi les idéaux des glorieuses journées révolutionnaires de Juillet 1830, celles immortalisées par Eugène Delacroix dans La Liberté guidant le Peuple.

Ces bruyants et assourdissants tintamarres d’instruments culinaires reprenaient eux-mêmes une tradition populaire remontant au XIVe siècle, celle des charivaris, où des cortèges de moqueurs allaient percussionner des chaudrons et agiter crécelles et claquoirs sous les fenêtres des curés et des bourgeois.

On raconte que le charivari pouvait se poursuivre plusieurs jours durant, jusqu’à ce que, amende honorable, les personnes mises en cause acceptent, au minimum, de payer à boire lors d’une tournée générale, ou, plus humiliant, soient sommées d’enfourcher un âne à l’envers, tournées vers le derrière en tenant de la main la queue de l’animal, le tout sous les lazzis, les huées et les conspuations.

Horresco referens (je frémis en y pensant), on frémit aujourd’hui aux abords immédiats du manoir de Beaucé, à Sablé dans la Sarthe, ou dans les environs du château de Montretout, à Saint-Cloud dans les Hauts-de-Seine, on frémit à l’idée de la résurgence de telles mascarades.

Toujours dans le registre ferblantier et sans trop nous éloigner de notre sujet, sachez que l’expression « aller à la gamelle » désigne l’attitude consistant à se coucher pour en obtenir avantages et rémunérations.

Vous saurez enfin tout lorsque que nous vous aurons appris que parut en 1832 un journal satirique baptisé Le Charivari, l’ancêtre de notre Canard Enchaîné d’aujourd’hui.

Trêve de casserolades, revenons à plus de sérieux ! À l’heure où nous hésitons encore à nommer lézardes ou crevasses les inquiétantes fissures qui s’élargissent de jour en jour dans le pilier central de la Ve République, l’Institution Présidentielle, nom de comédie dont s’affuble encore la monarchie élective à la française, il nous a paru utile d’aller prendre l’éclairage savant de Pascal Perrimet, l’éminent politologue, spécialiste de sociologie électorale et de l’histoire des Constitutions au CEVIPOF, le Centre d’Études de la Vie Politique Française de Sciences-Po Paris.

Pascal Perrimet, la soixantaine toujours élégante, nous reçoit dans son bureau du 4e étage, au 27, rue Saint Guillaume, sa table de travail encombrée de classeurs, documents et ouvrages de sciences politiques. Sur un guéridon, à côté du bureau, une petite cafetière Nespresso. Nous reconnaissons là l’homme de goût.

Pascal Perrimet, ces tintamarres, ces charivaris, ces concerts de ferblanterie des dernières semaines ne seraient-il pas le signe, un de vos confrères a osé la formule, que « notre régime présidentiel serait rentré en phase terminale » ? Évocation de cet état de décomposition, certains parlent maintenant d’élections pestilentielles. D’autres, de garde à vue, préalable nécessaire à la revue de la Garde Républicaine. Serions-nous sur le Titanic, quelques heures avant son naufrage ?

Parfaitement, cher ami ! Mais ne nous arrêtons pas aux casseroles. Une chose est aujourd’hui centrale et incontournable : l’homme qui accédera, au soir du 23 Avril, au second tour de l’élection présidentielle face à Marine Le Pen et sera donc élu 15 jours plus tard, le sera ni en raison de son programme, ni en raison de sa personne. Ce sera un Président sans mandat. J’en tire la conclusion : l’Institution Présidentielle et la Ve République ont vécu.

Mais, Pascal Perrimet, comment en sommes-nous rendus à cette extrémité ? La chose était-elle écrite dès l’origine, en 1958, à la création de la Ve République sous l’autorité de l’exceptionnelle figure du Général De Gaulle ?

Non. La médiocrité relative de ses successeurs ne peut être le seul élément explicatif. L’élément déterminant de ce naufrage fut l’instauration, en 2000, du Quinquennat. Instauré au prétexte d’éviter toute cohabitation, en réalité par pur opportunisme tacticien, pour faciliter l’élection de Lionel Jospin, le Quinquennat a non seulement échoué dans cette manœuvre, mais il a transformé le Président en une figure boursouflée cumulant tous les pouvoirs, présidence et conduite des affaires au jour le jour, et ne songeant dès le premier, qu’à sa réélection.

Concentration du pouvoir insensée, inconnue dans tous les régimes politiques démocratiques, combinée à la quasi-illégitimité de l’impopularité dès les premiers mois du mandat, le Quinquennat a échoué. Tous les présidents quinquennaux ont été rejetés en cours de mandat et aucun n’a pu être réélu ou se représenter.

Vous semblez pointer, Pascal Perrimet, la responsabilité toute particulière de Lionel Jospin dans ce désastre de nos institutions.

Tout à fait, mon cher ! Et l’accusation est encore aggravée par la touche finale, toujours du même homme, un an plus tard, en 2001, celle de l’inversion du calendrier électoral. Le hasard de la fin prématurée du mandat de George Pompidou, en 1974, et celui de la dissolution ratée de l’Assemblée par Jacques Chirac, en 1997, avaient fixé le calendrier électoral de l’année 2002 : Législatives en Avril et Présidentielle en Mai. Craignant de perdre, c’était l’estimation de ses experts électoraux, les Législatives d’Avril et d’arriver affaibli face à la Droite à la Présidentielle de Mai, le PS et Lionel Jospin firent alors voter à l’Assemblée, avec la complicité des amis de François Bayrou, ce que l’on appelle encore l’inversion du calendrier.

Faute politique, faute morale, je vois là l’origine du délitement de l’Institution présidentielle, par l’effet de l’engendrement de ce monstre démocratique, le Quinquennat. Quand viennent de plus s’y greffer tous les effets de corruption rendus possibles et encouragés par cette concentration inégalée du pouvoir et les phénomènes de cour qu’elle engendre, la coupe est pleine et le breuvage mortel.

Nous restons perplexes, Pascal Perrimet. Obésité du Quinquennat ou casserolades, dans quel ordre situez-vous les responsabilités de ce naufrage ?

Le philosophe Lucien Sève nous explique la différence dialectique entre le déterminant et le décisif. Le déterminant, les causes structurelles, représente les tendances lourdes et causales d’un événement. Le décisif, lui-même produit du déterminant, est ce qui fait la décision à un moment donné. Pour être simple, disons : est déterminant l’obésité du Quinquennat, est décisif le concert de casseroles.

Nous prenons note de votre pronostic, Pascal Perrimet. La Ve République connaîtra-t-elle la fin tragique de ses prédécesseures ?

(Prédécesseure est un néologisme de la fin du XXe siècle, féminisation du mot prédécesseur. On le juge plus conforme que prédécesseresse, prédécesseuse ou prédécessrice.)

Oui, connaîtra-t-elle une fin aussi tragique que la IIe, celle de 1848, renversée par un coup d’état ; la IIIe, en 1940, abolie par le Maréchal Pétain, le territoire occupé par l’ennemi ; ou la IVe, en 1958, capitulant devant les factieux d’Alger du 13 Mai ?

Karl Marx le disait : « L’Histoire ne se répète jamais, ou alors comme une farce. À la Tragédie, succède la Comédie ». Nous ne sommes plus en 1958, l’armée n’est pas au bord du putsch et il n’y a plus d’homme providentiel. Tout simplement des casseroles.

La farce d’aujourd’hui ne peut trouver son débouché que dans l’avènement de la VIe République.

Jean Casanova

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