Le projet de loi C-16 présente de graves problèmes auxquels n’ont pas encore réfléchi la plupart des Canadiennes et des Canadiens

Mercredi le 18 octobre dernier, la Chambre des communes a voté par une marge de 248 à 40 pour adopter le projet de loi C-16 en deuxième lecture. Si ce projet est adopté au Sénat (qui se penche présentement sur lui), la Loi canadienne sur les droits de la personne et le Code criminel seront modifiés pour ajouter l’identité de genre et l’expression de genre à la liste des motifs de distinction illicite en loi. Ce développement semble à première vue très positif, mais certaines questions clés sont passées sous silence alors que des lois et des politiques sur l’identité de genre sont rapidement mises en place un peu partout au Canada.

Bien que les médias aient présenté le débat sur l’identité de genre comme un affrontement entre des positions de gauche et de droite, une perspective clé manque à cette conversation : le point de vue féministe.

Prévenir la discrimination est une chose que la plupart d’entre nous veulent appuyer, mais incorporer des notions d’« identité de genre » et d’« expression de genre » dans la législation canadienne n’est pas nécessairement une mesure progressiste. Dans notre désir de faire preuve d’ouverture et d’inclusion, nous n’avons pas réfléchi à la façon dont cette mesure met en danger les protections basées sur le sexe qui sont actuellement consenties aux femmes et aux filles.

Après qu’un professeur de psychologie de l’Université de Toronto, Jordan Peterson, se soit plaint de ce qu’il a appelé « la rectitude politique », de l’obligation d’utiliser pronoms neutres en classe et du projet de loi C-16, des étudiantEs et des enseignantEs sont montéEs aux barricades. Des élèves de l’Université de Toronto ont organisé un « teach-in / rassemblement » pour, ont-ils dit, « lutter contre la transphobie, l’intersexisme et l’effacement des réalités non binaires dans l’enseignement postsecondaire ». Pour leur part, plus de 250 membres du corps professoral ont signé une lettre associant les commentaires de Peterson à un « discours haineux ». La semaine dernière, les administrateurs et administratrices de son université ont ordonné à Peterson de « cesser de faire des déclarations qui pouvaient être considérées comme discriminatoires en vertu de la législation provinciale sur les droits de la personne ».

Les médias d’information de partout au Canada ont couvert avec enthousiasme cette controverse et le débat sur l’identité de genre. Mais ils l’ont fait de façon inexacte, en façonnant un discours qui présente des hommes blancs, conservateurs et antiféministes comme les dissidents à des réformes soutenues par de jeunes progressistes branchéEs.

La résistance à certaines directives imposant aux écoles publiques de laisser les élèves accéder aux salles de bains et aux vestiaires en fonction de leur choix d’« identité de genre », plutôt qu’en fonction de leur sexe, a également été présentée comme provenant uniquement de la droite religieuse.

Bien que je n’aie pas grand-chose en commun, au plan politique ou idéologique, avec ces groupes, ou avec le professeur Peterson (qui semble opposé à ce qu’il qualifie de « gauche radicale » et d’idéologie féministe, j’éprouve toutefois moi aussi de graves préoccupations au sujet de ces politiques et de ces lois.

Commençons par le vocabulaire.

Dans le débat du 18 octobre 2016 à la Chambre des communes sur le projet de loi C-16, parfois appelée Loi sur les droits des transgenres, la ministre fédérale  de la Justice, Jody Wilson-Raybould, qui a présenté la loi en mai, a expliqué ce qui suit :

« L’identité de genre est l’expérience interne ou individuelle qu’a une personne de son sexe. C’est une expérience profondément ressentie d’être un homme, une femme ou d’être quelque part sur un spectre entre ces deux pôles. L’expression de genre est la façon dont une personne présente son genre en public. C’est une présentation externe ou extérieure par des aspects tels que l’habillement, la chevelure, le maquillage, le langage corporel ou la voix. »

Malheureusement, ces propos illustrent une profonde méconnaissance de ce qu’est le genre et de la façon dont il fonctionne. Le genre est un produit du patriarcat. Les notions entourant la masculinité et la féminité existent pour naturaliser la domination masculine et la subordination féminine. Par le passé, on disait que les femmes étaient trop irrationnelles, émotives, sensibles et faibles pour s’engager dans la vie politique et publique. On disait des hommes (et on le dit encore souvent) qu’ils étaient intrinsèquement violents, de sorte que des phénomènes comme le viol marital et la violence conjugale étaient acceptés comme des faits inévitables de la vie. « Les garçons sont comme ça », disait-on – et on le dit toujours – pour excuser le comportement prédateur, violent, ou autrement sexiste des hommes.

Le mouvement féministe a débuté à la fin du XIXe siècle en opposition à ces idées, et il poursuit ce combat aujourd’hui. L’idée que le genre est une réalité interne, innée ou choisie – exprimée par des moyens superficiels et stéréotypés comme les coiffures, les vêtements ou le langage corporel – demeure profondément régressive.

Au-delà de tels propos malavisés, il y a le fait que nous adoptons à la hâte une législation qui va à l’encontre de droits et de protections établies pour les femmes et les filles.

Les espaces réservés aux femmes – y compris les refuges pour sans-abri, les maisons de transition, les salles de toilettes et les vestiaires – existent pour offrir aux femmes une certaine protection contre les hommes. Ce ne sont pas les hommes qui craignent que les femmes ne pénètrent dans leurs vestiaires pour s’exhiber, les harceler, les agresser, les photographier ou les tuer… Cette réalité de la violence sexiste est souvent passée sous silence dans les conversations autour de l’identité de genre. Or, cette réalité est basée sur le sexe, et non sur l’identité. Les hommes ne peuvent pas s’exclure aussi facilement, par simple identification, de la classe des oppresseurs, tout comme les femmes ne peuvent simplement choisir de s’identifier hors d’une vulnérabilité à la violence masculine.

Comme les écoles publiques, des centres communautaires de toute la Colombie-Britannique ont fièrement adopté une politique selon laquelle les personnes se disant trans peuvent utiliser n’importe quel vestiaire auquel ils et elles « s’identifient ». Bien qu’il soit compréhensible qu’une personne qui s’identifie comme transfemme puisse se sentir mal à l’aise de se changer dans un vestiaire d’hommes, ces types de politiques comportent d’autres problèmes qui sont actuellement passés sous silence.

Après que l’on ait empêché Brittney Remington d’entrer dans le vestiaire des femmes dans une piscine à Victoria, pour lui demander de se changer plutôt dans un local voué aux premiers soins à la place, cette transfemme auto-identifiée a déposé une plainte formelle de discrimination. L’administration municipale lui a aussitôt présenté des excuses, et le responsable du département des parcs et des loisirs a expliqué aux médias que leur politique était de « permettre aux personnes transgenres d’utiliser le vestiaire auquel elles s’identifient et que, dans le cas de Remington, une grave erreur avait été commise ».

Cependant, aussi impopulaire que ce fait soit devenu, un homme ou un garçon qui souhaite s’identifier comme femme ou comme fille, peut-être en adoptant un langage corporel, une coiffure ou des vêtements stéréotypiquement féminins, demeure un être masculin. Il a encore des organes sexuels mâles, ce qui signifie que les filles et les femmes pourront continuer à voir en lui une menace réelle et à se sentir mal à l’aise avec sa présence dans, disons, des vestiaires.

Est-ce maintenant la responsabilité des femmes et des filles de quitter leurs propres espaces si elles se sentent insécures ? Les adolescentes sont-elles obligées de cesser de tenir compte de la réalité matérielle pour ne pas être accusées d’intolérance ? Les femmes ont-elles le devoir d’oublier soudainement tout ce qu’elles savent et ont vécu en matière de violence sexuelle, de harcèlement sexuel et de voyeurisme masculin simplement parce qu’un individu souhaite avoir accès au vestiaire féminin ? Parce qu’un garçon prétend qu’il « se sent comme une fille à l’intérieur » ?

D’ailleurs, que veut dire cette phrase, de toute façon ? D’une manière générale, l’affirmation selon laquelle on « se sent » appartenir au sexe opposé « à l’intérieur » est liée à une liste de stéréotypes de genre sexistes : en fait, un garçon aimera les poupées et les robes, une fille jouera avec des camions et se taillera les cheveux courts, un homme aimera porter des collants et recevoir des manucures, etc. … Mais il n’y a aucun fondement scientifique pour l’idée que le sexe est défini par un « sentiment » ou par des choix superficiels. On ne peut pas, en fait, « se sentir » comme un homme ou une femme « intérieurement », parce que l’appartenance de sexe est une caractéristique qui existe tout simplement. C’est un fait neutre. À moins de souffrir d’une maladie mentale comme une peur de dysmorphie corporelle, la seule raison pour laquelle on pourrait prétendre ne pas « se sentir » d’appartenance à sa classe de sexe biologique serait de s’identifier aux rôles de genre assignés au sexe opposé. Le mot-clé est ici : assigné.

Il est peu probable qu’aucune et aucun d’entre nous soit à l’aise avec les rôles restrictifs dans lesquels nous sommes socialisés en tant qu’hommes ou femmes. Il est clair que celles et ceux qui sortent de ces rôles sont cruellement punis, et cela inclut des personnes identifiées transgenres. Mais ce problème est social : sa solution n’est pas de renforcer les idées sexistes sur le genre, mais de repousser l’idée du genre lui-même – c’est-à-dire l’idée que les hommes et les femmes ont des comportements innés et des préférences présents dès la naissance. En tant que féministes et que progressistes, nous devrions contester l’idée que des choses aussi superficielles que les vêtements, les jouets, le maquillage ou les maniérismes nous définissent.

Nous vivons à une époque où des femmes et des filles sont tuées chaque jour, partout dans le monde, par des hommes. Des réalités comme le viol, les sévices domestiques et le meurtre de femmes et de filles autochtones au Canada ne sont toujours pas considérées comme des crimes motivés par la haine. Et pourtant, nous venons d’adopter aux Communes une loi qui pourrait très bien assimiler le fait de « mégenrer »1 quelqu’un à des propos haineux.

Les femmes sont protégées en vertu du code des droits de la personne parce que nous sommes, en tant que groupe, victimes de discrimination en raison de notre biologie. Les employeurs choisissent encore de ne pas embaucher de femmes en tenant pour acquis qu’elles pourraient devenir enceintes. Les femmes se battent encore pour l’accès à des espaces réservés aux femmes (y compris des toilettes et des vestiaires) dans les lieux de travail dominés par les hommes comme les services d’incendie, afin d’échapper au harcèlement sexuel et aux agressions.

La législation et les politiques qui protègent « l’identité et l’expression de genre » instituent malheureusement un conflit entre les droits des femmes et ceux de personnes qui s’identifient comme transgenres. Il existe des solutions. Cela n’a pas toujours été la norme, par exemple, que les édifices publics doivent être accessibles aux personnes handicapées. Il est parfaitement raisonnable de s’attendre à ce que les édifices publics installent des toilettes et des vestiaires privés neutres à l’égard du genre pour les personnes qui ne souhaitent pas utiliser les salles réservées aux femmes ou aux hommes. Nous pouvons instaurer des changements et veiller à ce que les gens aient accès aux services et au soutien dont elles et ils ont besoin sans affecter les droits établis et encore très nécessaires des femmes et des filles.

Les femmes sont socialisées, à partir du moment où elles sont nées, à prioriser les émotions et le confort de tout le monde sauf elles-mêmes. Nous apprenons que nos frontières ne seront pas respectées par les hommes lorsque nous voyons ceux-ci nous interrompre, nous dévisager, nous harceler sur la rue, nous peloter et nous violer. Des photos de filles sont constamment partagées électroniquement, contre leur gré, par des garçons et des hommes. Il existe une crainte véritable que des images de nos corps seront mises en ligne afin de nous exploiter et déprécier.

Nos peurs des hommes sont justifiées ; il a été prouvé maintes et maintes fois qu’elles sont (malheureusement) rationnelles, et non irrationnelles. C’est quelque chose qui doit être respecté, non traité comme une réaction intolérante ou hystérique. La société a trop longtemps méconnu les sentiments, les préoccupations et la sécurité des femmes.

Meghan Murphy

publié dans le National Observer, le 25 octobre 2016

Meghan Murphy est une autrice de Vancouver, en Colombie-Britannique. Son site Web s’intitule Feminist Current.

 

Version originale :

http://www.nationalobserver.com/2016/10/25/opinion/opinion-bill-c-16-flawed-ways-most-canadians-have-not-considered

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/03/03/le-projet-de-loi-c-16-presente-de-graves-problemes-auxquels-nont-pas-encore-reflechi-la-plupart-des-canadiennes-et-des-canadiens/

LIRE AUSSI : Voici pourquoi le projet de loi C-16 détruit les droits des femmes, leur identité et leurs libertés (WOMAN Means Something)

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1 Ndt : On parle de « mégenrer » pour désigner toute référence à quelqu’un qui fait erreur sur le genre auquel il ou elle « s’identifie » présentement.

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