Itvan.k., le street art acteur des luttes



Les « marches républicaines » des 10 et 11 janvier 2015, après l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, ont été une réponse symbolique aux terroristes. Elles illustrèrent l’unité de la nation. La population massivement manifesta non pas seulement son soutien aux forces de l’ordre mais sa reconnaissance. Renaud, le chanteur anar, confessa qu’à cette occasion « il embrassa un flic ». Cette proximité ne fut qu’une parenthèse qui dura quelques mois et s’étiola. La répression des mêmes forces de l’ordre lors des manifestations de « Nuit debout » ferma, semble-t-il, durablement cette parenthèse. Les smartphones jouèrent dans cette période de grande agitation un rôle inédit : les vidéos réalisées par des lycéens ou des manifestants mises en ligne immédiatement sur Youtube apportèrent des preuves des violences policières alors que dans le même temps les syndicats de policiers soutenaient leurs « collègues ». D’autres « bavures policières » exacerbèrent les tensions déjà vives entre les Jeunes et la police : Amine Bentoussi tué d’une balle dans le dos par un policier, Lamine Dieng mort dans un fourgon au cours d’une intervention policière, la mort de Babacar tué de 26 balles lors d’un contrôle de police, Zyed, Bouna, Adama et Théo.

La version des policiers1 impliqués dans l’interpellation de Théo provoqua la colère des Jeunes : ce fut la goutte qui fit déborder le vase qui débordait depuis de nombreuses années, les Jeunes2 considérant que la Justice « couvrait » la police.

Le 19 mars, une manifestation organisée par des douzaines de familles de victimes de violences policières, par l’association « Urgence notre police assassine », La Ligue des Droits de l’Homme, les Indigènes de la République, le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples, des syndicats, des partis de gauche, a réuni à Paris entre 7000 et 7500 personnes d’après les chiffres de la Préfecture de Police.

C’est dans ce contexte social et politique que j’ai découvert sur le mur de la rue H. Noguères dans le 19ème arrondissement de Paris, la fresque d’Itvan.K., le lendemain de la manifestation.

Elle est surprenante d’abord par sa surface : elle est longue de plus d’une quinzaine de mètres et haute de plus de 3 mètres. Surprenante aussi pour son « absence de couleurs ». Plus précisément, les personnages et le décor ont été peints en noir se détachant sur un fond blanc et argenté.

Sa composition est quasi symétrique : un portrait d’un jeune garçon Noir montrant deux doigts enflammés partage la scène en deux parties. De part et d’autre du visage, des scènes de violences… pas seulement policières. On voit des jeunes gens sans visage, portant des foulards pour ne pas être identifiés, jeter des cocktails Molotov sur une voiture de police3, des forces de l’ordre frapper de leurs matraques de jeunes garçons à terre, des images de charges de police.

Les protagonistes sont identifiés par quelques traits : les jeunes « insoumis » par des foulards et des casques (de moto certainement), les C.R.S. (à moins que cela soit d’autres membres des forces de l’ordre, mais cela n’a pas une grande importance pour le commentaire de la fresque) par des casques, des boucliers, des matraques. Aux jeunes aux visages masqués correspondent les policiers en armes. Au nombre des policiers, à leur équipement, à leurs armes correspondent des jeunes garçons n’ayant que des « armes » de fortune, battus alors qu’ils sont à terre sans protection. Tout cela dans un décor urbain apocalyptique d’immeubles ruinés.

Sans nul doute, cette fresque est un appel à l’insurrection. Le jeune garçon, figure centrale et symbolique, avec ses deux doigts, forme le signe de la victoire. Une victoire par le feu. Les jeunes « insoumis » sont présentés soit comme les héros d’une nouvelle guérilla urbaine (courage, détermination, virilité, etc.) soit comme des victimes. Les Forces du Mal sont celles de l’ordre ; elles se battent dans un combat inégal. C’est le côté obscur de la Force ; l’individu n’existe pas, seuls des groupes indifférenciés existent. Les soldats de la Force sont légion : le nombre seul fait leur force.

La forme de la fresque, bien davantage dessinée que peinte, correspond au message : il faut mettre le feu, au sens littéral, provoquer le chaos pour renverser un ordre injuste. La violence légitime le recours à la violence.

L’Art dans cette œuvre est réduit au trait, au noir et blanc. Seules les flammes des doigts sont colorées. Nous reconnaissons sans grande difficulté un discours politique qui est celui des Anarchistes ou des Autonomes, voire des black blocks. Plus profondément, la fresque de Itvan.k. témoigne du fossé qui s’élargit en France entre la police et certaines populations de jeunes gens. La police et la justice, jugée complice, sont délégitimées. Pour certains, le Pacte républicain ne tient plus.

Le street art n’est pas seulement le reflet d’une société, de ses interrogations, de ses difficultés, de ses drames. Il se pose également comme un acteur des luttes.

Richard Tassart

1 Les policiers impliqués dans l’intervention soutiennent la thèse que c’est par accident qu’une matraque télescopique pénétra dans l’anus du jeune Théo, le blessant et justifiant une hospitalisation.

2 L’expression « les Jeunes » renvoie très majoritairement aux jeunes des quartiers populaires et plus précisément, aux jeunes gens de ces quartiers issus de l’immigration.

3 Le jet de cocktails Molotov par une quinzaine d’individus à l’intérieur d’une voiture occupée par des policiers près de la cité de La Grande Borne à Viry-Chatillon, le 8 octobre 2016, provoqua l’indignation et déclencha de puissants mouvements de revendication des policiers.

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