Un cauchemar pour les droits humains est en train de se produire sous nos yeux

Dans son introduction, introduction-de-louvrage-de-michelle-alexander-la-couleur-de-la-justice/, publiée avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse, Michelle Alexander souligne, entre autres, les « nouvelles tactiques ont été utilisées pour atteindre les mêmes objectifs, ceux que s’étaient déjà fixés les Pères fondateurs. Pour ces derniers, il était fondamental de refuser la citoyenneté aux Africains-Américains, alors que se constituait l’Union originelle. Deux siècles plus tard, l’Amérique n’est toujours pas une démocratie égalitaire », le pourcentage extraordinaire d’hommes noirs aux États-Unis légalement privés du droit de vote, les discriminations légalisées à l’embauche, au logement, à l’éducation, aux prestations sociales, au droit à être juré… « Nous n’avons pas mis fin aux castes raciales, nous les avons simplement remodelées ». Je ne vais pas ici discuter de la notion de caste (« Dans ce livre, j’utilise le terme de caste raciale de la façon dont il est communément utilisé pour désigner un groupe racial stigmatisé confiné dans une position inférieure par les lois et les coutumes. Jim Crow et l’esclavage étaient des systèmes de castes. Tout comme l’actuel système d’incarcération de masse. ») qui me semble inadéquate, ni du vocabulaire choisi par l’auteure – je signale que pour ma part je préfère parler de rapports sociaux et de leur imbrication.

L’auteure insiste sur l’invisibilité du sytème mis en place, sur la nécessité d’établir « un lien entre notre actuel système d’incarcération de masse et des formes antérieures de contrôle social. Je me suis rendue compte assez tardivement que l’incarcération de masse était un système de contrôle social racialisé, à la fois total et dissimulé, qui fonctionnait d’une façon semblable à Jim Crow ». (En complément possible, le livre d’Angela Davis : La prison est-elle obsolète ?, interroger-les-logiques-denfermement-du-carceral/)

Guerre contre la drogue et plus spécifiquement contre le crack, « L’impact de cette guerre a été considérable. En moins de trente ans, la population carcérale s’est envolée, passant d’environ 300 000 personnes à plus de 2 millions, les condamnations pour drogue étant responsables de l’essentiel de cette augmentation », les États-Unis ont aujourd’hui le taux d’incarcération le plus élevé du monde, « Aucun autre pays dans le monde n’emprisonne autant ses minorités raciales ou ethniques ».

Délinquance, peine de prison comme « un instrument de contrôle social », traitements différenciés des populations, « des études montrent que les gens de toutes les races consomment et vendent des drogues à des taux remarquablement semblables », incarcération de masse… « Ce livre avance que l’incarcération de masse est le nouveau Jim Crow et que tous ceux qui se soucient de justice sociale devraient s’engager pleinement dans le démantèlement de ce nouveau système de castes raciales ».

Michelle Alexander analyse le système judiciaire « non pas comme un système indépendant mais plutôt comme une passerelle dans un système plus large de stigmatisation raciale et de marginalisation permanente », les conséquences du contrôle social, la création et le maintien des hiérarchies sociales, la marque de la prison – largement indépendante du temps passé en prison. L’auteure trace des pistes de discussions et d’actions nécessaires pour en finir avec un système de stigmatisation raciale et de marginalisation permanente d’une partie des Africains-Américains.

Je choisis de mettre l’accent sur quelques dimensions de ce livre important.

Michelle Alexander revient sur la période de l’esclavage. Elle analyse la période de Reconstruction et « la réaction brutale des Blancs », l’absence de reformes agraires et démantèlement des grandes propriétés foncières, la construction et la fin du système dit « Jim Crow », les adaptations des politiques raciales aux contextes, la naissance de l’incarcération de masse, l’opposition à la législation des droits civiques et l’invocation de la loi et l’ordre, les imageries des émeutes et de la « criminalité »…

L’auteure souligne que la « guerre contre la drogue », outre qu’elle ne concerne principalement que le crack (utilisé majoritairement par les Africains-Américains, contrairement à la cocaïne plus pratiquée chez les jeunes blancs) – sans oublier la marijuana à la très large diffusion -, recouvre d’autres dimensions directement politiques.

Traitement sensationnaliste de l’émergence du crack dans les quartiers défavorisés de centres-villes, politique réduite à la répression, système judiciaire particulier, orchestration médiatique et institutionnelle. Michelle Alexander montre que les pratiques judiciaires ne sont pas neutres. En regard de ce qui se pratique de l’autre coté de l’Atlantique, je souligne les propositions de certains ici sur les peines planchers, la récidive, le plaider-coupable…

Le tout répression – « vernis imaginaire appliqué à un système d’oppression et de contrôle racialisé et brutal » – nécessite des moyens et des actions policières mais aussi un appareil judiciaire particulier (sévérité des sanctions, définition de nouveaux crimes, perpétuité pour certains récidivistes…)

Entre 1980 et 2000, le nombre de personnes incarcérées est passée de 300.000 à plus de 2 millions ; depuis 1980 plus de 31 millions de personnes ont été arrêtées pour des délits liés à la drogue ; fin 2007, plus de 7 millions d’étasuniens – près d’un adulte sur 30 – se trouvait derrière les barreaux ou en liberté conditionnelle.

L’auteure souligne que la guerre contre la drogue a porté « atteinte à pratiquement toutes les libertés civiles » (comment ne pas faire le parallèle avec cette même guerre dans certains pays d’Amérique centrale ou du sud ? comment ne regarder les conséquences de l’état d’urgence – et plus généralement de la « guerre contre le terrorisme » menée dans certains Etats ?). Elle détaille des éléments dans le fonctionnement de la police (suspicion arbitraire, perquisition sans mandat, fouille par consentement, arrêts-prétextes, utilisation d’infraction mineure du code de la route comme justificatif d’interpellation, profilage, approche quantitative, pouvoirs discrétionnaires, énormes subventions, équipements…). Il est légitime de se poser la question de l’enjeu pour les polices locales et étatiques, de la prolongation sans temporalité de cette « guerre » assurant les moyens des forces de police.

La question de la reproduction du système se pose aussi pour les systèmes pénitenciers privatisés et l’intérêt économique de leurs actionnaires à leur développement.

Police et justice (peines planchers, récidive, plaider-coupable, notion de « propriétaire innocent », mise à l’épreuve ou liberté conditionnelle, transfert de pouvoir « des juges aux procureurs », loi des « trois fautes », discriminations raciales non reconnues…)

Police, justice et prison. L’auteure analyse les conséquences du passage par la case prison, « marque laissée par la prison et non sur le temps passé en prison », Loic Wacquant cité par l’auteure parle de « circuit fermé de marginalité perpétuelle ». Michelle Alexander indique que « les délits ou crimes violents ne sont pas responsables de l’incarcération de masse » et montre le rôle du pouvoir discrétionnaire de la police.

J’ai notamment été intéressé par les passages sur les lieux privés et publics, l’invisibilité de la consommation et de la vente des drogues par les Blancs, les impacts sociaux de l’étiquetage criminel (contrat de location restrictif, discriminations autorisées sur la base du casier judiciaire, dette carcérale, exil social, privation des droits civiques et donc perte du droit de vote…), « production symbolique de la race »…

Michelle Alexander détaille les similitudes et les différences entre l’incarcération de masse et le système Jim Crow, la difficulté à regarder derrière la « lutte contre la drogue » et faire apparaitre les véritables ressorts des politiques menées. Elle rappelle que le « crime » n’est pas une catégorie générique mais toujours un construit et qu’il convient d’analyser ce qu’il recouvre et masque.

Le dernier point que je souhaite aborder, et je le fais avec mon propre vocabulaire, c’est l’illusion de l’« indifférence à la couleur de la peau ». Pour combattre les constructions sociales, les rapports sociaux de domination, les politiques institutionnelles, il faut à la fois nommer ces rapports – rapports sociaux de classe, de sexe, de racisation, etc. – et combattre la neutralisation abstraite du marquage social des individu-e-s, assumer la contradiction entre le futur souhaitable et le présent de domination. Des êtres humains mais aussi, parce les hiérarchies sont consubstantielles aux rapports sociaux, des ouvrier-e-s et des employé-e-s, des femmes, des racisé-e-s, etc. Impossible de court-circuiter les mots, le social incorporé, les marques de désignation, ici de la couleur de la peau. « L’égalité raciale requiert une transformation complète des institutions sociales et une restructuration radicale de notre économie, et non des changements superficiels qui pourrait être acquis au rabais ». Et cela reste vrai pour toutes les dimensions de l’égalité.

Nommer, en refusant la pente de l’essentialisation, en historicisant et contextualisant les situations… « Comment le nous pourrait en venir à signifier nos tous ? »

Une remarque pour finir. Le choix de focalisation sur les hommes Américains-Américains, « on trouvera peu de choses sur l’expérience particulière des femmes, des Latinos et des immigrés dans le système judiciaire, et ce bien que ces groupes soient particulièrement exposés aux pires abus et à des souffrances qui sont importantes et spécifiques. Ce livre se focalise sur l’expérience des hommes africains-américains dans le nouveau système de castes » permet de spécifier les conséquences des politiques de lutte contre la drogue ou d’incarcération massive et leurs conséquences. Reste que parler des femmes Africaines-Américaines uniquement en relation avec l’incarcération des hommes, et non en tant que telles, ne permet pas d’aborder pleinement la « nouvelle ségrégation raciale » mais plutôt sa seule composante masculine. Cela n’invalide pas les grandes analyses de cet important ouvrage livre, mais montre une zone d’ombre. « Comment le nous pourrait en venir à signifier nos tous ? »

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Michelle Alexander : La couleur de la justice

Incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux Etats-Unis

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anika Scherrer

Introduction traduite par le collectif Angles Morts.

Editions Syllepse – Radical America

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_102_iprod_682-la-couleur-de-la-justice.html

Paris 2017, 364 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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Dans la collection Radical America :

« All Power to the people », textes et discours des Black Panthers, contre-la-suprematie-blanche-et-le-capitalisme-lautodetermination/

Manning Marable : Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965), la-tradition-des-rebelles-noirs-transgresse-lordre-moral-dominant/

George Jackson : Les frères de Soledad, jappartiens-a-un-peuple-juste-lent-a-se-mettre-en-colere-mais-dont-rien-ne-peut-endiguer-la-fureur/

James Baldwin : Le jour où j’étais perdu. La vie de Malcolm X : un scénariola-situation-de-lhomme-blanc-lui-interdit-daccuser-qui-que-soit-de-haine/

C. L. R. James : Sur la question noire. Sur la question noire aux États-Unis 1935-1967, qui-sommes-nous-ici-pour-nous-lever-ou-plutot-rester-assis-et-leur-dire-ce-quils-doivent-faire-ou-ne-doivent-pas-faire/

Ahmed Shawki : Black and Red. Les mouvements noirs et la gauche américaine 1850-2010, retablir-le-riche-passe-nie-rejete-ou-denigre-du-radicalisme-etats-unien/

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