Faire resurgir l’histoire des dominé-e-s, des oublié-es, des marginalisé-e-s

« En juin 1970, un scandale éclate à l’île de La Réunion : des milliers d’avortements sans consentement auraient été pratiqués par des médecins, qui auraient prétexté des opérations bénignes pour se faire ensuite rembourser par la Sécurité sociale ».

Avortement interdit en un lieu, pratiqué dans un autre lieu, un même contrôle du corps des femmes mais par des pratiques différenciées, « les politiques de reproduction sont adaptées aux besoins de la ligne de couleur dans l’organisation de la main-d’oeuvre : le ventre des femmes a été racialisé »

Dans son introduction, Françoise Vergès parle des départements d’outre-mer (DOM), de contrôle des naissances, de la notion de « surpopulation », de cartographie mutilée de la République française, d’« invention de la décolonisation »…

L’auteure propose d’analyser les « politiques de la reproduction » dans le long temps colonial, de « questionner la structure du récit » de l’histoire dite de France, de regarder du coté de la colonialité du pouvoir, d’étudier la dimension racisée de l’assignation des femmes à la reproduction, de questionner « un universalisme qui masque un particularisme », d’observer « ce qui se joue dans les processus d’inégalité de genre, de classe, de racisation sur les territoires de la République issus de son empire colonial esclavagiste ».

Un livre de réparation historique envers des femmes des outre-mer racisées, méprisées et exploitées. Un livre sur les processus d’oubli en politique, sur l’existence de multiples temporalités et spatialités de la « postcolonialité républicaine », sur la prolifération de formes et de politiques qui assurent la colonialité du pouvoir, sur celles et ceux qui ne seraient pas « modernes » en regard d’une Europe agissant « comme un référent silencieux »

L’auteure insiste sur la chaine qui relie « la racialisation du travail servile, le droit à la propriété, le Blanc et la citoyenneté », le « postcolonial » qui n’indique pas « une temporalité, mais une politique » (sur ces notions et vocabulaires et leur critique, je rappelle l’avant-propos de Thierry Labica à Vasant Kaiwar : L’Orient postcolonial. Sur la « provincialisation » de l’Europe et la théorie postcoloniale, avant-propos-a-vasant-kaiwar-lorient-postcolonial-sur-la-provincialisation-de-leurope-et-la-theorie-postcoloniale/).

Il ne s’agit pas d’un livre sur la condition des femmes dans les DOM, « …mon propos est bien plutôt de comprendre pourquoi le scandale des avortements forcés en outre-mer n’a pas été au centre des luttes du Mouvement de libération des femmes (MLF) autour de la contraception et de l’avortement ; pourquoi ce mouvement si radical, qui a mené des luttes antiracistes, anticapitalistes et anti-impérialistes, n’a pas perçu ce que ce scandale révélait de l’existence d’un patriarcat d’Etat racial dans la République ; pourquoi il n’a pas pu analyser les avortements forcés dans les DOM comme une gestion racialisée du ventre des femmes »

La dénonciation des avortements forcés ne pouvait être « au centre des luttes » pour l’IVG en France (les DOM TOM n’étaient et ne sauraient être acceptés comme « françaises » – ce qui n’interdisait pas de souligner les doubles langages et pratiques des institutions). Par contre, la lutte internationale pour le droit à l’avortement pour toutes aurait certainement du être accompagnée de la dénonciation des politiques d’avortement ou de stérilisation forcées, et pas seulement dans les DOM (cf, entre autres, la critique des Africaines-Américaines aux féministes blanches étasuniennes).

Aujourd’hui certains courants féministes parlent de « défense des droits sexuels et reproductifs des femmes », pour mieux prendre en compte les différentes assignations, les interdits ou les pratiques concernant le sexe des femmes, les gestions politiques racisés ou non « du ventre des femmes ». Au delà des diverses politiques, institutionnelles ou non – et de leurs histoires spécifiques -, c’est bien à chaque fois, les droits et l’autodétermination des femmes qui sont en cause. Dois-je ajouter que ces combats se renforcent mutuellement. Ils concourent, dans le respect de l’auto-organisation de « chacune », des agendas choisis et des revendications spécifiques mises en avant, à l’universalisation politique et concrète des combats des femmes pour leurs droits.

Françoise Vergès analyse, entre autres, les pratiques de contrôle des naissances, les abus de pouvoirs et l’impunité des médecins, le mépris « de classe et de race », la « racisation des pratiques de l’Etat », le « honteux » et le « caché », la propagande antinataliste dans les territoires d’outre-mer et la propagande nataliste en métropole… « Un monde masculin et blanc défend la nécessité d’intervenir sur leur corps, il dispose du soutien de l’appareil d’Etat,de l’Ordre des médecins, de médias, de la hiérarchie de l’Eglise, de la police et de la justice ».

L’auteure revient sur la traite et la période esclavagiste, la période du travail forcé, les luttes des colonisé-e-s, le viol des femmes ou la gestion de leurs ventres. Elle aborde aussi la « théorie coloniale et raciste des climats » ou les liens entre « natalité et grandeur de la nation française », la « longue histoire des inégalités de genre, de classe et de race », les discours sur les relations avec les populations colonisées, le maintien d’un « espace postcolonial régi par la France », la répression des insurrections et des manifestations pour l’égalité et la liberté…

Dans les espaces colonisés rebaptisés départements, le développement est pensé comme un rattrapage, les aides le sont surtout pour les entreprises du BTP, les salaires sont significativement moindres que sur le territoire métropolitain alors que le coût de la vie y est plus élevé, la fraude électorale particulièrement importante, le peuplement alimenté par l’immigration blanche, la qualification de surpopulation pour les personnes racisées, les DOM et une « équation à trois termes : la surpopulation, l’impossible développement et la nécessité d’organiser l’émigration », la création du Bureau des migrations des départements d’outre-mer (BUMIDOM) « la forclusion de l’avenir, la persistance du message « L’avenir est ailleurs » », la personnalisation des problèmes sociaux et économiques, le vocabulaire de l’expertise soit-disant neutre, « Les avortements forcés n’étaient pas simplement la trace d’un passé qui tardait à mourir, un abus de pouvoir isolé »…

Je souligne les passages sur l’oubli du « racial » (je préfère les formules parlant de rapport de racisation), l’instrumentalisation du droit des femmes, la nécessaire prise en compte de l’histoire, la critique de l’homogénéisation et de l’uniformisation de la domination des femmes, le refoulement du colonial dans l’imaginaire républicain, la conception universalisante abstraite…

« Au cœur de la nuit de l’esclavage, des utopies émancipatrices, dans lesquelles les femmes jouèrent un rôle, produisirent une rupture : il existait des alternatives »

J’ai laissé de coté certains points qui me paraissent discutables, les critiques non historicisées de courants ou de féministes, l’absence de critiques envers d’autres courants dont le Parti Communiste Réunionnais (PCR) ou le Front de Libération National (FLN) algérien, le gommage des contradictions internes aux rapports sociaux et aux luttes d’émancipation, la focalisation parfois sur une fantasmatique classe moyenne ou un mode de vie bourgeois, l’utilisation du mot « peuple » sans prendre en compte les divisions sociales.

Il me semble important de revenir sur ces « avortements sans consentement », l’oubli des relations coloniales – d’hier et d’aujourd’hui – et pas seulement dans les « poussières de l’empire », ces mal-nommés Départements ou Territoires d’Outre-Mer, l’« histoire mutilée » et la « cartographie mutilée », les processus de racisation, les passés et leurs marques présentes des systèmes esclavagistes et colonialistes, la « colonialité du pouvoir », les imbrications des rapports sociaux (intersectionnalité) et leurs histoires spécifiques suivant les lieux et les temps…

« Les bonnes manières de l’ordre social exigent de mettre de coté les sujets qui fâchent, esclavage, exil des enfants réunionnais, avortements forcés… ».

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De l’auteure :

Interview : Françoise Vergès, « Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme » : http://www.cetri.be/Interview-Francoise-Verges-Le

L’homme prédateur. Ce que nous enseigne l’esclavage sur notre temps, une-experience-humaine/

Entretien dans Comment s’en sortir ? #1, les-murs-renverses-deviennent-des-ponts/

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Françoise Vergès : Le ventre des femmes

Capitalisme, racialisation, féminisme

Albin Michel – Bibliothèque Idées, Paris 2017, 232 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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Une réponse à “Faire resurgir l’histoire des dominé-e-s, des oublié-es, des marginalisé-e-s

  1. Je vais lire avec intérêt le livre de F. Vergès mais il y a une manière de faire le procès du « MLF » qui oublie que ce mouvement diversifié n’était pas tout puissant et n’était pas une internationale des droits des femmes même s’il était internationaliste. J’espère que F. Vergès donne des détails sur les groupes militants à la Réunion qui ont porté la question du contrôle forcé de la reproduction des femmes réunionnaises. Dans la revue les Cahiers du féminisme (1977-1998), nous avions abordé cette question dans un numéro spécial sur l’avortement dans le monde avec un article approfondi sur la stérilisation forcée des femmes en Amérique Latine. Je vais retrouver la référence exacte.
    Josette Trat , cofondatrice de la revue Les Cahiers du féminisme.

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