Dangereux comme un Chinois affairé à vider un poisson

Il faut que vous le sachiez : s’il devait vous arriver un jour, chose somme toute banale (nous avons tous nos « jours sans »), d’être embarqué(e) dans ce qu’il est convenu d’appeler un « différend familial », avec cris stridents, noms d’oiseaux qui volent, pleurs d’enfants à la clé – ceci au point qu’un voisin zélé juge utile de téléphoner à la police – vous voilà en danger de mort : toutes affaires cessantes, une équipe de la BAC fondra sur le lieu du délit, enfoncera votre porte sans délai et tirera sur ce qui s’agite bruyamment, sans sommation.

Vous aimeriez vous expliquer, objecter que ce n’était qu’une de ces scènes de ménage dont est faite la vie des familles, que cela fait du bruit mais s’apaise, en général – ce sera trop tard, vous serez mort.

Le flic qui a tiré dans le tas n’a même pas été placé en garde-à-vue. Toutes sortes de détails affriolants ont été publiés à propos des personnages louches qui s’agiteraient en coulisse autour de cette affaire. Ceci dans le but très évident d’éluder la simple question dictée par le bon sens : depuis quand la police arbitre-t-elle les « différends familiaux » au moyen d’armes automatiques chargées jusqu’à la gueule ? La victime, dit-on, était un peu dérangée. Et depuis quand la police prend-elle en charge les agités à coups de tirs instantanés en pleine poitrine ? Ne serait-il pas temps de se demander d’où nous vient cette épidémie de flics amok, ivres d’obscures vengeances contre le genre humain en son entier ?

N’allez pas tenter de vous rassurer en vous disant que la victime est un étranger mal intégré dans une société dont il avait mal intégré les codes, dans un pays dont il ne parlait pas la langue – un regrettable enchaînement de malentendus, par sa faute, pour l’essentiel, en somme. Illusoire réassurance : les flics, alertés ont déboulé dans l’immeuble, ils ont entendu la rumeur d’une dispute dans l’appartement, ont enfoncé la porte, aperçu une silhouette qui leur est apparue menaçante et le coup est parti. Vu le caractère expéditif de l’opération, cela aurait aussi bien pu se passer chez le voisin, qui, lui, est bien de chez nous, qui cause la langue dans laquelle il peut lui arriver aussi, d’ailleurs, d’avoir des mots un peu bruyants avec sa femme et sa progéniture…

Second regard sur l’affaire

Le plus cinglant des démentis se trouve infligé par cette supposée « bavure » à une certaine propagande islamo-gauchiste – celle qui s’en va prêchant que la police française est gangrenée par un racisme sélectif et que les Rambo de la BAC sont spécialisés dans la chasse au faciès des Noirs et des Arabes.

La preuve vient en effet d’être administrée, et avec quelle tenue, quel allant, que notre police, en tant qu’elle est républicaine, est parfaitement capable, dans un souci d’équité, d’aller aussi bien flinguer du Chinois, et ceci à domicile et intra muros, à un jet de pierre du 104, l’un des temples parisiens de la culture bobo, plutôt que dans une banlieue indocile.

Rodrigo Duerte fait abattre en pleine rue les petits dealers et les drogués par ses escadrons de la mort, Poutine se proposait d’aller traquer le terroriste tchétchène jusque dans les lieux d’aisance. La police parisienne relève le gant : elle dépêche désormais les meilleurs d’entre elle-même chez les locataires bruyants, dans ce qu’il reste des quartiers populaires, enfonce les portes et abat à bout portant d’un tir létal, devant sa famille, le dangereux forcené tout affairé à vider un poisson avec une paire de ciseaux. 

Une réflexion en passant 

De deux choses l’une : soit les trois flics en goguette qui ont conjugué leurs efforts pour mettre un terme définitif à l’intempestive agitation qui régnait dans cet appartement n’ont respecté aucune des règles définissant le cadre de ce type d’intervention. Ils se sont alors rendus coupables de violation de domicile et l’auteur du tir mortel et sans sommation est passible des Assises ; soit cette équipée sauvage se conforme à la législation en vigueur, tant pour ce qui concerne l’irruption violente et sans mandat judiciaire dans un domicile privé que pour ce qui est de l’emploi de l’arme – la « légitime défense » derrière laquelle s’abritent les policiers. Si tel devait être le cas, c’est bien contre le législateur qui a fabriqué le bouclier derrière lequel peuvent s’abriter, eux, les auteurs de cette infamie que devrait se tourner notre colère – un parlement de teinture plutôt rose que bleue ou brune, mais sous narcose d’état d’urgence. Comme l’a judicieusement noté l’avocat de la famille de Shaoyao Liu, cette exécution sommaire est le premier effet de la loi élargissant l’acception de la « légitime défense », lorsque la police fait usage de ses armes. Un prélude à la séquelle des « bavures » annoncées et pour ainsi dire programmées par cette extension du domaine des violences policières couvertes pas la loi.

La sinophobie est mon métier

L’une des dimensions les plus révoltantes dans cette affaire est l’attitude d’une certaine presse qui, dès les premières manifestations de la colère des Chinois de Paris, indignation immédiatement relayée par l’ambassade de Chine, a cru bon de resservir à ses lecteurs tous les clichés de la sinophobie de caniveau ; ceci notamment en identifiant sur le champ la main de la « mafia chinoise » derrière cette émotion du peuple chinois de la capitale, de Belleville en particulier. Dans un article limite raciste, Le Monde daté du 30 mars fait passer le frisson sur l’échine de ses lecteurs en lui livrant des informations ramassées dans les poubelles du renseignement policier (le moment est bien choisi) : « Au delà de ces cercles [les amis d’Assa Traoré, venus, bien sûr, s’abreuver du sang de la victime], une partie de la communauté chinoise était plus ennuyée, mardi 28 mars, par d’autres acteurs de la mobilisation. Peu connus du grand public, mais très influents. Trois personnages considérés, selon nos informations [les flics, AB], comme des figures du « milieu » chinois au casier judiciaire chargé. Parmi eux, Hao Quin Cao, dit « le gros », présent au côté de la famille depuis le début, notamment connu pour des affaires de proxénétisme, de jeux clandestins et d’associations de malfaiteurs. Sorti de prison en 2015, etc. ». Deux jours plus tard, c’est le Parisien qui prend le relais en publiant une note confidentielle des services de renseignement rapportant que « des réseaux mafieux chinois sont à la manœuvre derrière les rassemblements en lien avec le décès de Shaoyao Liu et dans les violences qui les ont émaillées ». Le Monde relaie sans délai le canard des comptoirs et enfonce le clou : « Un document de la DGSI livre les dessous [je souligne, AB] des incidents après la mort de Shaoyao Liu ».

Que la police, tous services confondus, fasse flèche de tout bois pour organiser des diversions dans cette affaire qui sent passablement le roussi, c’est, dirait-on, sinon son métier, du moins son habitude. Que des journaux chatouilleux sur le chapitre de leur réputation lui emboîtent le pas jusqu’à faire passer la communauté chinoise de Paris pour la masse de manœuvre des réseaux mafieux lorsqu’elle s’indigne de l’exécution sommaire de l’un de ses membres par des policiers, c’est plus inattendu. Il est vrai que l’on avait déjà entendu cette petite musique lorsque la communauté s’était mobilisée suite à la mort d’un homme chinois à Aubervilliers, des suites d’une agression

Increvables stéréotypes. Il y a quelques années, c’était la viande de rat dans les nems (qui ne sont pas chinois mais vietnamiens) qui était l’un des marronniers préférés de la presse de trottoir et de la télé de caniveau. Au dix-septième mois d’état d’urgence, c’est une nouvelle version du même roman noir qui vient de sortir : quand les Chinois de Paris entrent en ébullition après le meurtre de l’un d’entre eux, c’est la main invisible du crime qui les met en mouvement. La police, toujours aussi diligemment relayée par Le Monde, continue d’allumer ses contre-feux : on n’a pas, selon les « premières constatations » relevé de traces de poisson sur les ciseaux, ergo la version de la famille de la victime ne tient pas… Disons-le sans détour : les « premières constatations », c’est encore la police qui les a faites, la famille ayant été promptement évacuée des lieux. Et, dans toutes les affaires récentes et plus anciennes de bavures policières, les flics appelés à témoigner ont accumulé tant de mensonges et de versions arrangées (souvent démontées en plein procès, comme récemment lors du procès du flic auteur d’une tir mortel dans le dos de la victime et persistant à se dire en état de légitime défense) que nous sommes, nous, légitimement portés à n’accorder aucun crédit à ce que nous raconte la police, de quelque poil que ce soit, en pareille circonstance – la « suspicion légitime » revisitée par le sens commun contre la « légitime défense » comme alibi perpétuel des violences policières. 

Ce que l’on aurait aimé entendre

Un jour avant que des milliers de Chinois de Paris se rassemblent Place de la République et tandis que circulait une pétition signée par des centaines de personnes exigeant que la vérité soit faite sur l’affaire et que justice soit rendue à Shaoyiao Liu, Le Monde, main dans la main sur cette affaire avec la Préfecture de police, tente une nouvelle diversion sous ce titre : « Mort de Shaoyao Liu : la mobilisation de la diaspora chinoise s’apaise ». Dans le même temps, la version policière de la manipulation de ce malheureux incident par les puissances occultes du monde chinois se sophistique : la mobilisation est impulsée d’un côté par « les canaux diplomatiques chinois », de l’autre par « des piliers du ‘milieu’ chinois au casier judiciaire chargé ».

Les journalistes qui livrent en pâture à leurs lecteurs ces niaiseries policières présentées comme sésame donnant accès au cœur de l’événement, sans les assortir du moindre élément d’enquête auprès du milieu (sans jeu de mot) concerné, sont la honte de leur profession. Le milieu chinois de Belleville, avec ses extensions dans le nord-est de Paris et la banlieue proche est très homogène et très différent, tant dans sa composition culturelle et historique d’autres secteurs de la communauté chinoise en France, notamment, à Paris, les « Chinois du XIII° », arrivés en France au lendemain de la guerre américaine en Indochine. Les premiers sont très majoritairement issus de la province de Wenzhu, une région côtière de la Chine méridionale, un peu au sud de Shanghaï. Leur présence et leur importance économique se sont affirmées dans le centre et le nord-est de Paris depuis le début de ce millénaire. Les primo-arrivants sont des commerçants (textile, alimentation, restauration…) dont l’intégration économique est solide mais sans assimilation culturelle – nombreux sont ceux dont la maîtrise du français demeure strictement utilitaire. Il en va évidemment tout différemment de leurs enfants qui, souvent, entreprennent des cycles d’études longs et se sentent français non moins que chinois. Un signe qui ne trompe pas : quand ils sortent en groupe, ils parlent français entre eux, plutôt que wenzhou ou mandarin.

Il n’est pas surprenant que, vu son histoire particulière a situation socio-économique, cette partie de la diaspora chinoise soit fortement structurée par des organisations communautaires, des associations et des groupements d’intérêts. Des personnalités connues de tous, de gros commerçants souvent, y occupent des positions enviées de mentors et de figures d’autorité. Ils ont la capacité de parler au nom de la communauté lorsque des problèmes surgissent avec d’autres groupes ou bien dans les relations avec les pouvoirs publics – de l’organisation des festivités du Nouvel An chinois aux négociations avec les élus locaux sur des affaires de prétendue « monoactivité ». Il n’y a là rien de singulier ni d’intrinsèquement mafieux dans le fonctionnement d’une communauté d’origine étrangère, récemment implantée dans un espace aisément identifiable. Comme dans toute communauté, on y trouve bien sûr toute une frange « grise » voire franchement impliquée dans des activités criminelles. Ceci étant, lorsque la police s’est soucié, bien tardivement, d’endiguer les agressions dont étaient victimes les Chinois travaillant ou vivant à Aubervilliers, elle n’a pas fait la fine bouche devant les « médiateurs » issus de cette frange, à défaut de disposer du moindre relais dans cette partie du monde chinois de Paris et banlieue…

Il n’y a donc rien de surprenant, lorsque se répand la nouvelle de la mort de Shaoyao Liu, à ce que la communauté Wenzhou de Paris s’embrase – elle est un peu dans la capitale et en banlieue nord-est, du côté de Pantin et Aubervilliers, comme un village chinois in partibus non pas infidelium mais barbarorum… Pas besoin d’aller chercher la mafia ni la grand-mère du diable pour saisir les ressorts de cette émotion collective. Même un(e) journaliste du Monde, en faisant un petit effort et en allant traîner un peu sur le terrain plutôt qu’en se branchant sur radio flic peut comprendre ça et, éventuellement, l’exposer à ses lecteurs.

Pour le reste, le codage d’un mode d’organisation communautaire vieux comme le monde comme « mafieux » est un jeu d’enfant : il suffit d’appeler « parrains » les figures tutélaires enrichies dans le commerce, de décrire comme « racket » les formes de solidarité financière extra-bancaires (les fameuses « tontines ») pour que le tour soit joué… Et pourtant, avec tout ça, la seule chose qui importe, à ce jour, c’est que la police s’active à réveiller ce récit somnolent mais increvable précisément dans les jours qui suivent l’extermination policière dans les conditions les plus litigieuses qui soient d’un des membres de cette communauté. Et que, pire encore, cette ritournelle soit reprise avec allant par une presse qui n’en finit pas de se demander, la bouche en cœur et le front soucieux, ce qui peut bien faire que tout-aille si mal, dans ce pays …

Nous vivons une sale époque où la demande de sécurité et l’aspiration obsessionnelle à être protégé refoulent toutes les espérances. Plus l’Etat s’active brutalement four faire enfler cette demande, et plus se fait pressante la question : mais qui nous protégera de la police ? Une question que posait déjà Foucault dans les années 1970 et qui, depuis, n’a toujours pas trouvé sa réponse.

Alain Brossat

Publié sur Médiapart

https://blogs.mediapart.fr/edition/les-mots-en-campagne/article/040417/dangereux-comme-un-chinois-affaire-vider-un-poisson

De l’auteur :

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