Aux hommes pour qui ça ne veut rien dire – Le harcèlement sexuel, ça importe

« Alors que lui rigole et continue son chemin, ces femmes poursuivront probablement leur promenade avec un air apparemment imperturbable, mais elles chercheront peut-être discrètement leurs clés pour les agripper fermement, ou feindront de prendre un appel téléphonique ou traverseront la rue vers le trottoir d’en face. Lui ne s’en apercevra peut-être même pas : son niveau de privilège, dont il est inconscient, est tel que ce qui est pour lui une gauloiserie vite oubliée pourra peser pour cette femme tout au long de son retour chez elle. »

Les mots « harcèlement sexuel » sonnent très officiels : ils font penser à un grief déposé devant un tribunal du travail. Tout le monde sait que le harcèlement sexuel est incorrect, très probablement illégal et certainement politiquement inacceptable. Mais un nombre incroyable de gens pensent que le harcèlement de femmes par des hommes dans la rue se résume à des gauloiseries inoffensives et que le fait de s’en préoccuper ou de s’en indigner est une sorte de susceptibilité bourgeoise ou un luxe typique des personnes privilégiées.

Mais il est tout à fait justifié d’être indignée par la banalité du harcèlement sexuel de rue : cela importe. Cela importe même quand les hommes affirment que ça ne veut rien dire. Cela importe même quand le harceleur lui prête l’intention d’un compliment. Cela importe même quand il a seulement l’intention de blaguer.

Tous ces hommes qui affirment ne pas être ce genre d’homme, qu’ils ne feraient jamais de mal à une femme et que leur commentaire occasionnel ne veut rien dire, devraient utiliser leur cerveau masculin soi-disant plus développé pour élaborer des pensées plus originales qu’évaluer la taille de la poitrine des passantes.

Parce qu’il est constamment nécessaire pour les féministes de se justifier, elles et leurs points de vue, je vais juste préciser ici que je ne parle pas de flirt réciproque ou de compliments appréciés. Il est évident que des gens de toutes orientations sexuelles peuvent vouloir flirter et s’adresser des compliments, y compris en public. Je parle de comportements mutuellement souhaités, positifs et auxquels participent librement les deux parties. C’est une chose très différente d’un étranger qui vous déshabille du regard et vous apostrophe dans la rue.

Certains hommes disent que l’intention première de leurs aboiements intempestifs est simplement de nous complimenter. Ces hommes sont si galants, un cœur de chevalier bat si fort dans leur poitrine virile qu’ils éprouvent une réaction incontrôlable quand une femme attrayante entre dans leur champ de vision, à tel point qu’ils se voient contraints, contraints par la nature, de certifier à cette femme son charme physique. Ce qui augmente, bien évidemment, son estime de soi à elle et le plaisir qu’elle éprouve dans sa soirée…

Il se peut que certains hommes croient cela. Il se peut même que certaines femmes y accordent foi. Il arrive en effet que certaines femmes disent trouver flatteurs de tels commentaires. Bien sûr, il est difficile de distinguer cette impression des années de conditionnement culturel qui enseignent aux femmes à se valoriser et à se mesurer en fonction de leur degré d’attrait pour les hommes, mais bon… L’important c’est que, quelle que soit son intention, aucun homme ne sait à l’avance comment son commentaire va être reçu. La passante ne connaît pas cette intention ; elle ne le connaît pas, lui. Il n’est qu’un étranger qui lui crie quelque chose dans la rue. Un étranger masculin. Malheureusement, ce regard masculin acquiert une qualité presque mythique pour les femmes dès le début de leur adolescence, une qualité mythique qui grossit des comportements banals, criards et impolis de beaucoup trop d’hommes n’importe quel vendredi soir.

Et si cette femme dans la rue a survécu à une agression sexuelle dans l’enfance ? Si c’est la première fois qu’elle ose sortir le soir après avoir été victime d’une attaque ? Si elle a été violée la semaine dernière, l’année dernière ? Si être seule la rend anxieuse et qu’elle vient de se retrouver isolée de ses camarades ? Ou même si aucune de ces choses ne s’est produite et qu’elle est juste en train de profiter de sa soirée et préfère ne pas être interrompue par un balourd qui se permet des commentaires personnels à son sujet ? Comment ces commentaires sont-ils reçus ? Quel message lui adressent-ils ?

Beaucoup de femmes sont alarmées, irritées et/ou effrayées par le harcèlement sexuel de rue. Il est souvent menaçant ou peut donner l’impression d’une menace. Les femmes ne savent pas si ce type n’est pas un de ces hommes violents, elles ne savent pas qu’il aime les chatons et qu’il est vraiment attentionnée envers sa maman. Elles ne savent pas qu’il ne les suivra pas dans cette rue, ou qu’il ne cherchera pas à les peloter au passage. Alors que lui rigole et continue son chemin, ces femmes poursuivront probablement leur promenade avec un air apparemment imperturbable, mais elles chercheront peut-être discrètement leurs clés pour les agripper fermement, ou feindront de prendre un appel téléphonique ou traverseront la rue vers le trottoir d’en face. Lui ne s’en apercevra peut-être même pas : son niveau de privilège inconscient est tel que ce qui est pour lui une gauloiserie vite oubliée pourra peser pour cette femme tout au long de son retour chez elle.

Il y a beaucoup de risques impliqués dans cette interaction, des risques pour la femme, mais pas pour l’homme. Qu’est-ce qui peut lui arriver de pire, à lui ? Elle peut lui retourner une réplique pleine d’esprit qu’elle a imaginée pour ce genre d’occasion. Elle peut en rire ou commenter l’apparence de l’homme en retour. Ou elle peut simplement faire celle qui n’a rien entendu. Elle ne va pas l’attaquer physiquement, ni le dénigrer réellement, ni le signaler à la police : il ne commet pas un crime après tout. Bien qu’il existe une foule de risques pour la femme, l’homme, lui, est récompensé pour son acte.

Parce que, bien sûr, l’enjeu n’est pas vraiment la femme, il s’agit de l’homme, de son identité et sa position aux yeux des autres hommes. Nous pouvons multiplier les études à propos du « regard masculin » – la façon dont les femmes sont sexuellement objetisées dans la culture et qui les conduit à se juger intérieurement et à évaluer leur apparence selon ce critère. Mais les hommes sont également sujets à une autre sorte de regard masculin : ils se jugent intérieurement selon les normes d’un mâle imaginaire qui les observe et qui semble mieux qu’eux mettre en acte la masculinité ; ils cherchent à se mesurer à cet homme.

Crier des choses aux femmes dans la rue est une activité collective, communautaire pour les hommes en groupe. Elle forge une identité partagée et une camaraderie : une identité définie contre la femme, par contraste avec elle, à son détriment. Ces actions renforcent une dynamique prédateur / proie, et nombreux sont les hommes qui aiment à se considérer comme des loups en meute, reniflant pour lever les femelles. En dehors de cette merde romantisée à propos des « vrais mâles », la réalité du harcèlement est juste pathétique, mais tristement persistante comme un marqueur de genre, un étalage de genre et un renforcement de la hiérarchie de genre.

Les hommes peuvent prétendre que ça ne veut rien dire, mais c’est faux, et ils le savent très bien. C’est pour cela qu’ils le font, parce qu’ils en tirent quelque chose. Ce qu’ils en tirent est un éclat de rire, une excitation, un frisson. C’est du pouvoir. Le truc à propos du pouvoir dans notre culture, c’est que vous l’avez habituellement sur d’autres gens. Si quelque chose vous donne un booster de pouvoir, cela signifie généralement que vous le faites aux dépens de quelqu’un d’autre, en enlevant du pouvoir à cette personne. Le harcèlement sexuel est affaire de privilège, et le privilège qu’exercent tant d’hommes à traiter les femmes comme leur propriété est un héritage de siècles d’effacement et de contrôle formel et informel imposé à l’autre sexe. Se sentir intimidée et harcelée ne devrait pas faire partie d’une sortie normale le soir, ce n’est pas normal. C’est un rappel quotidien du caractère urgent de la libération des femmes.

Finn Mackay, autrice et conférencière

HuffPost UK a lancé en mars un projet d’une durée d’un mois intitulé All Women Everywhere, une plate-forme qui vise à refléter la diversité du vécu et des voix des femmes en Grande-Bretagne aujourd’hui

Au moyen de blogues, d’articles et de vidéos, nous allons explorer les problèmes auxquels sont confrontées les femmes en fonction de leur âge, de leur appartenance ethnique, de leur statut social, de leur sexualité et de leur identité de genre. Si vous souhaitez participer à notre plate-forme sur un de ces sujets, écrivez-nous à ukblogteam@huffingtonpost.com.

Vous pouvez suivre Finn Mackay sur Twitter :

http://www.twitter.com/Finn_Mackay

Version originale : http://projects.huffingtonpost.co.uk/all-women-everywhere/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/03/23/finn-mackay-aux-hommes-pour-qui-ca-ne-veut-rien-dire-le-harcelement-sexuel-ca-importe/

De l’auteure :

Andrea Dworkin : Derrière le mythe, andrea-dworkin-derriere-le-mythe/

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