Le corps de la femme est un écran où chacun projette sa violence


Les sursauts du débat sur l’avortement, l’interdiction du burkini sur les plages françaises, la Women’s March, le mouvement « Free the nipple », le scandale qui a récemment éclaté autour de la nouvelle campagne publicitaire Saint Laurent, ou encore les multiples coups des Femen sont autant d’événements qui ont rappelé, ces dernières années, que le corps de la femme reste un enjeu politique et un espace de négociation de premier ordre. Qu’il soit considéré comme objet ou sujet, il est le réceptacle et l’écran de diverses formes de violence (physique, symbolique, morale, etc) ainsi qu’un outil de contestation. La philosophe française et directrice émérite de recherche au CNRS Geneviève Fraisse pense le corps de la femme, sa place dans l’espace public et dans l’histoire depuis les tout premiers jours de sa carrière. Mais tandis que la plupart de ses consœurs s’attachent à dénoncer les méfaits du patriarcat, Geneviève Fraisse elle, se place du côté de l’émancipation. Avec elle, il ne s’agit pas de déconstruire une domination ou des stéréotypes mais bel et bien de « construire ». Construire une nouvelle image de la femme – par les femmes – rétablir celle de son corps et repenser l’usage de la nudité. Ainsi, cette nudité ne saurait être le simple objet d’une domination masculine mais s’impose désormais comme un moyen d’émancipation et de réappropriation de leurs corps par les femmes. i-D a rencontré Geneviève Fraisse pour parler de corps, de nudité et de féminisme au pluriel. 

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Avec l’aimable autorisation de l’auteure

Vous êtes récemment intervenue sur France Culture pour débattre du corps de la femme et de sa dimension politique.

Le corps de la femme est-il un enjeu politique ? Le corps des femmes réapparaît régulièrement et de différentes façons – du corps des sorcières jusqu’à la question des Femen, des foulards, du burkini, des publicités de Saint Laurent ou lors des débats sur l’avortement. Le corps fait irruption et c’est toujours difficile de le situer. De l’avortement au burkini, il y a toujours un enjeu politique. Le contrat social repose sur un implicite, le « contrat sexuel », contrat de propriété du corps des femmes. On peut dire que nos sociétés contemporaines, qui reposent sur le consentement, la volonté générale et donc le contrat social, se fondent sur un non-dit qui est la propriété du corps des femmes. Je suis d’accord avec cette thèse, bien plus intéressante à mes yeux que celles qui renvoient notre généalogie historique et politique au patriarcat, au pouvoir des hommes en général.

Le corps peut également devenir l’outil politique d’une revendication. Quel regard portez-vous sur cette utilisation du corps ?

À partir du 19ème siècle, les femmes sont dans la conquête d’une position de sujet en refusant celle d’objet. C’est ce qui s’appelle l’émancipation, à partir des lendemains de la Révolution française et le début de l’ère démocratique. Émancipation de la raison, émancipation du corps. Les Femen sont dans cet historique-là et il faut impérativement les remettre dans l’histoire. Elles continuent le 19ème siècle, héritières d’une dynamique, celle de la réappropriation du corps par les femmes. Une dynamique illustrée, au 20ème siècle, par exemple, par la lutte pour la contraception puis l’avortement, dans les années 1960. Ce qui se passe dans les arts est aussi extrêmement important. Il y aurait ici un énorme chantier à ouvrir. Avant d’être l’outil politique d’une revendication, le corps fait l’objet d’une réappropriation, ou du moins d’une dynamique de réappropriation par les femmes.

On parle d’un côté du burkini et de l’autre des Femen, finalement la question est celle de la nudité ou de la non-nudité…

C’est la question qui se pose déjà durant la deuxième moitié du 19ème siècle, celle de la fin de l’allégorie de la Vérité comme corps nu féminin. Les allégories, dans l’antiquité, sont souvent des corps féminins et la Vérité, par définition, implique la nudité. Traditionnellement on « dévoile » la vérité. Et Nietzsche intervient abruptement : il n’est pas sûr que la vérité soit femme. Car la vérité n’est plus femme, pour deux raisons, d’une part parce que les femmes se mêlent d’émancipation, ici de ne plus être objet mais sujet (d’accéder ainsi, elles aussi, à la vérité) et d’autre part parce que la représentation de la vérité ne peut plus être la vérité objective, ou plutôt transcendantale. La vérité métaphysique est mise en cause et Nietzsche en est le grand témoin. La question de la nudité s’inscrit donc dans cette double histoire, émancipation des femmes et fin de la métaphysique. Cette question permet aussi d’analyser la construction de la femme artiste. Autour des années 1900, on empêche les femmes de copier le nu. Si on les en a empêchées ce n’est pas parce qu’on ne voulait pas qu’elle regarde le nu ou parce que le 19ème siècle était pudibond. C’est à cause de la copie : si les femmes copient la vérité, elles sont potentiellement l’égale de l’homme. Or la vérité n’appartient pas aux femmes.

Donc, avec la nudité, les femmes se réapproprient l’outil de leur propre domination ?


Elles se réapproprient leur corps pas seulement parce que c’est un outil, ou plutôt un lieu de domination, mais parce que c’est leur corps, avant tout. Le slogan de la contraception dans les années 1960 c’était : « Mon corps m’appartient ». On trouvait également le slogan « Notre corps, nous-mêmes » qui est, en fait, le slogan de l’habeas corpus de 1679, lequel, en amont de la Déclaration des droits de l’homme, rappelle que le corps de tout un chacun est d’abord le sien propre. Les droits de la contraception et de l’avortement s’inscrivent dans cette descendance. L’avortement, maîtrise de reproduction de toute femme, est une Révolution dans l’histoire. Pour ma génération cela a été une révolution politique et historique. Maîtriser sa reproduction, c’est une « révolution copernicienne » : au lieu d’être obligé de tourner autour de la nature qui me dit que je risque de faire des enfants tous les ans, c’est la nature que je vais faire tourner autour de moi – je deviens donc le soleil et je maîtriserai ma reproduction. C’est comme dire : « Puisque vous maîtrisez la nature, moi je peux aussi maîtriser mon corps. ». C’est clairement un moment de rupture.

Dans quelle mesure est-ce que la nudité intervient dans la réappropriation des femmes de leur corps ?

C’est une question de logique. De la même façon que les femmes ont voulu copier le nu, le vrai, il y a 140 ans, aujourd’hui nous utilisons la nudité (comme les Femen par exemple) lorsque nous sommes à bout d’arguments politiques. Les Femen interrompent ce que j’appelle le bavardage audiovisuel. Elles cassent le flot d’images dans lequel nous vivons désormais, elles ne montrent pas seulement leur corps, elles pensent la question de l’image.

En parlant d’images, dernièrement, une publicité Saint Laurent a fait scandale. Des groupes féministes la considèrent comme dégradante.


Ce qui m’a alertée avec cette publicité, c’est le morcellement du corps des femmes. Ici on voit des jambes avec des bas résilles ; et c’est plus problématique que les positions lascives de ces images. Pourquoi ? Parce que je le constitue comme élément de compréhension : je vois qu’on morcelle le corps des femmes. On peut mettre en vis-à-vis les jambes de Saint Laurent et une poitrine Femen sur laquelle est inscrit « Neo Feminism is watching you ». Là-haut – la mode, la pub et autres – on continue à morceler le corps. C’est tout à fait politique, et s’il y a un outil de domination masculine, c’est bien le morcellement du corps. C’est clairement une façon de continuer à avoir la maîtrise. En réfléchissant ainsi, j’essaie d’ajouter quelque chose aux cris moraux et militants parce que sinon, le débat tourne en rond. Je n’ai pas l’esprit polémique, ce qui m’importe, ici, c’est d’apporter un élément de compréhension. De fait il y a probablement un immense mépris des femmes dans ces images. Mais qu’est-ce que je vous dis quand je parle ainsi ? Rien. Je n’ai pas besoin de décennies de travaux pour penser cela.

Selon vous, les images stéréotypées ne doivent pas faire l’objet d’un combat premier, pourquoi ?


On peut dire qu’on perd du temps, on peut dire aussi que ça nous fait toujours revenir au point de départ, c’est un mouvement en cercle. Car plus on les dénonce, plus on leur donne de la valeur. Depuis deux siècles, les femmes se sont battues pour être citoyennes, pour travailler, pour avoir de l’égalité dans l’espace familial, etc. On a donc un spectre assez large de droits qui ont été affirmés, mais le droit ne veut pas dire que le réel suit. Les images en sont gages. Donc il y a de très bonnes raisons de s’attaquer aux images. Mais je ne pense pas que cela soit un bon instrument d’émancipation. Quitte à utiliser les images, autant utiliser les images positives, les images d’identification, de modèles. Est-ce qu’on veut dénoncer ou est-ce qu’on veut construire ? Moi je construis, je ne déconstruis pas. C’est beaucoup plus joyeux. C’est même provocateur.

Vous dîtes placer votre réflexion « à côté » du genre1. Qu’est-ce que cela veut dire ?


J’ai fait des études de philo au moment de la vague de féminisme des années 1970. J’ai été frappée de voir que la question sexe/genre et différence des sexes n’était pas une question philosophique. Ce fut pour moi un traumatisme intellectuel, c’est pourquoi j’ai bifurqué ensuite vers les textes historiques, entre autres. Le concept de genre permet d’identifier un objet philosophique. J’appelle cela une « promesse » mais l’usage qui fait suite est source de confusion, aussi bien au singulier qu’au pluriel. Si c’est au singulier tant mieux, c’est la réponse à mon trauma ou à ma question. Si c’est au pluriel on retombe sur la binarité ou sur le multiple, on retombe sur la détermination, les identités, les définitions, les cases etc. Or le mot genre est précisément fait pour être une abstraction. Il permet de sortir de cette empiricité. Or l’usage d’aujourd’hui relève plutôt du désordre.

Lorsqu’on s’inscrit sur Facebook, on a le choix entre plus de 40 genres différents par exemple…

Donc on est dans le pluriel, et non pas dans le concept, on est dans la catégorie. Ce n’est plus binaire mais on reste dans la catégorisation. Ma critique du genre est beaucoup plus exigeante, beaucoup plus en attente. Un autre problème consiste à vouloir supprimer le mot « sexe » au profit unique de « genre ». Une philosophe ne supprime jamais un mot du vocabulaire. Le sexe, ce n’est pas seulement l’organe et la sexualité, c’est bien plus. Quand je dis dans l’une de mes formules : « Les sexes font l’histoire », cela ne signifie pas que le monde est sexué en deux parties, ça veut dire que l’histoire s’écrit aussi avec la question des sexes. Exemples parmi d’autres : le burkini, les femmes tondues ou les sorcières. La « sexuation du monde » dit l’importance des sorcières pour régler les problèmes de la modernité entre le 16ème et le 17ème siècle, dit que celle qui couche avec l’ennemi devient brutalement l’exutoire des cinq années de guerres etc. Cette sexuation de l’histoire, on ne peut pas la nier, on doit lui reconnaître non seulement sa place (ce qui se fait déjà) mais sa fonction. C’est ce que j’explique dans mon ouvrage La sexuation du monde, réflexions sur l’émancipation2.

Mais pour certains, le genre est un chemin par lequel il faut passer pour arriver à une abstraction des sexes…

Je n’en suis pas sûre – j’ai vu qu’Ovidie avait exprimé son regret d’avoir cru que le porno allait faire la révolution sociale – car ceux qui pensent que la libération sexuelle peut être porteuse de la fin de l’inégalité entre les sexes savent, quelque part, que c’est faux. Je suis beaucoup trop expérimentée, historiquement parlant, pour croire que la révolution sexuelle nous mènera à l’égalité humaine globale. Pas seulement parce que j’ai vécu la révolution sexuelle des années 1970. Pense-t-on sérieusement que la subversion des sexualités va détruire l’inégalité économique entre les sexes ? Que les femmes ne feront plus la cuisine, qu’elles ne seront plus les nounous des enfants, etc. ? Vous me répondez oui ou vous me répondez « On ne sait pas » ? D’un point de vue économique, aujourd’hui, le morcèlement de l’emploi dit clairement que les femmes vont perdre avant tout le monde. Elles vont se retrouver avec des jobs qui aggraveront leur dépendance vis-à-vis des hommes. Je ne pense pas que c’est à travers la sexualité qu’on supprimera cette hiérarchie entre les femmes et les hommes.

Pour vous, il ne s’agit pas de dénoncer une domination mais de prôner une émancipation, n’est-ce pas ?

Tout à fait. C’est une détermination qu’on a eu en commun avec Jacques Rancière quand on a fondé une revue dans les années 1970. On voulait partir du point de vue des sujets de l’émancipation. C’est ce que je continue à faire aujourd’hui. Cela force à analyser les contradictions de l’émancipation, par exemple le fait qu’il y a des féministes pour la prostitution et contre le foulard ou l’inverse, pour le foulard et contre la prostitution. Pour ma part, j’ai écrit un livre sur le consentement pour dégager une problématique commune, « habiter la contradiction » en me demandant si le consentement pouvait être non seulement un argument individuel mais aussi un argument politique commun. Porter la contradiction dans le féminisme et l’émancipation est une question de bon sens. Si on croit à une solution simple on se tient encore dans l’absence d’historicité, on reste hors de l’Histoire. Comme si une fois qu’on aurait tout déconstruit on trouverait l’émancipation en cadeau.

Est-ce que le fait de se concentrer sur l’émancipation pourrait régler les clivages qui existent au sein du féminisme ?

Oui car le désordre n’est pas négatif. L’idée qu’il devrait y avoir une pensée unique du féminisme est immature. Ce que je soulignais au moment des débats sur la parité dans les années 1990, quand on remarquait, comme si c’était une faute, que les féministes n’étaient pas d’accord entre elles. Je disais que nous étions désormais suffisamment nombreuses pour être en désaccord, que c’était donc positif. Est-ce que le mot socialisme veut dire une seule chose ? Est-ce que le mot communisme veut dire une seule chose ? Non. La politique c’est de la controverse, et c’est aussi se mettre d’accord. Si vous prenez l’analyse de l’intersectionnalité, c’est très simple si vous analysez la domination : on croise la femme noire, la femme pauvre et la femme tout court, on fait donc de l’intersectionnel. Mais si vous vous situez du point de vue de l’émancipation, il y aura nécessairement conflit autour de la question de la stratégie à élaborer. Il faut noter ces contradictions, « habiter la contradiction », disais-je…. 

Genevieve Fraisse & Micha Barban-Dangerfield 

https://i-d.vice.com/fr/article/le-corps-de-la-femme-est-un-ecran-ou-chacun-projette-sa-violence

https://www.academia.edu/32331606/_
Le_corps_de_la_femme_est_un_écran_où
_chacun_projette_sa_violence_-_
Interview_magazine_i-D_4_avril_2017

1 Les excès du genre, concept, image, nudité, édition Lignes, 2014.

2 La sexuation du monde, réflexions sur l’émancipation, Presses de Sciences po, 2016.

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