Enjeux et devenir de la pêche (extrait)

Editorial du n° d’Alternatives Sud : « Entre terre et mer. Quel avenir pour la pêche ? (Extrait)

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

La hausse constante de la consommation de poisson a fait de la pêche une industrie lucrative. Mais le boom de l’halieutique s’est aussi traduit par une explosion des inégalités, une aggravation des conflits pour le contrôle de la ressource et un effondrement des stocks. Pour y faire face, les institutions internationales ont surtout fait appel à des mécanismes de marché, qui menacent les conditions de vie déjà précaires des communautés de pêche artisanale, sans résoudre la crise.

Activité « de capture ou de collecte de ressources vivantes » aussi ancienne que l’humanité, la pêche n’est souvent envisagée que comme une activité connexe à l’agriculture. Peu considérée par les spécialistes de la question agraire, longtemps reléguée au second plan dans les politiques de développement, elle ne s’invite le plus souvent dans le débat public que lorsqu’il s’agit d’en dénoncer les « excès  » de jeter l’opprobre sur les pêcheurs et de fustiger leur irresponsabilité. De manière générale, ses enjeux demeurent méconnus, son rôle continue à être sous-estimé dans les stratégies alimentaires et de lutte contre la pauvreté et les inégalités. Et très peu d’attention a jusqu’à présent été accordée aux conditions de vie et à la protection des droits de ceux qui dépendent de l’activité pour vivre.

Or, selon l’ex-rapporteur des Nations unies pour le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, le secteur de la pêche « revêt, à l’échelle mondiale une importance pour le droit à l’alimentation et la sécurité alimentaire qui est capitale » (2012). D’abord en tant qu’activité génératrice de revenus et de moyens de subsistance. D’après la FAO, les activités primaires de pêche et d’aquaculture feraient vivre près de 56,6 millions de personnes dans le monde, et même trois fois plus si l’on considère les activités en aval et en amont de la filière (transformation et commercialisation, fabrication des filets et équipements, construction des navires, etc.) (De Schutter, 2012 ; FAO, 2016). Des chiffres qui sont probablement sous-évalués compte tenu de la difficulté de définir le périmètre du secteur1 et du manque de données précises concernant les activités de pêche artisanale de nombreux pays du Sud, lesquels concentrent l’écrasante majorité des travailleurs et travailleuses de la pêche : 87 % en Asie, 7 % en Afrique et 4% en Amérique latine.

Mais les activités de pêche n’apportent pas seulement des revenus et des moyens de subsistance aux familles de pêcheurs. Elles contribuent aussi à la sécurité alimentaire, en fournissant un apport nutritionnel essentiel (protéines, acides gras, nutriments, etc.) à des centaines de millions de personnes dans le monde. En 2013, les produits de la pêche et de l’aquaculture représentaient environ 17 % des apports en protéines animales de la population mondiale (et 6,7% de l’ensemble des protéines consommées mondialement), près de 40 % de la ration en protéines pour 60% de la population du Sud selon une étude réalisée en 1999, et beaucoup plus encore dans une poignée de pays en développement insulaires ou disposant d’une très large façade maritime, de lacs et de cours d’eau ; et d’une importante population de pêcheurs (De Schutter, 2012 ; Noël, 2013 ; FAO, 2016).

Enjeu alimentaire clé, la pêche se trouve également à la croisée d’importants intérêts économiques et géostratégiques. Sa mondialisation, ainsi que le boom de l’halieutique, ont fait de cette activité de prélèvement une industrie particulièrement lucrative. Si l’imaginaire collectif les associe encore à la fraîcheur et au circuit court, les produits de la pêche (poisson, mollusques et crustacés) sont les produits alimentaires de base les plus échangés dans le monde :,près de 40% de la production des pêches et de l’aquaculture sont vendus sur les marchés internationaux, contre 5% pour le riz et 20% pour le blé, pour une valeur totale estimée à 146 milliards de dollars, soit un montant plus élevé que les revenus combinés du café, de la banane, du cacao, du thé, du sucre et du tabac (De Schutter, 2012 ; Campling, Havice, Howard, 2012 ; PNUD, 2016).

Entre 1976 et 2014, les quantités de poissons exportés sur le marché international ont plus que triplé, passant d’un peu moins de 20 millions de tonnes à plus de 60 millions de tonnes. Et elles devraient augmenter davantage à l’avenir comme l’annonce la FAO2 : « Le commerce de poissons et de produits de la pêche continuera à se développer à un rythme soutenu, sous l’effet de l’augmentation de la consommation, des politiques de libéralisation des échanges, de la mondialisation des systèmes alimentaires et des innovations technologiques dans le domaine de la transformation, de la conservation, de l’emballage et du transport » (2016).

À quels coûts social et environnemental ? Avec quelles conséquences pour les communautés de pêcheurs artisans dans le Sud qui dépendent de la ressource pour leur subsistance ? À l’heure où s’impose un nouveau discours sur la « croissance bleue », dans un contexte de compétition exacerbée et de pression croissante sur les écosystèmes aquatiques, ce numéro d’Alternatives Sud vise précisément à répondre à ces questions. Fruit d’une collaboration avec la CAPE (la Coalition pour des accords de pêche équitables), il s’inscrit dans la continuité d’une réflexion entamée voilà plusieurs années sur la problématique agraire, les enjeux agroalimentaires et le devenir des agricultures paysannes. Tout en proposant un état des lieux critique, quoique forcément partiel, de la situation de la pêche et de ses principaux enjeux, il entend ébaucher quelques pistes pour une autre mondialisation de la pêche.

Laurent Delcourt1

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Alternatives Sud : Entre terre et mer. Quel avenir pour la pêche ?

Editions Syllepse,

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_24_iprod_690-entre-terre-et-mer-quel-avenir-pour-la-peche-.html

CentreTricontinental et CAPE-CFFA

Paris, Louvain-La-Neuve (Belgique), 2017, 222 pages, 13 euros

1 Historien et sociologue, chargé d’étude au CETRI – Centre tricontinental. Je tiens ici à remercier Béatrice Gorez de la CAPE-CFFA de m’avoir fait bénéficier de ses précieuses remarques lors de sa relecture avisée de la première mouture de ce texte.

1 La Banque mondiale estimait quant à elle, en 2010, à 120 millions le nombre de personnes qui dépendent directement de la pêche commerciale pour leur subsistance, exerçant cette activité à temps plein ou temps partiel, y compris celles intervenant avant et après la « collecte » (cf. Campling, Havice et Howard, 2012).

2 La FAO estime en outre que près de 78 % des produits comestibles de la mer font l’objet d’une concurrence commerciale internationale (2016).

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