Élections, reflet d’un archaïsme français

Clips de campagne, débats et interventions télévisés, interviews, meetings, réseaux sociaux numériques… les lieux ne manquent pas aux onze candidats à la présidentielle française pour exercer leur rhétorique. Plus les moyens de développer leurs arguments et de manifester leur art de l’éloquence se multiplient, se banalisent, plus leurs contenus stagnent. Plus les contextes nationaux et internationaux se bouleversent, en version accélérée, plus le cœur de leurs dialectiques reste hexagonal, rétrograde, poussiéreux. Les imaginaires politiques puisent dans des registres anciens – l’économie, le travail, l’immigration, la sécurité, l’Europe –, à droite comme à gauche, se croisent parfois, au point qu’ils brouillent la compréhension des singularités et similitudes des différents programmes.

Dans la rue, aux comptoirs des cafés, en ville comme à la campagne, on peut débattre des heures avec un proche, une copine de jeu, un voisin, une collègue, son fournisseur de légumes bio, au choix ou a l’envi sur l’état déliquescent du marché du travail, sur le pourrissement du milieu politique, sur la difficulté pour les jeunes de s’installer et de boucler leurs fins de mois, sur l’obscénité des revenus de « ceux qui jouent avec la bourse », sur la déchéance de la prise en charge hospitalière, sur le réchauffement climatique et la dégradation de l’environnement, sur la réduction des libertés fondamentales… sans pour autant être renseigné sur les intentions de vote de son interlocuteur. Il m’arrive parfois de me sentir tout au long d’une discussion en accord avec la personne que j’ai en face de moi, puis, tout d’un coup, aux abords de questions sur la mémoire collective, sur les pauvres et les raisons de leur situation, sur les migrants et leurs droits, sur la banalisation de l’armement civil, ou à la seule évocation des homosexuels, d’avoir un doute : ne va-t-elle pas voter Front national ? ou Front de gauche ? Ce flou interroge les niveaux d’information, de conscientisation et de politisation de ce que sont censés être les potentiels votants : des citoyens. Des personnes libres, ayant des droits, dont celui de cité, de faire valoir leur voix, leur pensée propre.

Ce qui est donné à voir, à entendre, tout au long de cette campagne, ressemble à une gelée épaisse, informe et assez fade, qui renvoie les citoyens à leur sous-information, les individualise, les isole, tout en leur donnant l’illusion de faire front commun (l’effet « précipité » du gélifiant). Ce précipité structure les bases d’un archaïsme institutionnel bien français. Ici, « chez nous », on n’innove pas. Bien sûr, histoire de colorer cette gelée marécageuse, les candidats se sont, cette fois-ci, laissés séduire par la féminisation du langage – « celles et ceux », « les femmes et les hommes » – et par quelques enjeux lexicaux de taille comme l’utilisation des termes « féminisme », « égalité des droits entre hommes et femmes ». L’instrumentalisation est à la hauteur des pensées : réactionnaires et racistes (Le Pen, Dupont-Aignan, Fillon), ultralibérales (Macron), légalistes (Hamon), opéraïste – l’égalité se règle au travail (Poutou, Arthaud, Mélenchon). Étonnamment, les concepts de « genre », « division sexuelle », « domination », « aliénation », « oppression » sont absents (les deux derniers sont exclusivement réservés par les deux candidats d’extrême-gauche pour caractériser la lutte contre le capital). Celui de « racisme » est visible en pointillé (plutôt très à gauche), hormis l’imposture fascisante décomplexée du « racisme anti-blanc » de Fillon.

Après cinquante ans de théorisation, de militantisme et de luttes, à vocation humaniste, progressiste, antifasciste, anticolonialiste, notamment contre toutes les violences (sexuelles, militaires, financières,…) et pour l’égalité des droits – pour n’évoquer que l’après 68 –, les professionnels français de la politique n’ont pas évolué et cette pauvreté épistémique se traduit dans leurs clips : figurants (quand il y en a) en majorité blancs, jeunes, bien sur eux, hommes suractifs et femmes jouant massivement des rôles de secrétaires ou de spectatrices passives, idéologue (majoritairement masculin et vieux) face caméra. L’innovation visuelle et sémantique manque cruellement. L’imagination n’est décidément pas au pouvoir.

Joelle Palmieri, 13 avril 2017

https://joellepalmieri.wordpress.com/2017/04/13/elections-reflet-dun-archaisme-francais/

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