Cornichons et autoreproduction de la caste de haute hiérarchie militaire

L’auteure met d’emblée les pieds dans le plat : lorsqu’elle entame sa recherche sur l’institution militaire1, elle ne rencontre que désintérêt et sarcasmes de la part de ses collègues de l’Université : « En dehors d’un léger [c’est moi qui souligne] réflexe antimilitariste, le terrain militaire n’inspirait plus grand-chose aux intellectuels académiques ou critiques que je fréquentais. Si les uns et les autres avaient pu déployer une certaine énergie, quelques décennies auparavant pour éviter [c’est encore moi qui souligne] le service militaire […], ils ne semblaient pas avoir conservé grand-chose des critiques féroces que leurs aînés avaient, en leur temps, forgés contre la guerre d’Algérie et la conscription. » On devine derrière cette ironie que l’« antimilitarisme » évoqué n’est qu’une posture pour les dîners en ville où l’on raille à bon compte les militaires (les propos sont « plus volontiers moqueurs qu’assassins », note l’auteure), tout en laissant le soin aux « autres » – c’est-à-dire aux classes populaires – le soin de payer l’impôt du sang (la conscription hier) et le cens du sang (l’engagement aujourd’hui).

L’armée, « dernier recours du système libéral », comme disait en son temps un ministre de la défense, ne semble plus guère préoccuper grand monde. La Grande Muette aurait mué en un appareil d’État « neutre » et se serait érigée au statut de protecteur invisible et silencieux de nos libertés, guerroyant de ci de là pour les droits de l’homme et patrouillant dans les rues de nos villes pour nous protéger du terrorisme. Pourtant, nous rappelle l’auteure, malgré la suspension de la conscription (1998), l’armée demeure un instrument de domination, de coercition et de reproduction de l’ordre social. Et c’est toujours, évidemment, un appareil de maintien de l’ordre en dernier recours2.

Sur la base d’une observation participante3, Christel Coton nous propose une sociologie du corps des officiers, « laissés seuls dans les casernes » par la disparition des dizaines de milliers de travailleurs sous l’uniforme4 que constituaient les appelés du contingent : « L’expérience militaire avait cessé de fonctionner comme un horizon partagé » (p. 9). Ce faisant, elle nous permet de déceler derrière ce qui fait la cohésion de l’institution ses failles et ses contradictions sociales, à condition de mobiliser les ruptures pouvant intervenir dans ce que Pierre Bourdieu – très présent dans l’ouvrage – décrivait comme l’illusio, à savoir « le fait d’être pris au jeu, pris par le jeu, de croire que le jeu en vaut la chandelle, ou pour dire les choses simplement, que ça vaut la peine de jouer5 ». Tout en soulignant la force de cette illusio, le livre évoque les réactions virulentes qui peuvent se manifester quand celle-ci est déçue (p. 158). L’auteure note au passage avec raison que la gauche ne propose désormais plus aucune « analyse systématique de ce que devrait être une armée citoyenne ou républicaine » (p. 10).

En apparence soudée par des traditions désuètes et réactionnaires, une hiérarchie de fer, un esprit de caste et une mission « sacrée », l’armée de terre est en réalité un édifice composite. C’est là tout l’intérêt d’un ouvrage qui nous permet d’entrevoir cette « fragilité » sur laquelle la pensée et l’action critiques devraient porter le fer.

Professionnalisée depuis la « suspension » de la conscription, l’armée de terre est composée pour l’essentiel de personnel contractuel : les militaires de carrière ne représentent que 28% de l’effectif total de l’armée de terre où l’on compte « un peu plus de 30000 fonctionnaires pour près de 80000 personnels sous contrat ». La proportion est évidemment extrêmement variable selon les échelons hiérarchiques : les 57000 hommes (et femmes) du rang (soldats et caporaux), soit la totalité de l’effectif, sont sous contrat6 et sont ainsi souvent considérés comme des « personnels de passage » ; 47% des 37000 sous-officiers (sergents, adjudants et majors) sont également sous contrat ; enfin, on compte près de 25% de contractuels parmi les 13000 officiers. Plus on grimpe dans la pyramide hiérarchique, plus le nombre de contractuels diminue (p. 33-34).

Si on s’attache à la structuration interne des échelons hiérarchiques, la moitié des sous-officiers et plus de la moitié des officiers sont issus du rang. Les officiers contractuels issus du rang voient leur carrière limitée à vingt ans de service. Ils ont des conditions d’avancement dégradées, ne peuvent concourir pour les diplômes militaires supérieurs et quittent le plus souvent l’armée avec le grade de capitaine. Si leurs contrats « leur assurent une certaine stabilité dans l’emploi, il n’en reste pas moins qu’ils ancrent ces officiers [venus de l’enseignement supérieur civil] du côté des soldats et des sous-officiers7 » (p. 188).

Enfin, au sommet de la hiérarchie, le nombre des officiers issus du rang fond comme neige au soleil. Ceux d’entre eux qui ne sont pas issus de Saint-Cyr – la prestigieuse école où la caste se perpétue – ne représentent plus « que 20% des colonels » alors qu’ils constituent « plus de 70% du corps des officiers de carrière » (p. 45). Ce qui signe, s’il en était besoin, l’autoreproduction de la caste de la haute hiérarchie militaire. L’auteure rapporte aussi qu’en dehors des « gratifications symboliques », pas plus l’« expérience opérationnelle » que la «participation à une “action au feu” » (p. 53) n’ont d’influence sur les perspectives d’avancement, malgré, souligne-t-elle, « l’importance accordée […] au “combat” dans l’échelle des valeurs et du prestige » (p. 53). Les officiers sous contrat sont ainsi quasiment affectés aux postes moins prestigieux (les unités de soutien) (p. 175)8.

Selon Christel Coton, le fait que plus de la moitié des officiers soit issue du rang entretient le mythe du bâton de maréchal que porterait chaque soldat dans sa giberne. Elle s’appuie sur cette contradiction « invisible » pour engager une critique « du mythe méritocratique et de l’égalité des chances » (p. 17-18) tel qu’il se manifeste dans les forces armées. En réalité, écrit-elle, les « dispositions institutionnelles […] tournées vers la reconnaissance et la promotion des moins dotés et des plus “méritants” sont […] accompagnées de pratiques et de dispositifs particulièrement discriminants à leur endroit » (p. 267). Il s’agit là manifestement d’un camouflage démocratique destiné à entretenir l’illusio et la cohésion de l’institution.

Soulignant l’hétérogénéité sociale du corps des officiers et de son recrutement ainsi que la cristallisation par le fonctionnement même de l’institution de strates hiérarchiques relativement imperméables, l’auteure décrit comment une « culture de classe » couplée à une « culture saint-cyrienne » (p. 232) s’impose et se reproduit, avivant de ce fait la contradiction sous-jacente entre le réel et l’idéologie.

Si une statistique sur les origines sociales et les affinités idéologiques des saint-cyriens fait défaut dans son livre, Christel Coton fait néanmoins état des questionnaires qu’elle a recueillis au cours de son enquête : les enfants d’officiers constituent la majorité des élèves des six lycées militaires que compte le pays ; 70% des anciens cornichons9 ont un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ; s’ils ne sont pas plus souvent fils de militaires que les autres officiers, quand ils le sont, leur père est « systématiquement » officier (p. 234-235) ; on ne retrouve que 2% de fils d’ouvriers ou d’employés parmi les ex-cornichons contre 20% chez les officiers sortis du rang, lesquels ont plutôt fréquenté des lycées généraux, ont peu de pratique religieuse et ont un cursus souvent interrompu avant le bac (p. 244). L’auteure mentionne la « sociabilité religieuse et bourgeoise » des saint-cyriens et les « conceptions politiques antidémocratiques » qu’ils ont exprimées au cours de son enquête (p. 241). Quant aux références littéraires manifestées par les ex-cornichons enquêtés, elles sont fortement marquées par l’extrême droite nationaliste (p. 222).

Selon Christel Coton, certaines catégories militaires posent d’autres problèmes : les femmes10 et les soldats issus de l’immigration11. Elle rapporte que ces deux groupes font l’objet de la « sollicitude de l’institution », celle-ci étant engagée « dans une lutte, au moins théorique » contre les discriminations qui sévissent en son sein » (p. 37). On apprend ainsi que l’armée fait subir à la laïcité d’État tant proclamée quelques accrocs : les soldats de confession musulmane bénéficient d’aménagements autorisant la pratique religieuse (p. 38). La recherche de la cohésion autorise évidement ici ces accommodements raisonnables avec la doxa laïque. Il est vrai par ailleurs que de longue date on célèbre des messes sur les campus de Saint-Cyr, qu’on y pratique la « bénédiction des rations » et autres joyeusetés où le sabre et le goupillon communient dans la plus pure tradition « catho-tradi » qui marque la caste des saint-cyriens.

Professionnalisée, formée et dirigée par ce qui s’apparente à une caste, l’armée de terre semble désormais moins pénétrée que jamais par la vie sociale. Elle semble désormais vaccinée contre le virus de la contestation démocratique et syndicale que les appelés du contingent, la massification scolaire et l’élévation du niveau culturel lui avaient inoculé dans les années 1970. Est-ce pour autant une garde prétorienne exempte de contradictions sociales ? On pourrait le penser tant ses doctrines sont toujours empreintes – au-delà de la « ripolinisation » du discours – de « défense opérationnelle du territoire » et d’« ennemi intérieur ». Pourtant, rien n’est moins sûr tellement ce livre nous permet de déceler les indices de la force potentielle de l’arme démocratique et sociale qui pourrait percer le blindage de la Grande Muette. Le mouvement social et la gauche de transformation pourraient s’y employer en s’emparant (en se ré-emparant) des questions démocratiques et militaires – Jaurès revient ! – comme ce fut le cas alors que les armées européennes étaient secouées par les contradictions de sa modernisation (postcoloniale en France), par la contestation démocratique de la jeunesse encasernée et par la recherche d’une « armée nouvelle12 ».

Le lecteur à la recherche des contradictions sociales qui traversent l’armée de terre professionnelle afin d’y inscrire une orientation permettant dans le cadre d’une stratégie de transformation radicale de la société d’inscrire une perspective de « démocratisation-neutralisation » trouvera dans le travail de Christel Coton nombres d’indices pour alimenter sa réflexion. À condition bien sûr que des lieux de débats de ces questions permettent aux citoyens de s’emparer de la question militaire et qu’on mette fin à l’aberration politique qui fait que « plus personne ne parle aux soldats, plus personne ne les exhorte » (p. 10), alors même que, comme l’écrivait Pierre Naville en 1961, « si l’armée à étendu son emprise sur tout la nation tout entière, sa structure tend à refléter le pays d’aujourd’hui beaucoup plus étroitement que ce n’était le cas [autrefois], et par conséquent aussi tous les mouvements qui se produisent dans le pays, les conflits tendent à trouver leur reflet dans l’armée13 ».

Christel Coton, Officiers : Des classes en lutte sous l’uniforme

Agone, Marseille, 2017, 288 pages, 19 euros

Patrick Silberstein

1 Il ne sera ici question que de l’armée de terre, celle-ci étant le périmètre étudié dans l’ouvrage.

2 « Les armées participent à la sécurité publique. En effet, elles sont les forces armées de la Nation, et donc, en tant que telles, un outil privilégié mis à la disposition du gouvernement qui en détermine l’emploi selon les circonstances et les besoins », site du ministère de la défense.

3 Elle a pu mener son enquête à condition de partager le quotidien de l’objet de son étude. Elle ne cache pas que, fille d’officier, elle a bénéficié de cette « dotation » pour être admise à mener à bien son travail. Elle nous « révèle » également que la quasi-totalité des travaux de sociologie militaire sont financées par la Délégation générale de l’armement, ce qui constitue indéniablement un artefact scientifique assez conséquent.

4 L’auteure n’utilise pas cette catégorie pour évoquer le contingent. Même s’il est compréhensible que l’on ne puisse pas parler de tout dans le cadre d’une telle étude, il est tout de même assez étrange que dans son introduction elle circonscrive la contestation aux armées à la guerre d’Algérie, sans dire un mot du mouvement des comités soldats des années 1970, dont les répercussions sur les soldats et sous-officiers sous contrat ont été notables.

5 Pierre Bourdieu, « Intérêt et désintéressement », Cahiers du GRS, n° 7, 1988.

6 Il est tout à fait notable que tant pour leur promotion que pour le renouvellement de leur contrat, ce qu’on pourrait appeler la « note de gueule » est largement dominante. Concernant les hommes du rang, l’auteure parle ici de « précarité de l’emploi » (p. 37).

7 « L’expérience de commandement des moins dotés [issus du rang] a le goût âcre des restes dont ne veulent pas les plus dotés [issus des écoles]. Et au cœur même du parcours commun de chef de peloton, les officiers issus du rang ont à souffrir de dispositifs qui les éloignent plus rapidement que les autres des fonctions les plus proches du mythe combattant » (p. 177-178).

8 Lesquelles unités de soutien et d’appui (transmissions, logistique, génie…) ont connu une croissance numérique et dépasse en nombre les unités dites de mêlée. Les évolutions technologiques ayant également entrainé une augmentation considérable des emplois techniques et non directement combattants, certains parlent de « civilianisation » de l’armée (p. 58). La présence des femmes y est également considérée comme un marqueur de cette « civilianisation » (p. 93).

9 Officiers ayant suivi les classes préparatoires d’entrée à Saint-Cyr.

10 Elles forment environ 12% des effectifs, mais seulement 8,5% des officiers et 6% des officiers généraux et parmi les officiers le nombre de contractuelle est le double de celui des hommes (p. 90-91).

11 Auteur d’une thèse sur l’engagement des jeunes issus de l’immigration, Elyamine Settoul estime qu’il y aurait 10 à 15% de soldats de confession musulmane.

12 Voir notamment Pierre Naville, L’Armée et l’État en France, Paris, Cahiers du centre d’études socialistes, 1961, rééd. Syllepse, 1992 ; David Cortright et Max Watts, Left Face: Soldier Unions and Resistance Movements in Modern Armies , New York, Praeger, 1991 ; Guy Brossollet, Essai sur la non-bataille, Paris, Belin, 1975; Horst Afheldt, Pour une défense non suicidaire de l’Europe, Paris, La Découverte, 1985 ; Patrick Le Tréhondat, Patrick Silberstein, Jean-Jacques Ughetto, Crises et surprises dans l’institution militaire, Paris, Syllepse, 1990.

13 Pierre Naville, L’Armée et l’État en France, op. cit.

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