Introduction de Stephen Bouquin, Mireille Court, Chris Den Hond, « Le changement par en bas » à l’ouvrage La commune de Rojava. L’alternative kurde à l’Etat-nation

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Depuis l’été 2014, le monde a découvert la lutte des combattant·es kurdes pour la liberté. Kobané est devenue le symbole d’une résistance victorieuse contre le fascisme religieux avant même que celui-ci frappe des civils en Europe. Mais nous savons que la guerre en Syrie est aussi le théâtre où s’affrontent des intérêts géopolitiques régionaux et mondiaux. En cinq années, cette guerre a fait près de 300 000 morts et autant de blessés, tandis que de 6 à 7 millions de personnes ont cherché refuge dans les pays voisins et, pour certains d’entre eux, en Europe. Fait significatif, dans cette Syrie à feu et à sang, le nord du pays – communément appelé Rojava par les habitants kurdes – représente un havre de paix avec « seulement » 7 000 victimes, dont la majeure partie sont des combattant·es.

Aujourd’hui, en 2017, à l’heure où nous écrivons ces lignes, la guerre est loin de se terminer et les représentants kurdes sont toujours exclus des pourparlers de paix, tant des négociations qui se déroulent à Genève que de celles d’Astana, à l’initiative de la Russie. Qu’à cela ne tienne, après cinq années de combats, la cause que défendent les Kurdes est loin d’avoir reculée.

Si le Rojava désigne le Kurdistan de l’ouest, situé dans le nord de la Syrie, le projet politique que porte le mouvement kurde ne consiste nullement à faire sécession afin de fonder un « Kurdistan indépendant ». Son projet se situe « au-delà » de l’État-nation, entendu comme entité politique fondée sur une mono-identité ethnoculturelle.

Au Rojava, selon les cantons, deux ou trois langues sont reconnues. Le contrat social adopté en 2012 reconnaît l’égalité entre les sexes, la liberté spirituelle et chaque communauté a le droit d’être représentée dans les conseils de quartier, de village ou de ville comme au sein de l’assemblée cantonale. Toute fonction de responsabilité est assumée de manière paritaire entre les hommes et les femmes. En résumé, le Rojava représente l’antithèse de l’obscurantisme djihadiste. Il est une lueur d’espoir dans une région meurtrie par des années d’injustices et de déni de démocratie.

De ce point de vue, le Rojava représente bel et bien la première révolution du 21e siècle. Fait significatif, tant au niveau pratique que théorique, cette révolution entretient une filiation directe avec l’insurrection zapatiste au Chiapas dans les années 1990 et la Commune de Paris : « La plus grande mesure prise par la Commune était son existence même », écrivait Karl Marx dans La Guerre civile en France. La Commune de Paris était bien plus qu’un « laboratoire vivant d’invention politique  » car elle exprimait la rupture avec la vision moderniste selon laquelle les sociétés civilisées devaient forcément être organisées sur une base étatique. En introduisant une distinction entre autogouvernement et gestion étatique, la Commune de Paris voulait devenir non pas la capitale d’une France différente mais un collectif autonome membre d’une fédération plus large de communes. En faisant référence à l’union libre de collectifs autonomes et la confédération libre des peuples, la Commune représentait la première tentative d’auto-émancipation politique. En cela, elle demeure une expérience trop souvent oubliée mais qui renaît de ses cendres à travers l’association volontaire des peuples et des cultures des trois cantons du Rojava (Djézireh, Kobané et Afrin).

C’est bien pourquoi, comme le rappelle David Graeber dans sa contribution, il y a lieu de parler d’une révolution. Certes, celle-ci est loin d’être achevée et, qui plus est, elle est en permanence menacée par les puissances régionales. Comme ce fut le cas de la Commune de Paris, le risque est grand que toutes les forces réactionnaires qui se combattaient jusqu’alors se tombent dans les bras pour écraser cette « commune » du Moyen-Orient. Mais rien n’est certain et, après cinq années de guerre populaire de libération, le rapport de force n’est certainement pas défavorable à nos amis kurdes et leurs alliés.

En Turquie aussi, le mouvement de libération kurde a réussi à changer la donne sur le plan politique. Fondé en 2014, le Parti démocratique des peuples, le HDP, s’appuie sur un arc de forces rassemblant, outre les minorités kurdes, arméniennes et syriaques, la gauche radicale turque, la mouvance féministe, écologiste et syndicale. Le HDP est également l’enfant de la révolte urbaine du parc Gezi à Taksim de l’été 2013. En 2014, lors des élections présidentielles, le coprésident du HDP, Selahattin Demirtas, reçoit 14 % des suffrages et, l’année suivante, le HDP réussit à dépasser le seuil électoral de 10%. Opposé farouchement à l’instauration d’un régime présidentiel autoritaire, le HDP est devenu la première cible d’Erdogan.

Or la tentation islamo-autoritaire d’Erdogan n’est rien d’autre qu’une sorte de fuite en avant face aux problèmes économiques et politiques qui se sont accumulés depuis un certain temps. Certes, le coup d’État manqué a renforcé le pouvoir d’Erdogan et lui donne les coudées franches pour une chasse qui va bien au-delà des militaires putschistes et des gülenistes. Depuis août 2016, sous prétexte de lutte contre le terrorisme et l’infiltration de l’État par les gülenistes, des centaines d’enseignants, d’avocats, de journalistes, de syndicalistes, d’universitaires ont été arrêtés ou inculpés. Plus de 60 000 enseignants ont perdu leurs fonctions et ne peuvent quitter le territoire. Une dizaine de titres de presse sont interdits tandis que la répression s’abat aussi sur le HDP, dont plus de soixante-dix maires et près de trente parlementaires sont désormais emprisonnés ou inculpés. Demirtas risque pour sa part une condamnation à 142 ans de prison…

Parallèlement à l’instauration d’un régime répressif, la politique de terreur contre les populations civiles s’intensifie. Depuis l’été 2015, des villages et villes du sud-est sont sous couvre-feu vingt-quatre heures sur vingt-quatre et il est abondamment prouvé que les forces spéciales turques et les militaires ont commis des massacres systématiques. À cela s’ajoute le déplacement à l’intérieur de la Turquie de près de 500 000 Kurdes, résultat de la terreur d’État menée à l’égard de toute une population.

L’avenir est ouvert et ce d’autant plus que la situation est instable. La région peut s’embraser et la Turquie est peut-être en train de se « syrianiser ». Aucun des régimes en place n’est en mesure de répondre aux aspirations démocratiques des peuples de la région. Que les États-Unis aient opté pour le management par le chaos n’a pas empêché qu’ils se retrouvent eux-mêmes empêtrés dans une guerre dont le jeu d’alliances multiples et changeantes ne laisse aucune autre issue que la poursuite des combats. Dans ce contexte, il n’est pas impossible non plus que les principes d’autogouvernement et d’émancipation pour les femmes trouvent un écho au-delà des seules populations kurdes. Pour nos amis kurdes, leur projet fait partie intégrante du « printemps arabe » aujourd’hui à l’arrêt.

Pour comprendre la montée en puissance du facteur kurde dans la région, il faut se tourner vers le changement de paradigme idéologique que celui-ci a su opérer il y a plus d’une décennie. Ce changement s’est opéré à partir d’un bilan critique des logiques verticalistes, autoritaires et substitutistes propres au marxisme-léninisme et qui s’illustrent par la conversion au capitalisme de la Chine populaire et par l’implosion des régimes bureaucratiques de l’est européen après une longue période de régime politique oppressif.

Pour le PKK, la rupture avec les dérives autoritaires du passé impliquait aussi d’examiner de manière critique l’orientation nationaliste et la revendication d’un État kurde souverain. Contre les chauvinismes turc, arabe et perse, l’alternative ne pouvait consister à construire un nationalisme kurde tout aussi chauvin.

Renouer avec les traditions démocratiques radicales du mouvement socialiste révolutionnaire du 19e siècle et dépasser le cadre étriqué d’un étatisme national ou nationaliste étaient déjà à l’ordre du jour des débats internes dans les années 1990. C’est aussi pour cela que la rencontre intellectuelle entre Öcalan et le libertaire Murray Bookchin a été aussi rapidement fructueuse. Mais le nouveau paradigme idéologique ne résulte pas seulement de la rencontre entre l’idéologie communaliste et l’écologie sociale de Murray Bookchin. Déjà dans les années 1990, des dirigeantes kurdes comme Sakine Cansiz remettaient en question la domination masculine. L’analyse des rapports sociaux et leur mise en perspective historique a conduit les Kurdes à intégrer une critique radicale du patriarcat et à adopter un féminisme radical prônant l’auto-organisation des femmes à tous les niveaux au sein des organisations du mouvement de libération.

Ce livre est né d’une rencontre entre des activistes, des intellectuels radicaux et la mouvance kurde. Il rassemble des contributions qui n’étaient pas disponibles en français. Plusieurs d’entre elles ont d’abord été publiées dans les actes d’une conférence qui s’est tenue en avril 2015 à Hambourg, intitulée « Défier la modernité capitaliste ». D’autres ont été rassemblées dans un ouvrage coordonné par Bart Peeters-Akkermans et publié en septembre 2016 en néerlandais par les éditions Critica.

Nous avons quant à nous sollicité des contributions de journalistes et spécialistes hexagonaux, familiers de la question kurde et de son combat de longue haleine pour une émancipation aujourd’hui « post-nationale ». Nous avons également intégré le témoignage d’un volontaire parti combattre aux côtés des milices d’autodéfense populaire que sont les YPG.

Ce livre a non seulement pour objectif de permettre une meilleure compréhension du processus révolutionnaire à l’œuvre au Moyen-Orient mais se veut aussi un outil pour la solidarité. Car il en faut, tant sur le plan politique qu’humanitaire. N’oublions pas que le Rojava est soumis à un embargo. À plusieurs reprises, nous avons tenté d’y entrer mais, depuis le printemps 2015, l’accès est limité aux seuls détenteurs d’un passeport syrien. Là où la frontière turco-syrienne a été une voie d’accès majeure pour les djihadistes venus d’Europe, les convois de vivres, de matériel médical ou scolaire rassemblés en Europe sont empêchés de sortir de la Turquie. La situation n’est pas différente du côté du Kurdistan irakien où l’alliance du clan Barzani avec Erdogan implique la même fermeture au nom de la lutte contre le terrorisme du PYD et du PKK. Il est certain que, sans l’autosuffisance alimentaire et énergétique, l’expérience démocratique que représente le Rojava n’aurait jamais pu tenir aussi longtemps.

Nous aurions aimé rassembler davantage d’informations sur l’expérience d’autogouvernement, sur l’acquisition d’une condition égalitaire pour les femmes et sur la réalité d’une administration « post-nationale ». Mais cela n’est qu’une question de temps et, en attendant, nous espérons que le matériau d’ores et déjà rassemblé pourra nourrir les échanges, soutenir des actions de solidarité et voire même inspirer les mobilisations que nous menons en France et en Europe.

Stephen Bouquin, Mireille Court, Chris Den Hond

Stephen Bouquin, sociologue et professeur des universités (Évry-Paris-Saclay), est actif dans les campagnes de solidarité avec le Rojava. Mireille Court enseigne l’anglais et est membre de la Coordination nationale solidarité Kurdistan (CNSK) en France. Chris Den Hond est journaliste et membre de la rédaction d’Orient XXI.

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Ouvrage coordonné par Stephen Bouquin, Mireille Court et Chris Den Hond : La commune de Rojava. L’alternative kurde à l’Etat-nation

Coédition Critica (Bruxelles) / Syllepse (Paris)

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_76_iprod_702-la-commune-du-rojava.html

Bruxelles et Paris, mars 2017, 208 pages, 18 euros

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