Identit(é)s fantasmée(s) ou figée(s) : le refus de l’égalité et de la liberté

Dans leur introduction, introduction-et-sommaire-paniques-identitaires-identitees-et-ideologies-au-prisme-des-sciences-sociales/ publiée avec l’aimable autorisation des Editions du Croquant, Laurence De Cock et Régis Meyran reviennent sur des emportements médiatiques autour du burkini, d’une rixe entre deux bandes rivales sur la plage de Sisco, des affirmations autour du « pays menacé dans son identité », de prises de positions des un-e-s et des autres sur l’« ordre », la « laïcité », les « valeurs de la République » et parlent de « panique identitaire ».

Pour les auteur-e-s, la « panique identitaire » est un cas particulier de « panique morale ». Ce concept a été élaboré par Stanley Cohen qui « définit la panique morale par la forte préoccupation de l’opinion publique (mesurable par des sondages) vis-à-vis d’un groupe dont le comportement est vu comme une menace pour les valeurs de la société ou pour l’existence même de cette société ». « Panique morale » qui nécessite comme porte-voix, des « entrepreneurs de morale » sorte de nouveaux croisé-e-s modernes ou de Don Quichotte…

Elle et il proposent une définition : « La panique identitaire, qui met en jeu à la fois les représentations de soi d’un groupe social – sa supposée identité, pensée de façon essentialiste et culturaliste1 et la perception que ce groupe a d’un autre groupe social – pensé lui aussi de façon essentialiste et culturaliste, présenté comme une menace et dès lors diabolisé. » Ici le groupe « inquiétant » est le plus souvent « les musulmans », celles et ceux qui ne sont pas « blanc-he-s », « chrétien-ne-s », « de souche ».

Quelques remarques personnelles sur ces sujets.

Ces « entrepreneurs de morales » créent à la fois le « problème » et le « groupe » source assigné au problème. Dois-je souligner, que nul-le individu-e ne peut être réduit à une seule « détermination », que celle-ci soit la couleur de peau, la religion supposée (et supposée identique pour toutes et tous les membres du groupe ainsi inventé/constitué), l’origine, les pratiques sexuelles, etc. ?

Chacun-e naît en un lieu, un « pays » au hasard de l’habitation de ses parent-e-s et en devient, éventuellement, citoyen-ne par des législations… cela ne dit que peu de chose, voire rien, sur la personne, son devenir, ses possibles… La même chose prévaut pour un éventuel rattachement à un espace religieux, jamais réductible à « une » religion, et susceptible de multiples interprétations et pratiques.

Mêmes les bureaucrates nazis, malgré d’âpres discutions, ont du recourir à d’étonnants arbitrages pour définir ce que pourrait-être un « Juif ». Aucune définition identitaire, essentialiste ou culturaliste ne permet de fournir une réponse. Celle-ci pour exister implique toujours un choix politique.

Par ailleurs, je rappelle que si l’on ne naît pas « Z » mais qu’on peut le devenir, il reste possible de démissionner de cette attribution que d’autres vous octroient (Dans ma note de lecture de l’ouvrage de Shlomo Sand : Comment j’ai cessé d’être juifje-souhaite-demissionner-et-cesser-de-me-considerer-comme-juif/, j’avais écrit : « Ne pas accepter une « identité » octroyée, se libérer de « cette étreinte déterministe », ne pas accepter les mythologies construites pour l’étayer, ne pas passer sous silence les crimes commis en son nom, est un cri politique salutaire. Un cri souvent poussé par les dominé-e-s dans des rapports sociaux, enfermé-e-s dans des identités inventées – « La politique moderne des identités est faite de fils barbelés, de murailles et de barrages qui définissent et bornent des collectifs, petits ou grands » – pour mieux les essentialiser ou les naturaliser, pour justifier les ordres sociaux bénéficiant aux dominant-e-s ». je faisais aussi référence à « Refuser d’être un homme » de John StoltenbergNous sommes toutes et tous des êtres humains)

Ces remarques, d’autant plus que je reste dubitatif sur la notion même d’« identité » ne sont donc pas un pas de côté…

Donc, les auteur-e-s « supposerons ici qu’une panique identitaire est causée par un groupe donné qui diffuse dans l’espace public un mélange de faits discutables et d’idéologies, avec l’objectif plus ou moins explicite de canaliser les peurs des individus, dans le but de convaincre le plus grand nombre de rejoindre leur groupe. Cette démarche est appuyée par des entrepreneurs identitaires qui entretiennent ainsi une croisade identitaire, à laquelle on peut supposer qu’ils croient à des degrés divers ».

Elle et ils abordent, entre autres, ces « paniques identitaires », les « nouveaux régimes de vérité », des « théories du complot », les ennemis imaginaires, les groupes « bouc émissaire », la fédération d’« individus autour d’une appartenance identitaire figée, fermée, pure et fantasmatique (par exemple, la nation, vue comme ethniquement et culturellement homogène) et éventuellement d’un chef providentiel qui incarne le peuple et parle en son nom – ce dernier point étant commun avec la logique des vieux fascismes et systèmes autoritaires du XXe siècle ».

Laurence De Cock et Régis Meyran analysent « l’histoire longue des figures françaises de l’altérité », les reconfigurations racistes d’« un nouvel ennemi prototypique et chimérique » après les décolonisations et l’arrivée massive de travailleurs venant du Maghreb, la renaissance de l’antisémitisme, les nouvelles figures stéréotypées : « Le jeune à capuche ou le barbu islamiste (tous les deux potentiellement djihadistes). Surtout, une autre figure occupe désormais toute la place médiatique, celle de la femme musulmane. »

Les « paniques » ne sont pas des nuages flottants dans la nébuleuse des craintes, des rêves ou des cauchemars, de simples idées, des constructions mentales. Outres qu’elles ont des effets matériels, elles participent bien des rapports sociaux, « cet opus a pour vocation de fournir des outils intellectuels directement transposables dans l’engagement – qui nous semble urgent – contre le discrédit de justes causes et contre la banalisation des rhétoriques et pratiques du pouvoir autoritaires dont le contexte récent des dramatiques attentats terroristes semble masquer le danger pour la démocratie »

Les auteures proposent de multiples champs de réflexion sur le racisme, les discriminations de genre, l’immigration, les obsessions, le culturalisme, les enjeux mémoriels, le color blindness, l’imbrication des dominations… et présentent brièvement les différents textes du livre.

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Sommaire :

  • Introduction, par Laurence De Cock et Régis Meyran

  • « Malaise identitaire » contre « affirmation identitaire » : les usages du mot « identité », par Régis Meyran

  • 1968 ou le début de la fin. Catastrophisme anticontestataire et contre-sens identitaire, par Ludivine Bantigny

  • Le roman national au cœur des paniques identitaires, par Laurence de Cock 

  • Le discours du « communautarisme », une logique de la guerre identitaire, par Fabrice Dhume

  • Le bon genre de l’identité nationale, par Fanny Gallot 

  • L’insécurité culturelle : usages et ambivalences. Notes critiques à propos du livre de Laurent Bouvet, par Klaus-Gerd Giesen 

  • Paniques identitaires, paniques territoriales : une spatialisation des crispations identitaires, par Cécile Gintrac

  • La diversité « à la française » ou la tentation d’une égalité sous conditions de performance identitaire pour les « non-frères », par Réjane Sénac

  • Panique sécuritaire et panique identitaire : quelques usages de « l’insécurité », par Laurent Mucchielli

  • L’ Algérie à Cologne, par Jocelyne Dakhlia

J’ai choisi de m’attarder sur l’introduction. En ne prenant que certains éléments traités dans les textes, je voudrais en discuter certaines facettes, quitte à m’éloigner de la thématique centrale de l’ouvrage. Je ne reviens pas sur les quelques remarques déjà exprimées. 

Il faut faire la différence entre l’auto-nomination soit une « identité revendiquée » et l’assignation par d’autres et donc une « identité imposée ». Contre les assignations, les auto-définitions des populations et des personnes se sentant concernées sont en effet importantes, (voir les propositions d’auto-définition, « What is this person’s race ? » dans des formulaires de recensement aux Etats-Unis, un exemple est donné dans le livre de l’Union juive française pour la paix  Une parole juive contre le racismeprendre-le-parti-de-luniversel-de-la-fraternite-de-laction-solidaire/). Mais que nomme vraiment cette « identité » ? Une assignation, son refus, un retournement de stigmate, une référence au passé, une tension vers le futur ? Quoiqu’il en soit, une expression toujours partielle de soi.

Combinaison de dimensions variables, inscrites dans un temps historique plus ou moins épais, les identités ne sont ni uniques ni figées. Quant à l’extension/attribution d’une identité à un groupe, quel qu’il soit, la chose en devient plus hasardeuse…

Nommer dans l’imbrication des rapport sociaux et des dominations, c’est toujours prendre en compte – même dans sa négation – la division et la hiérarchisation. Hier, la matrice des rapports sociaux de racisation relevait, le plus souvent, d’une fantasmatique notion de « race » aux pseudo-fondements biologiques, aujourd’hui certain-e-s voudraient imposer une version, le plus souvent culturelle (avec des variantes religieuses ou non, des orientations liées à la descendance ou à l’origine socio-géographique, etc.). Il s’agit toujours de hiérarchiser des individu-e-s en groupe désigné… comme communauté à l’« identité » particulièrement identitaire.

En passant, un grand silence est imposé sur les « communautés » majoritaires, celles qui servent de « référence » dans cette construction socio-idéologique. Trois exemples : le masculin qui incarnerait le neutre dans l’invisibilité ou la spécification des femmes, la peau blanche comme sans couleur contrairement aux autres pigmentations, l’hétérosexualité comme sexualité légitime ; sans oublier ces prolétaires qui semblent avoir disparu-e-s…

A cela, il faut aussi ajouter, comme présents et non comme traces effaçables du passé, hors des éclosions du messianisme républicain ou de l’universalisme abstrait, les manifestations polymorphes des dimensions nationalitaires de minorités « extra-territoriales » ou de personnes aux attachements pluri-nationaux. (Didier Epsztajn, Patrick Le Tréhondat, Patrick Silberstein : « Avant-propos » à la réédition de la Question des nationalités d’Otto Bauer, aux éditions Syllepse – mise en ligne prochainement sur ce blog). Dit autrement : des groupes de personnes ayant de manière plus ou moins étendue et contradictoire une expérience sociale partagée.

Quelque soit la position prise sur ces sujets, nous restons loin de la liaison entre « identité » et « nation » ou Etat et « valeur », caractérisation de la « France », de la « République ». République qui n’est pas sociale, malgré les révolutions de 1793 ou de 1848 ; République à l’étendard de « liberté, égalité, fraternité » mais où le sacro-saint droit de la propriété lucrative écrase et nie les autres droits ; sans oublier que ce qui semble faire la fierté des nouveaux « identitaires » a été conquis par des luttes, arraché à tous les réactionnaires, aux défenseurs intransigeants de « valeurs » exclusives : droit de vote – longtemps resté masculin, malgré sa caractérisation d’universel et toujours nationalitaire privant ainsi des millions de citoyen-ne-s résident-es de ce droit, Code du travail pour limiter la subordination des travailleurs et des travailleuses, droit à la contraception et à l’avortement, dépénalisation de l’homosexualité et droit au mariage non lié à une forme particulière de sexualité, etc.

Leur « perte d’identité », leur « panique identitaire » ont avant tout comme base(s) les avancées de l’égalité des droits, de l’égalité – contre la prétention confiscatoire d’une communauté auto-proclamée référencielle -, de l’égalité et de la liberté de toutes et tous…

Combattant les avancées sociales et les droits obtenus, les un-e-s regardent la période d’avant Mai 68 avec « une certaine mélancolie pour l’ordre ancien », dénient la place d’une gigantesque grève de salarié-e-s – celle qui posait d’une certaine façon la question du « pouvoir ouvrier ». D’autres, parfois les mêmes, nous inventent un « roman national » écrit par des vainqueurs, une histoire « reposant sur une ligne du temps chronologique, linéaire et progressiste, jalonnée et rythmée par des grands personnages et des événements considérés comme significatifs et objets de fierté » et oublieuse des femmes, des esclaves, des colonisé-e-s, des minorités, des ouvrier-e-s, de toutes celles et tous ceux – la majorité de la population – qui justement ne sont pas « significatifs/significatives »… Un roman de la France éternelle, toujours existante – même avant son invention ou sa construction – dans une continuité mythique (En complément possible, Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitéesujets-tabous-et-memoire-clotures/)

Certain-e-s semblent omnibulé-e-s par des communautés – mais bien évidemment pas par les leurs -, un « communautarisme » jamais défini mais considéré comme incompatible avec le creuset fantasmatique de la « nation » française, oubliant bien vite les rapports sociaux et les rapports de domination qui fractionnent réellement un « ensemble » déterminé par les institutions et où l’adhésion des un-e-s et des autres ne semble pas requise mais « naturellement » acquise par le fait de naissance et parfois par les naturalisations… Ainsi nous naîtrions identitairement constitué-e-e ! 

Il y aurait donc des éléments sains et d’autres « étrangers » au corps identifié France. Il y aurait des « pratiques françaises » et d’autres de « populations minoritaires » ; car il faut bien « maintenir le monopole du groupe majoritaire sur la définition de l’ordre de la Cité » qui ne relèverait pas de choix citoyens et politiques mais d’une essence transcendantale a-historique !

Du communautarisme à l’insécurité, de l’insécurité à la guerre des civilisations, le chemin construit d’« un discours de la guerre ouvrant une incrimination et une prohibition visiblement sans fin », d’une « racialisation de l’identité nationale », dont je souligne, comme l’écrit un des auteurs le point primaire d’invention : « la croyance dans l’exceptionnalité d’une nation qui s’imagine être le point d’articulation de la civilisation ».

Et lorsque cette exceptionnalité revendiquée se fait sur les droits des femmes, l’égalité soit-disant déjà-là, l’absence de sexisme et d’hétéro-sexisme de la société française, l’absence des violences et des viols au sein des familles, la non-différence des rémunérations, le beau partage des tâches domestiques, la parité en politique et en responsabilité, la laïcité mais sans liberté de conscience et de pratique, y compris dans l’espace public… sa traduction réelle est une altérité des un-e-s en regard d’une autre altérité fantasmée et mensongère. (En complément possible, Christine Delphy : Un universalisme si particulier. Féminisme et exception française (1980-2010)accaparement-de-la-totalite-de-lhumanite-par-une-partie-de-lhumanite-ou-la-rhetorique-republicaine-comme-arme-terrible-contre-legalite-substantielle/)

Les nouveaux identitaires mettent en avant des questions dites culturelles soit-disant indifférentes aux questions sociales. Les réalités sociales sont résumées à un découpage spatial des groupes sociaux, une invention « sociologique » de classes moyennes à l’extension sans borne, un « aplatissement du monde au profit de quelques catégories », une survalorisation d’éléments réduisant des personnes à leur ascendance, leur passé (réel ou imaginaire), leur pensée ou pratique « religieuse » – particulièrement pour les immigré-e-s (dont celles et ceux français-e-s considéré-e-s comme pas tout à fait français-e-s) ou pour l’islam, alors que la montée des fondamentalismes touche tous les corpus de religion (catholicisme, évangélisme, autres chrétientés, judaïsme, hindouisme, islam, etc.), un déterminisme « religieux » remplaçant le déterminisme « racial » difficile aujourd’hui à revendiquer…

Au delà des points commentés, chacun-e pourra trouver des pistes de réflexion, des invitations à agir contre ces paniques identitaires construites à l’ombre des politiques néo-libérales et d’une certaine forme de mondialisation, de la dégradation des conditions de travail et du vivre ensemble, du régime de la « concurrence libre et non faussée » entre individu-e-s seul-e-s responsables de leur situation – comme hors de tous rapports sociaux et de l’histoire… Il ne faut pas s’y tromper la montée des « identités » est aussi un effet de l’individualisation narcissique ou de la guerre de toustes contre toustes prônée par le néolibéralisme, la méritocratie et la concurrence. A l’opposé des valeurs discriminatoires, nationales ou non, religieuses ou non, nous pouvons opposer l’égalité et la liberté pour toutes et tous, la mise en commun de pratiques historiques et sociales diversifiées, dans le respect de l’égalité et des droits de toustes – de tous les droits, faut-il le préciser… Ce qui nécessite des combats politiques, la construction de nouvelles formes institutionnelles prenant en compte les choix et les formes de sociabilité auto-définies et choisies par les un-e-s et les autres, etc.

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Laurence De Cock, Régis Meyran : Paniques identitaires. Identité(s) et idéologie(s) au prisme des sciences sociales

Editions du Croquant, Vulaines-sur-Seine 2017, 198 pages, 12 euros

Didier Epsztajn

1 Essentialiste : le groupe est défini comme une essence, il est ontologiquement séparé des autres groupes. Culturaliste : les comportements des membres de ce groupe sont définis complètement et exclusivement par le biais de la culture ou la sous-culture inhérente à ce groupe.

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