Debout contre les dettes privées illégitimes !

Le dernier numéro Les Autres Voix de Planète, revue du CADTM, vient de paraître !

Les membres et proches du réseau international du CADTM nous livrent ce trimestre leurs analyses et leurs expériences de luttes contre les dettes privées illégitimes (focus sur les dettes paysannes, dettes étudiantes, dettes hypothécaires, microcrédit)

Tandis que nous aspirons à l’exercice de nos droits les plus fondamentaux, l’endettement s’impose à nous, en tant que citoyen-ne-s d’un État, contribuables d’une municipalité, et en tant qu’individus d’abord. Outils de spoliation et de dépossession des peuples depuis des millénaires, les dettes privées enserrent nos corps, dictent nos choix. Dettes paysannes, dettes étudiantes, dettes hypothécaires, microcrédit… les dettes privées ont un impact destructeur aux quatre coins de la planète. Ces dettes doivent être questionnées. D’où viennent-elles ? Comment sont-elles contractées ? Pourquoi augmentent-elles ? À qui profitent-elles réellement ? Et, pourrait-on s’en passer ?

Du Sud au Nord, l’endettement de tou-te-s comme projet politique

Si vous gardiez à l’esprit que l’émergence de la lutte des classes remontait, en Europe, à la période de la révolution industrielle, avec le développement du salariat et des mouvements sociaux au début du 19e, et les premières organisations de travailleurs et travailleuses au milieu du siècle, c’est probablement que vous étiez restés arrimés à une réalité que vous connaissez bien, celle de l’économie moderne et de l’émergence d’une opposition d’intérêts entre patrons et salarié-e-s. Détrompez-vous ! La lutte des classes c’est aussi et avant tout une lutte d’intérêts entre débiteurs et créanciers. Et cela fait 5000 ans que ça dure.

L’expérience récente de la crise financière de 2007-2008 nous l’a âprement rappelé. Après avoir massivement distribué des prêts immobiliers toxiques à des millions de ménages désireux d’accéder à la propriété, la bulle immobilière a éclaté, et les banques, elles, ont été sauvées sans contreparties.

Le sauvetage de ces banques a nécessité l’injection massive d’argent public pour en éponger les pertes, et a donc pesé sur la majorité des citoyen-ne-s. En a résulté une explosion des niveaux de dettes publiques dans l’ensemble des pays de la zone euro, et l’obligation a posteriori pour toutes et tous de subir les mesures d’austérité budgétaires imposées par la Troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne, Fonds monétaire international) : coupes budgétaires dans l’éducation et la santé, privatisations, réformes du droit du travail et de la protection sociale, cadeaux fiscaux aux entreprises, etc.

Ces politiques d’austérité, les mêmes qui sont appliquées dans les pays du Sud depuis la crise de la dette des années 1980, n’ont pas amélioré l’économie, ni l’emploi, mais ont bel et bien appauvri la population, coupé l’accès aux droits, délité les solidarités et creusé le lit des nationalismes et de la violence.

La mise en faillite des banques, que les dirigeant-e-s politiques ont tout fait alors pour éviter, s’est appliquée immanquablement aux centaines de milliers de ménages qui se sont vus confisquer leurs biens comme c’est le cas en Espagne où plus de 600 000 personnes ont été expulsées de leurs logement depuis 2008, et en Grèce où des personnes sont jetées dehors car elles ne sont plus en mesure de payer leurs factures.

Pour témoigner de ces situations désastreuses, et des luttes dont elles sont l’objet en Grèce, en Espagne, en Islande, en Hongrie, en Croatie et partout ailleurs, ce sont notamment Filipidos Filippides du Comité Ventes aux Enchères STOP, Jérôme Duval du CADTM Belgique et Fàtima Martìn de la Plate-forme d’audit citoyen de la dette en Espagne, qui nous éclairent dans ce nouveau numéro de l’AVP.

Pendant ce temps-là, les banques, elles, ne sont pas réellement inquiétées, car rien n’a vraiment changé dans leur fonctionnement depuis la crise. La distribution de crédits toxiques a repris de plus belle et la casse des budgets sociaux, couplée à la baisse des revenus ne fait que relancer avec plus de vigueur la course à l’endettement des ménages, et de la majorité de la population appauvrie par l’austérité.

Agnès Rousseaux (Bastamag) nous dépeint le portrait d’une Amérique où 3 ménages sur 4 et 60 % des étudiant-e-s sont actuellement endetté-e-s. Pour une majorité, il s’agit de subvenir à leurs besoins de base. Et de plus en plus, ces citoyen-ne-s sont soumis-ses au contrôle des agences de notation personnelle, consultables par les assureurs, mais aussi les employeurs-ses.

Comme nous l’explique Eric Martin, professeur de philosophie au Québec, et Silvia Federici, militante féministe et écrivaine, l’endettement de tout un chacun est bien plus que le fruit hasardeux des relations asymétriques entre individus plus ou moins bien dotés en capital : il est un projet politique à part entière.

La privatisation de l’enseignement aboutit à un système de contrainte qui pousse les étudiant-e-s à élaborer des calculs économiques pour faire leurs choix d’études et maximiser les chances de rembourser leurs dettes.

De même, la récupération, par les agences de microcrédit, des initiatives d’entraide créées par les groupes de femmes, pour survivre aux effets délétères des plans d’ajustement structurel, aboutit à la destruction des solidarités et instaure des relations de contrôle, de surveillance et d’intimidation au sein même des communautés.

Ce projet politique, un système « d’esclavage partiel » pour reprendre les termes utilisés par Milton Friedman, est aussi celui d’une société où les exploiteurs sont mieux cachés et les exploités, individualisés. C’est une société dans laquelle travailleuses et travailleurs s’exploitent d’eux-mêmes, sans médiation d’un contremaître ou d’un patron, en investissant sur leur propre capacité de travail. Cet auto-investissement en progression constante depuis l’émergence de la micro-finance au Sud, et de l’auto-entrepreneuriat au Nord, permet aux capitalistes et aux banques de capter à sa source la plus-value créée par le travail.

Les institutions de microcrédit s’attaquent aux femmes

Loin de permettre aux populations d’accéder de manière satisfaisante à leurs besoins fondamentaux, le microcrédit constitue une formidable opportunité pour les banques d’investissement de conquérir le marché colossal que représentent les masses laborieuses les plus vulnérables, au moyen d’une politique agressive de distribution de crédit et de recouvrement des dettes. Il aboutit in fine à la bancarisation globalisée, promue par les agences de développement, ONG, et institutions financières internationales comme c’est le cas avec la Bank Al Maghrib au Maroc.

Fatima Zahra, au Maroc, Aurélie Kiyindon, au Congo Brazzaville, ou encore Émilie Atchaka, paysanne au Bénin, nous livrent témoignages, analyses et expériences de lutte contre les pratiques mafieuses du microcrédit qui s’adressent principalement aux femmes (70 % de la clientèle mondiale), et mène au surendettement, à la déscolarisation des enfants, à l’exclusion de la famille et de la communauté, voire à l’incarcération, et à la prostitution.

Le microcrédit prospère également sur le dépérissement des agricultures des pays dits en développement depuis le démantèlement des grandes banques de crédit rural, et accule les paysans et paysannes jusqu’à provoquer une hécatombe de suicides. En Inde, on dénombre au cours des 20 dernières années plus de 300 000 suicides de paysan-ne-s endetté-e-s et le nombre de victimes ne faiblit pas. 

Accompagnant l’orientation des politiques agricoles vers l’import-export, la spécialisation des cultures, l’ouverture des marchés et la dérégulation des prix, l’endettement croissant de la paysannerie et ses conséquences sur les droits des paysan-ne-s et le droit à l’alimentation nous sont décrits par Sekou Diarra du CAD-Mali et Vanessa Martin, paysanne et membre de la Fugea en Belgique.

Désobéir, aujourd’hui comme hier au système dette 

Éric Toussaint nous démontre dans son article, 5000 ans de dettes privées, que cette histoire ne date pas d’hier. Déjà, à l’époque de la Grèce antique, la marchandisation de l’économie et l’inégale répartition des richesses ont abouti à des situations insoutenables dans lesquelles s’appauvrissait une classe d’exploité-e-s de plus en plus nombreuse, et s’enrichissait une classe de créanciers de plus en plus réduite.

Pour remédier à ces situations de mise en servage, de l’époque mésopotamienne jusqu’au truck system de l’ère industrielle, les annulations de dettes et les grandes réformes contre les emprisonnements, contre les saisies (voire parfois les mutilations, les exécutions) et contre l’endettement insoutenable, ont toujours été le produit de luttes menées par les débiteurs contre leurs créanciers.

Il est donc possible de combattre le projet politique du néolibéralisme et son programme d’endettement illégitime de masse, qui s’applique du Sud au Nord, crise après crise, aux États, aux municipalités, au logement, à l’éducation, à l’agriculture, à la santé, et enfin à chacun-e d’entre nous.

L’endettement privé n’est pas différent de celui qui s’applique aux entités publiques, car il en est une des conséquences d’abord, et parce qu’il répond à une même logique ensuite, dont les principaux bénéficiaires restent les banques. Aussi, il nous permet de comprendre avec plus de sensibilité encore son pouvoir de contrôle, d’isolement et de destruction. Il nous fait sentir avec plus de proximité encore que seuls la solidarité et l’union de tout-e-s peut permettre de combattre efficacement un système injuste et insoutenable.

C’est le cas des militant-e-s du mouvement Strike Debt, littéralement « grève de la dette », issu de Occupy Wall Street, qui combat pour annuler les créances de milliers d’Étasunien-ne-s endetté-e-s pour des frais médicaux. De même que pour les militant-e-s de Vente aux enchères STOP en Grèce, la Plate-forme d’audit citoyen de la dette en Espagne, ou encore le Mouvement des victimes du microcrédit de Ouarzazate et la Caravane Internationale des Femmes contre le microcrédit au Maroc.

De ces combats contre les dettes privées illégitimes, naissent parfois des alternatives locales, ainsi que nous le démontre l’expérience de microcrédit autogéré de l’Union des Travailleurs-ses Sans Terres et du Mouvement National des Paysan-ne-s Indigènes en Argentine, ou encore la CADD au Bénin qui s’est inspirée des tontines pour créer une structure de formation et d’accès au crédit à des taux d’intérêt faibles et qui permet à ses membres de fixer eux-mêmes les modalités de remboursement.

Ailleurs encore, c’est le mouvement étudiant sud-africain #FeesMustFall qui fait preuve d’une détermination sans faille face à l’augmentation des frais d’inscription dans les universités, et qui, à l’image des Carrés rouges au Québec en 2012 – plus grand mouvement social de son histoire -, s’est construit sur la revendication du droit à l’éducation gratuite et pour toutes et tous et appelle dorénavant à la convergence des luttes pour combattre dans leur globalité les politiques néolibérales, néocoloniales et extractivistes mises en œuvre au bénéfice des grandes entreprises et sous la pression des agences de notation.

C’est l’ensemble de ces combats, menés à travers le monde contre des dettes privées illégitimes et insoutenables, que vous pourrez découvrir dans ce nouveau numéro de Les Autres Voix de la Planète, avec des articles d’analyse fouillés ou proposant des alternatives concrètes : la médiation de dette, Des salaires pour les étudiant-e-s, l’Islande après-crise, les divers dispositifs législatifs mis en oeuvre au dépens des peuples pour entretenir un marché de débiteurs…

Robin Delobel, Simon Perrin

http://www.cadtm.org/Debout-contre-les-dettes-privees

Et le lien pour vous abonner : http://www.cadtm.org/Revue-Les-autres-voix-de-la

Pour aller plus vite, 3 choses à retenir : 4 colis par an avec une revue ou un livre, 30 euros pour la Belgique, 38 euros pour l’Europe ; un numéro de compte : BE06 0012 3183 4322, et votre adresse de réception en communication

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