Introduction et sommaire de l’ouvrage « Prédateurs et Résistants »

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Loin de rester endormie sur ses lauriers, et bien souvent à rebours des discours sur son archaïsme prétendu, dans un monde globalisé et vraisemblablement promis à l’uniformité capitaliste, l’histoire des campagnes et des mondes ruraux a continué de produire, au cours des dernières années, d’importants travaux de recherche et d’apporter des résultats singuliers et utiles. Il faut dire que le retour en force de l’intérêt pour la terre et le territoire, pour l’agriculture et pour la nourriture, sur une planète qui dépassera bientôt les dix milliards d’habitants, a contribué à décloisonner les approches fondamentalement nationales qui avaient jadis prévalu, notamment en Europe, en histoire rurale. Ce retournement a conduit à s’interroger, désormais à l’échelle du monde, sur la diversité des voies empruntées par la croissance et par le progrès agricoles, confrontés dans le passé à des défis et à des enjeux comparables à ceux d’aujourd’hui.

Les travaux réunis dans cet ouvrage s’insèrent volontairement dans cette transition et dans cet état d’esprit novateur, et posent l’une des questions centrales dans l’évolution des campagnes dans le monde, à savoir celle de la possession de la terre et de son environnement humain et naturel. L’approche choisie par les contributions incorporées dans ce livre a été celle de la mise en commun des outils de l’histoire et des sciences sociales et juridiques, afin d’enrichir la connaissance par la confrontation des savoirs et des méthodologies.

En fait, depuis la fin du Moyen Âge, au moins, l’appropriation de la terre et de l’ensemble des ressources naturelles et humaines a connu une grande variété d’expériences, menée tour à tour par plusieurs protagonistes. Elle a été conduite dans le cadre de l’intégration progressive des territoires et des populations de la planète, et de l’extension graduelle du capitalisme en tant que système économique. Le déroulement et l’évolution de cette appropriation, spécialement foncière, ont naturellement accompagné les phases successives du fait colonial moderne et contemporain, tout en imprégnant durablement les sociétés concernées – et pas seulement dans le cas souvent évoqué du colonialisme européen.

Les effets de ces tendances, plus ou moins générales, ne se sont pas limités aux seuls territoires de l’expansion extra-européenne. Celle-ci a su profiter des expériences préalablement accumulées – parfois immédiatement antérieures – des formes du « colonialisme interne ». Et d’autre part, une telle expansion n’a pas dédaigné l’incorporation des pratiques et des logiques d’appropriation (et d’usurpation) autochtones, déjà existantes dans les espaces assujettis par le fait colonial ; nous le verrons précisément dans certains des travaux réunis dans ce livre.

De la même manière, l’expansion coloniale a pu ouvrir des perspectives nouvelles pour la théorie et la pratique de l’appropriation dans la métropole coloniale. Il n’est pas inutile de le redire : la colonisation et le colonialisme, tout comme l’appropriation de la terre et des ressources naturelles et humaines, ne sont pas seulement des processus extra-européens.

La nécessité de légitimer et de légaliser l’appropriation, dans chacune de ses manifestations, que ce soit en Europe ou ailleurs, aux yeux des protagonistes et des concurrents potentiels, a pu consolider la perception de sa « nature inéluctable », de sa « nécessité historique ». Ce sont des prétentions qui continuent, encore de nos jours, à alimenter des diagnostics et des propositions – sinon des postures idéologiques. Du coup, l’appropriation a pu devenir un fait intégral, parfois considéré comme étant inné et essentiel, ou un vecteur irrésistible du progrès et de la civilisation, apportés à ceux qui – prétendument - en étaient dépourvus, et ceci, non pas seulement dans les nouveaux espaces soumis et colonisés.

La conviction de « bien agir » ou de « fonder institution » (là où il n’y aurait eu qu’arbitraire et barbarie), grâce à l’introduction du droit de propriété, a été aussi un moteur pour l’action concrète ; le colonialisme a pu aussi se parer des atours de la bonne conscience et de l’autojustification. Le droit de conquête et la pratique pionnière des colonisateurs ibériques en Amérique, au 16e siècle, se sont progressivement métamorphosés et ont été adoptés par d’autres opérations semblables ultérieures, pratiquées par d’autres colonisateurs. Cela a donné lieu à une multiplicité de discours sur le bienfondé et les bienfaits de l’entreprise coloniale, aussi sur le plan de la propriété (et du droit de propriété), y compris de nos jours. Les manifestations actuelles d’une telle évolution sont visibles, même au sein des institutions internationales.

Pourtant, n’en déplaise à ses apologistes, l’appropriation, spécialement foncière, n’a jamais été un processus à sens unique, enfermé dans une seule voie ou direction – pas plus dans les mondes coloniaux que dans les territoires métropolitains. Une telle approche, passablement réductrice, est de plus en plus contestée grâce à une meilleure connaissance historique. C’est bien l’un des segments de la recherche ruraliste et historienne où les progrès se sont effectivement manifestés et accomplis, au cours des dernières années. S’il y a eu largement de l’appropriation (par exemple, par l’usurpation des terres et des ressources coloniales), il a pu y avoir également de la désappropriation et de la réappropriation, plus ou moins durables, plus ou moins permanentes, plus ou moins totales.

Entre, d’une part, l’expropriation usurpatrice et l’expulsion des hommes, amplement pratiquées dans les régions de conquête et d’occupation, et, d’autre part, la récupération par la résistance ou la rébellion, que ce soit par la victoire révolutionnaire ou par la volonté de l’Etat et de la loi, voire, par le biais du marché et de l’accumulation de capital, dans un rapport de forces particulièrement favorable, la dynamique de la possession et de la dépossession a eu mille visages et mille itinéraires. Les textes de cet ouvrage en montrent la diversité, souvent contradictoire, parfois surprenante ou déroutante. Le mouvement a été visiblement permanent, même s’il reste à en dévoiler plus précisément, et à en retracer plus finement les attendus sociologiques.

Les campagnes modernes et contemporaines de par l’ensemble de la planète n’ont jamais été le théâtre d’une histoire immobile, à sens unique et sans repenti, ni dans les colonies, ni dans les métropoles. De nos jours, elles sont sans doute appelées à connaître des nouveaux rebondissements et sursauts. Nous avons besoin de préciser les notions utilisées, d’aiguiser nos outils descriptifs et analytiques, de même que nos repères historiques, si nous ne voulons pas passer à côté de la connaissance et de la compréhension des évolutions à venir.

Dans ce sens, l’objectif de cet ouvrage, issu d’une session double du congrès européen d’histoire rurale de Gérone, en Catalogne, a été de repérer d’une façon intégrale ces différents cas et expériences d’appropriation, de désappropriation et de réappropriation, qu’ils soient européens ou extra-européens, qu’ils soient plus ou moins ponctuels ou plus ou moins durables, entre le 16e siècle et le 21e siècle. Il a été également important, à chaque fois, de reconstituer la totalité du processus, dans sa nature territoriale et foncière (et des ressources naturelles), dans sa dynamique démographique et sociologique (entre le conflit et le consensus), dans son contenu économique (entre l’intérêt et la nécessité du marché), dans sa pratique légale et législative (entre le droit colonial, le droit coutumier indigène et le droit tout court). Mais les travaux présentés dans ce livre, qui vont de l’Europe à l’Asie, et de l’Amérique à l’Afrique, ont souhaité également considérer la portée générale représentée par chacun des cas examinés, hormis leur naturelle spécificité. Ce n’est pas l’un des atouts mineurs de chacune des contributions produites.

L’ouvrage peut être divisé en trois parties, autour des trois questions centrales qui apparaissent toutes dans les textes retenus, à savoir : les formes de la dépossession, les enjeux de la résistance, et le rôle de l’État. Ainsi, si le classement par rubriques effectué est nécessairement arbitraire, il permet toutefois d’insister sur les sujets abordés en priorité par chacune des contributions. L’approche finale essayée par Gérard Béaur, met en perspective historienne les résultats partiels obtenus ; elle a déjà le mérite de rétro-alimenter la discussion, autour de la problématique générale considérée. Nous sommes, en effet, devant un champ de recherche et de réflexion qui demande à être davantage labouré dans les années à venir.

Nos remerciements les plus sincères et appuyés aux Éditions Syllepse qui rendent possible la publication de ces travaux et leur diffusion auprès d’un large public.

Pablo F. Luna et Niccolò Mignemi

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Table des matières

Introduction : Pablo F. Luna et Niccolò Mignemi

Les formes de la dépossession

  • Omar Bessaoud : Les tribus face à la propriété individuelle en Algérie (1863-1873)

  • Atsushi Miura : Dynamique des systèmes fonciers imbriqués aux Philippines, depuis le 16e siècle

  • Pierre Blanc : Quand la question foncière éclaire la conflictualité au Proche-Orient

Les enjeux de la résistance

  • Pablo F. Luna: Terre et droit dans le nord-ouest de l’Espagne : entre le « Manifiesto legal » et la « Natural razón »

  • Alejandro Guzmán Maldonado : Terre et conflit en Colombie : La résilience paysanne

  • Etienne Le Roy : L’Afrique noire et les « communs ». Rétrospectives foncières et confrontation au marché

Le rôle de l’Etat

  • Simone Misiani : La colonisation rurale dans une perspective d’histoire globale : L’exemple de l’Italie du sud

  • Benoît Grenier et Michel Morissette : Sous la seigneurie, le pétrole : La survivance de la  propriété seigneuriale au 20e siècle (le cas de l’Ile d’Anticosti)

  • Anne Jollet : Au nom de la propriété

  • Salvador Alvarez et Alejandro Tortolero : Expansion de la propriété foncière, conflit rural  et réforme agraire au Mexique (1856-1940)

En guise de conclusion

  • Gérard Béaur : Les enjeux de l’appropriation du sol

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Pablo F. Luna, Niccolò Mignemi (Dir.) : Prédateurs et Résistants

Appropriation et réappropriation de la terre et des ressources naturelles (16e-20e siècles)

Editions Syllepse,

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_22_iprod_688-predateurs-et-resistants.html

Paris 2017, 308 pages, 25 euros

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Télécharger au format PDF : Affiche 23 mai

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