Energie et luttes quotidiennes de femmes

La première édition du livre date de 1974. Dans son introduction de 1991, Fatima Mernissi parle de sa relation au passé, « Vivant dans une société qui nous force à substituer le passé au futur, arborer son présent comme bouclier dans les rues des médinas et les citadelles des bureaucrates est une gymnastique salutaire », de la situation des femmes dans les années 70 et dans les années 90, des paysannes condamnées à l’analphabétisme, de la surveillance des patriarches « gardiens du pétrole et des inerties », des femmes et de leur liberté, « La liberté, l’affirmation de soi consiste dans ce genre de situation à partir de l’unique valeur qui compte : soi-même. C’est ainsi que je fonctionne la plupart du temps qu’au plaisir, autant bien sûre que je puisse l’identifier, enrobé qu’il est derrière tous ces voiles d’interdits », de paroles et d’interviews de femmes illettrées « comme pour exorciser le démon du silence », de la vente de leur travail par des femmes dans la rue…

Les femmes, le Maroc des femmes, le silence ancestral et le discours sonore des hommes, « Dans le Maroc des femmes, gagner sa vie est la préoccupation essentielles des êtres et leur raison d’exister », la confusion entre histoire et fantasmes, « la femme improductive et recluse n’a existé dans la réalité historique marocaine que comme un cas très exceptionnel », l’article 115 de la Muduwana et « le fossé qui sépare le vécu féminin et les principes inspirant cet article », le monopole du discours masculin, les ruptures opérées dans la « condition féminine » durant les dernières décennies, les changements avortés ou produits dans les rapports sociaux de sexe, l’absurdité de la hiérarchie entre infrastructure et superstructure, le sexe des « masses »… L’auteure souligne, entre autres, les décalages entre les discours féminins et les discours masculins, le réel différant « du monde prescrit comme idéal par le discours masculin « sonore » », la peur d’être accusé-e d’athéisme et comment sont abordés certains problèmes (polygamie, répudiation, inégalité des sexes au niveau de l’héritage, contraception, etc.), l’inégalité proclamée ses sexes dans le discours masculin sonore, le travail des femmes, leur droit d’expression, leur droit à un salaire, le fantasme masculin de « l’homme pourvoyeur » et la « femme-fantôme », le couple et sa construction asymétrique, la fidélité uniquement exigée pour les femmes, la caprice des hommes comme « unique loi et juge » (polygamie, répudiation)…

« Les vies des femmes interviewées détruisent par leur simple témoignage le fantasme clef du discours masculin « sonore »… »

L’auteure aborde aussi le refus du partenaire choisi par les parents, l’institution du wali ou de la tutelle matrimoniale, la volonté des femmes de maitriser leur fécondité et la contraception, « le contrôle de l’espacement des naissances émerge dans le discours féminin comme un problème angoissant », la critique des programmes de planning familial (au nom d’un certain « anti-impérialisme ») « sans jamais se demander, en fait quel était le désir des femmes marocaines et leurs besoins en la matière », le refus de faire participer les femmes à l’élaboration et à l’implantation des politiques démographiques, l’élite masculine et l’oubli que « la sève populaire est à cinquante pour cent féminine »…

Fatima Mernissi analyse le patrimoine obscurantiste et militant, les perceptions du réel, l’analphabétisme des femmes, l’emmurement physique et mental des enfants de sexe féminin, les dispositifs terroristes des hommes pour contrôler les femmes, celui qui « s’érige en gardien et interprète légitime et exclusif du patrimoine et de son contenu », l’imbrication des rapports sociaux, « le rapport des sexes est toujours inextricablement et inconditionnellement lié au rapport de classes », la nécessité d’intégrer « le féminin » dans les théories et les pratiques du changement, les unités statistiques qui réduisent la complexité du réel…

Des interviews, la parole donnée à des femmes vouées au silence, « prendre le risque de perdre du temps et de se ridiculiser »

La lecture des différents entretiens fait ressortir de multiples dimensions de vie et de pratiques sociales. J’en souligne certaines : le travail des femmes – les femmes ont, ici comme ailleurs, toujours travaillé -, la résistance permanente – céder n’est pas consentir, comme l’écrivait Nicole Claude Mathieu -, la volonté de maitriser sa fécondité – par la contraception et l’avortement -, l’extrême présence du choisir – sa vie, son travail, son partenaire -, la place de l ‘éducation – « l’accès à l’éducation fur une incroyable échappée et une trouée inespérée vers l’extérieur », etc. Des récits, historiquement et socialement situés qui en disent souvent plus long que les savantes analyses produits par les discours sonores masculins.

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De l’auteure :

sexe, idéologie, islam, contradictions-dans-les-institutionnalisations-des-rapports-sociaux-de-sexe/

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Fatima Mernissi : Le monde n’est pas un harem

Paroles de femmes du Maroc

Editions Albin Michel, Paris 1991, 266 pages, 15 euros

Didier Epsztajn

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