De l’importance du langage dans l’univers de l’identité de genre

Allocution pour le panel « Déconstruire l’identité de genre en régime de domination masculine », donnée au Left Forum de New York, 2016

(Introduction – coupée de la vidéo)

Je suis linguiste de formation et j’ai passé 14 ans à organiser politiquement des féministes radicales contre la prostitution. Mon allocution va combiner ces compétences et examiner comment le nouveau vocabulaire du transgenrisme fonctionne pour effacer les femmes et supprimer la parole des femmes.

(Début de la vidéo)

Même si j’ai eu des rapports d’amitié et de travail avec des personnes transgenres durant de nombreuses années à Portland – c’est là que j’habite, à Portland (Oregon) – c’est à travers la question de la prostitution que j’en suis venue à me pencher sur les éventuels risques de la politique transgenriste.

Georgina Beyer a vécu en tant qu’homme blanc en Nouvelle-Zélande avant de transitionner à l’âge de 27 ans. Georgina s’était prostitué comme gay avant de remporter un siège au parlement néo-zélandais et de réclamer la légalisation de la prostitution. Lorsqu’a été adoptée en 2003 la loi légalisant la prostitution, aucune travailleuse du sexe ne siégeait au parlement néo-zélandais.

Ce fait m’a conduite à apprendre que partout au monde, plusieurs organisations de « droits des travailleurs sexuels » comptent des transfemmes dans des postes de premier plan, et j’ai dû réfléchir beaucoup aux raisons pour lesquelles une catégorie démographique aussi restreinte parmi les prostituées bénéficiait d’une plate-forme médiatique aussi disproportionnée. Avec tout ce que je sais sur la façon dont la hiérarchie de genre fonctionne dans la prostitution, je ne pouvais plus ignorer l’augmentation des militants transgenres dont les voix marginalisaient celles des femmes à propos de lois concernant presque exclusivement la vie des femmes.

J’ai organisé de nombreuses conférences et événements de lutte contre la prostitution, et j’ai une longue expérience face aux réactions verbalement agressives de défenseurs de l’industrie du sexe. Mais je n’ai pas connu de premières menaces de violence crédibles avant 2012, lorsque j’ai organisé une conférence féministe radicale à Portland. C’est à ce moment-là que des activistes transgenres ont commencé à harceler les propriétaires de lieux de conférence que j’avais loués pour les forcer à annuler les contrats de location signés ; ils ont aussi lancé des appels publics à agresser les femmes que j’avais invitées à mes conférences. Ils ont dressé la liste des hôtels où séjournaient ces femmes et ont dit des choses comme « Allez les attraper, allez les suivre, lancez-leur des briques à la figure ».

Je pourrais parler de ces menaces terroristes pendant plusieurs heures, mais comme je ne dispose que de quinze minutes, je vais passer à l’étape où on a commencé à me traiter de « SWERF » et de « TERF ».

Définitions des mots SWERF et TERF

En tant qu’activiste anti-prostitution, mes articles et mon travail tournent autour de l’industrie du sexe, alors mon statut de SWERF (féministe radicale critique du travail du sexe) a été confirmé. Par contre, mon statut de TERF (féministe radicale critique du transgenrisme) n’a été que suggéré parce que je n’écris pas sur les enjeux du transgenrisme, je m’occupe surtout de la prostitution.

Beaucoup de féministes radicales sont elles-mêmes des femmes autrefois prostituées, mais comme avec toutes les expressions dont je vais discuter aujourd’hui, il ne s’agit pas de descriptions précises de ces femmes, mais d’agressions verbales.

L’examen des étalages de n’importe quel magasin de pornographie devrait démontrer à quel point les hommes sont créatifs dans leurs façons d’exprimer leur mépris des femmes. Par contre, on n’a pas multiplié d’expressions pour désigner les hommes qui achètent du sexe ; on les qualifie simplement de « johns » ou michetons. Les michetons qui violent, agressent et assassinent des prostituées continuent à être simplement appelés des michetons. Tout se passe comme si le prétendu crime d’exclusion reproché aux féministes était en quelque sorte la plus grave des agressions que vivent les femmes prostituées. Je peux vous assurer que ce n’est pas le cas.

Voici quelques exemples des insultes concrètes adressées aux TERF. Je pourrais vous en citer des milliers, mais je me suis limitée à quelques exemples pour vous en donner un aperçu… et puis il y a cette personne (photo d’une personne couteau à la main qui dit sur Twitter « Allez me chercher une TERF »)…

De façon similaire, tout comme il n’y a pas de nouveau mot spécifique pour désigner les michetons agresseurs, il n’existe pas de mot à propos des hommes qui s’en prennent surtout aux personnes transgenres. C’est dire que les appellations SWERF et TERF n’ont pas du tout été créées pour mettre en lumière les problèmes réels auxquels sont confrontées les personnes trans, qui sont de graves problèmes. Ces mots servent essentiellement à intimider des femmes, à blackbouler des femmes et à retirer aux femmes le droit d’association politique.

cis-

Un autre dispositif linguistique utilisé par les transactivistes est le préfixe cis-. La transactiviste renommée Janet Mock a écrit un livre intitulé Redefining Realness où elle définit le concept de cis- comme désignant « les personnes non trans qui sont plus susceptibles de s’identifier au genre correspondant au sexe qui leur a été assigné à la naissance ».

Un fait assez cocasse à propos du bouquin de Janet Mock est que son titre original était Fish Food avant de devenir Redefining Realness. « Fish » est un terme du jargon transgenre pour désigner une transfemme qui passe pour une femme de façon si convaincante qu’elle dégage pratiquement une odeur de poisson… Juste au cas où il y a dans la salle des personnes naïves, il faut savoir que les hommes disent depuis longtemps que nos vagins sentent le poisson. Je vais simplement tenir pour acquis que la plupart d’entre vous avez déjà entendu cela.

Revenons à l’expression « cis- » ; elle est censée être plus neutre que TERF mais fonctionne tout de même comme une massue anti-femmes.

Parler de cisfemme confère aux femmes un pouvoir qu’elles n’ont pas. Bien qu’il soit vrai que les personnes trans souffrent d’énormes discriminations, il ne s’ensuit pas logiquement qu’être une cisfemme constitue un privilège. Dans notre monde misogyne, être une femme signifie encourir de la discrimination et du manque de respect dans presque toutes les interactions sociales. Être perçue comme une femme ne fournit donc pas d’avantages, de ressources ou de pouvoir au départ.

En outre, il est faux d’affirmer que quiconque n’est pas transgenre est cisgenre. L’exemple le plus évident est celui des lesbiennes. Celles-ci ne se conforment certainement aux attentes sociales à l’égard des femmes lorsqu’elles aiment romantiquement d’autres femmes. Il est facile de songer à beaucoup d’autres exemples.

Il n’y a rien que le préfixe cis- réalise que l’expression « non-trans » ne peut également réaliser sans relayer littéralement des milliards de femmes dans une sous-catégorie. Nous sommes déjà placées dans des catégories sous-humaines, nous n’avons pas besoin de nouvelles formes de subordination.

identité de genre

Un comité parlementaire britannique a récemment signalé la définition suivante de l’identité de genre : « L’identité de genre est le genre auquel une personne s’identifie ». Bref, votre identité de genre est votre identité de genre. C’est une définition terrible. Vous n’avez pas besoin d’un diplôme en linguistique pour savoir que c’est une définition horrible et inutile.

Sans une forme ou une autre de fondement objectif, l’identité de genre semble faire surtout référence à des stéréotypes sexuels. Je n’ai pas encore vu de définition de l’identité de genre qui ne dépend pas soit de faits biologiques soit de stéréotypes sexuels.

Mais si nous ne sommes pas censées nous référer à la biologie, nous devons connaître le nouveau critère à partir duquel définir maintenant les hommes et les femmes. Quel est ce critère ? La présente partie de mon allocution sur le langage porte sur le fait que j’aimerais pouvoir critiquer des définitions de l’identité de genre qui font sens pour moi, mais ces définitions ne cessent de bouger et de se référer à elles-mêmes, de sorte que je ne peux même pas trouver de base par où commencer.

genderfluid et genderqueer

Les mots genderfluid et genderqueer sont des termes utilisés par les personnes qui se perçoivent comme extérieures à la structure binaire de genre; elles s’identifient comme ni masculines ni féminines. Elles sont « non binaires ».

Par contre, si le genre est un spectre et non une structure binaire, alors tout le monde est non binaire. Personne n’est un simple stéréotype caricatural tiré de la boîte rose de la féminité d’un côté ou de la boîte bleue de la virilité de l’autre. Les pénis et les vagins ne déterminent pas des traits de personnalité innés.

Les gens se disant genderfluid ou genderqueer tiennent pour acquis le fait d’être extérieurs aux boîtes rose et bleue. Or nous vivons tous et toutes à l’extérieur des boîtes rose et bleue. Personne ne veut être mis dans une boîte. Je suis sans boîte, ne me mettez pas en boîte. Il en est de même pour vous. Les boîtes de genre ne sont pas adaptées aux êtres humains, les féministes le savent depuis très longtemps et protestent contre ces boîtes depuis très longtemps.

Nous devons briser le pouvoir que possèdent les stéréotypes de genre pour façonner les expériences humaines et cesser d’insister sur la nécessité pour les hommes et les femmes de s’identifier aux caricatures rose et bleue des êtres humains.

cissexisme et transmisogynie

Parlons maintenant du cissexisme, un mot que je n’arriverai jamais à prononcer facilement, et de la transmisogynie. La transmisogynie est attribuée aux cissexistes. Une règle clé du patriarcat est d’excuser et de dissimuler la domination masculine et les mécanismes qui la préservent ; vous gagnez des points bonus si vous arrivez à en blâmer une femme.

Les accusations de transmisogynie sont surtout dirigées contre des femmes, principalement les femmes féministes, beaucoup plus qu’elles ne l’ont jamais été pour décrire les hommes qui commettent les violences réelles que vivent les personnes trans. Tout se passe comme si on prenait le sang des personnes transgenre que répandent des hommes et que l’on en barbouillait les mains de femmes. Pourtant, ce n’est pas nous qui causons cette violence.

La conformité de genre des femmes, aujourd’hui qualifiée de cisféminité, ne protège pas les femmes contre l’oppression. Pour les femmes, le genre est le plus souvent une expérience lourde et menaçante.

J’aimerais pouvoir me souvenir du nombre de fois où des hommes m’ont dit à propos de la prostitution : « Bon sang, j’aimerais bien pouvoir être payé juste pour avoir des rapports sexuels, ça semble génial, le meilleur boulot au monde ! » Comme si le fait que des hommes soudoient des femmes démunies pour leur imposer des rapports qu’elles ne désirent pas était un privilège auquel on a droit du fait d’être une femme. Que nous sommes chanceuses, hein ?!

Ce n’est pas par hasard si le stéréotype d’une prostituée est une femme hyperféminisée portant trop de maquillage, exhibant trop de peau, portant ce qu’on appelle des talons de strip-teaseuse, les plus hauts talons hauts que l’on puisse acheter. Les prostituées sont les plus féminisées des femmes et elles sont les femmes les plus souvent violées et les plus souvent assassinées.

L’accusation de cissexisme empêche les femmes d’aborder des problèmes comme la prostitution qui affectent de manière disproportionnée et parfois exclusivement les femmes. Nous ne pouvons plus dire que la misogynie vécue par les femmes est un problème, parce que ces propos sont qualifiés d’« exclusionnaires ». Nous sommes entrées dans une politique qui reconnaît la transmisogynie comme un problème et la misogynie comme un privilège que les femmes auraient en regard des personnes transgenres…

Comme l’a écrit Sarah Ditum sur son blogue : « J’essaie de vivre en tant que femme dans un monde patriarcal et, franchement, c’est suffisamment pénible comme tel sans me faire dire que le corps féminin pour lequel ma culture me punit est un privilège en soi ».

Voici quelques exemples de la façon dont les accusations de transmisogynie rendent littéralement indicible le sexisme qui arrive aux femmes :

droits des porteurs d’utérus

Levez votre main si vous êtes un porteur d’utérus !

Le journal étudiant de l’Université d’Amherst, dans l’État du Massachussets, a publié un article sur le droit à l’avortement et ils l’ont inscrit sous leur nouvelle rubrique intitulée « droits des porteurs d’utérus ».

J’ai une hypothèse quant à la raison pour laquelle il est contraire à l’éthique de dire que les femmes ont des vagins mais progressiste de dire que les femmes ont des utérus. Cette hypothèse est basée sur le fait qu’il y a des douzaines, sinon des centaines de termes d’argot pour désigner les seins et les vagins des femmes – je suis certaine que nous pouvons toutes penser à plusieurs mots pour cela – mais avez-vous considéré qu’il n’existe pas de terme d’argot pour l’utérus ? Il n’y a pas de terme d’argot pour un ovaire. Il n’y a pas de terme d’argot pour le col de l’utérus. Les femmes sont jugées par ce que les hommes voient, et comme ils ne voient pas notre utérus et nos ovaires et notre col de l’utérus, alors, qui s’en soucie ?

Les hommes n’ont pas vraiment montré beaucoup d’intérêt pour la vie intérieure ou le corps intérieur des femmes, et je pense que cela se reflète dans ce vocabulaire.

Cette illustration est censée favoriser une prise de conscience de l’enjeu de l’avortement et quelqu’un a cru avoir une bonne idée en remplaçant le mot femme par l’expression « adulte porteur d’utérus ».

Les lois limitant l’avortement sont bien sûr dirigées contre les femmes parce que nous sommes des femmes. Il s’agit des efforts de la société pour contrôler le corps des femmes car seules les femmes peuvent produire de nouveaux êtres humains. Nous ne pouvons pas déconnecter le débat sur l’avortement de l’oppression des femmes puisque tout le débat sur l’avortement existe parce qu’il repose sur la production de ressources que seules les femmes peuvent produire.

« parent d’accouchement » et « chestfeeding »

Dans l’édition 2014 de son Manuel de compétences de base, L’Alliance des sages-femmes de l’Amérique du Nord a remplacé les mots « femme » et « mère » par « individu enceint » (pregnant individual) et « parent d’accouchement » (birthing parent).

(Un membre de l’auditoire ajoute : « En espagnol, vous traduiriez le mot « parent » par « père ».)

Il y a seulement deux semaines, des transactivistes ont envahi les médias sociaux pour se plaindre de la façon dont la Fête des mères était « transphobe ».

Les femmes ne sont plus censées parler d’« allaitement au sein ». On recommande l’utilisation du terme « chestfeeding » (« nourrir à la poitrine… ») parce que les seins sont maintenant tenus pour transphobes. Pourtant les hommes ont des seins, eux aussi. Lorsque des hommes contractent un cancer du sein, on parle bel et bien d’un cancer du sein, et non de cancer de la poitrine pour épargner les sentiments de ces pauvres petits mâles. Le terme biologique de poitrine englobe beaucoup plus que les glandes mammaires anciennement connues sous le nom de seins.

trou avant

Parlons maintenant du « trou avant », autrefois connu sous le nom de vagin.

Le collège Mount Holyoke, un établissement d’enseignement des arts et des lettres, a récemment annulé une représentation de la pièce emblématique d’Eve Ensler Les Monologues du vagin, et voici ce qu’ils ont donné comme raison de cette annulation : « La pièce offrait une perspective extrêmement étroite de ce que signifie le fait d’être une femme ».

Dans un billet écrit pour le New York Times au sujet de cette annulation, Elinor Burkett note que les transactivistes insistent pour parler de « trou avant » et d’« organes génitaux internes » comme solutions de rechange au mot « vagin ».

Soyez à l’affût du nouveau spectacle « Les Monologues du trou avant », qui devrait être lancé sous peu…

Ces exigences irrationnelles sabotent des collectes de fonds féministes et font annuler des performances des pièces féministes. Il ne s’agit pas d’un problème marginal : cela a commencé à Mount Holyoke, mais cette mode a maintenant gagné le New York Times et New York Magazine et les journaux The Nation et The Guardian. Ce vocabulaire de trous avant, de chestfeeding et d’adultes porteurs d’utérus est aujourd’hui notre monde.

Le capitalisme offre une variété infinie de choix entre des produits peu importants, mais très peu de choix en ce qui concerne les questions les plus cruciales et influentes. Vous pouvez vous procurer du déodorant à aisselles sous forme de bâton, d’aérosol, de tube à bille, de crème, de gel, de poudre et même d’une pierre, mais vos choix pour le président du pays se résument à des Démocrates et des Républicains.

Le capitalisme aime mettre l’accent sur vous l’acheteur, vous l’individu, vous qui êtes si spécial, plutôt que de mettre l’accent sur les communautés de classe, de race et de sexe, parce qu’il aime découper la population en données démographiques toujours plus commercialisables. Le fait de supprimer le mot « femme » de la langue anglaise, et vraisemblablement de toutes les autres langues si les objectifs transactivistes sont atteints, rend le féminisme impossible en niant que les femmes constituent une classe définissable. Les femmes resteront exploitées sexuellement et resteront opprimées, mais aujourd’hui nous ne pouvons en parler sans être accusées d’opprimer d’autres personnes.

Le capitalisme adore les jeux de langage éternellement changeants qui fragmentent les gens en des catégories de plus en plus multiples, et les quelque 50 genres proposés par Facebook démontrent qu’il est impossible de suivre le rythme accéléré de ces nouveaux termes. Mais un mur recouvert de boue demeure un mur, quelle que soit la quantité de boue que vous y lancez, et une femme à qui on enfonce de la terre dans la bouche pour l’empêcher de parler demeure encore une femme.

Merci beaucoup.

Samantha Berg

Version originale : http://johnstompers.com/2017/03/sam-berg-words-in-the-world-of-gender-identity/

Version vidéo : 

https://www.youtube.com/watch?time_continue=13&v=hkKI5tz_XmM

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/04/24/de-limportance-du-langage-dans-lunivers-de-lidentite-de-genre/

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