« À mort la démocrature ! », fresque d’Itvan Kedanian et Lask, Paris, mai 2017

Les hasards de mes randonnées urbaines m’ont amené à rencontrer à différentes dates quatre grandes fresques du même crew, le TWE. Ce groupe de graffeurs est constitué de nombreux membres principalement issus de la Seine Saint-Denis. Les plus de 1000 productions du crew sont fort diverses mais les fresques que j’ai découvertes quai de Valmy (10ème arrondissement), rue Noguères (19ème) et celle de la rue Ordener (18ème arrondissement) ont des points communs. Les quatre sont situées dans des quartiers populaires et ont été réalisées sur des murs d’« expression libre », tolérés par la municipalité sinon autorisés. Le deuxième point commun est le thème : ce sont des œuvres politiques contestataires qui sont ouvertement des invitations voire des incitations à la révolte, à l’émeute, à l’affrontement avec les forces de l’ordre.

Les responsables municipaux ont d’ailleurs réagi en recouvrant très rapidement trois des quatre fresques. La quatrième fresque encore visible à la date où j’écris ce billet est située sur le mur d’un ancien dépôt de la SNCF, rue Ordener, au nord du quartier de la Goutte d’Or. Elle est comme ses fresques-sœurs de grandes dimensions (environ 40mx4m). Comme les autres fresques, elle a la même composition : une figure centrale portant le message et, de part et d’autre, deux scènes d’illustration.

Au centre donc, le portrait réaliste d’un homme à tête de chien, une carotte dans la bouche, sur lequel est peint un message « Je suis un mouton ». A gauche, une scène de guerre : trois soldats munis de masque à gaz, fixent le spectateur. A l’arrière-plan sont peints des fusées, des chars d’assaut, un hélicoptère de combat. Personnages et armes de guerre sont peints en noir sur fond blanc. L’homme à tête de chien a été exécuté par une autre main : la schématisation de la scène de guerre s’oppose au réalisme et à la précision du portrait. Des graphismes rouges entourent le personnage central d’une aura de mort (tête de mort, paquet de cigarettes, revolver, corde de pendu, symbole de la monnaie européenne etc.). A droite, des « manifestants », portant sweat-shirt, capuche et sac à dos prennent d’assaut l’Assemblée nationale. Devant le Palais-Bourbon, un député sans visage fait un discours. Sur le fronton est écrit « Démocrature ». Les assaillants s’affrontent aux brigades anti-émeutes, reconnaissables à leurs casques, à leurs boucliers et à leurs matraques. À l’extrémité, trois enfants regardent, curieusement, ailleurs.

Les street artists ont sensiblement reproduit le même pattern de fresques « politiques » (même organisation spatiale en triptyque, même opposition entre le noir et blanc et la couleur, même opposition de style entre celui d’Itvan Kedanian et celui de Lask, quasi reproduction à l’identique des CRS et du décor etc.) Mon intérêt a porté bien davantage sur la signification sociologique et politique de l’œuvre que sur sa forme qui souffre d’un manque évident d’originalité.

Moins d’une semaine après l’élection du Président de la République, une fresque dénonce la dictature du régime parlementaire, fondement de notre démocratie (la démocrature), associe à notre modèle politique la violence de la guerre, interpelle le chaland l’invitant à renverser, non par le vote mais par la force, le symbole de nos libertés démocratiques, l’Assemblée nationale.

De jeunes garçons, graffeurs de leur état, témoignent à leur manière d’une crise de la représentation en France. Nombreux sont ceux qui ne croit plus ni à la politique, ni aux « représentants du peuple ». Ils s’inscrivent, certainement sans le savoir, dans le prolongement historique de l’anarchisme du 19ème siècle. Beaucoup peinent à se reconnaître dans les partis traditionnels, y compris celui des Insoumis et les partis trotskistes pourtant révolutionnaires. Ces partis ont présenté des candidats à l’élection présidentielle et en présenteront aux législatives. Même si leurs leaders interrogent la notion de délégation de pouvoir, tous s’inscrivent dans le fonctionnement ordinaire du système politique. A gauche de l’extrême gauche, une frange de notre jeunesse n’a plus aucune confiance dans la parole politique. C’est peut-être le sens caché de ce député sans visage à la tribune qui déclame son discours avec force gestes. Il parle mais ce qu’il dit n’est pas « entendu » par une fraction non négligeable des jeunes Français. Façon de dire que le discours politique n’est plus audible. Métaphore graphique du fossé entre les « élites » et les jeunes issus des milieux populaires.

Ils construisent alors comme une forme de résistance une nouvelle geste héroïque dont ils seraient les héros, terrassant le capitalisme honni, incarné par les hommes politiques coupables de tous leurs maux et tenus en premier lieu comme les responsables de leur exclusion sociale.

Le spectacle de « La prise du Palais-Bourbon » n’est pas sans évoquer les émeutes du 6 février 1934. Ce jour-là, des milliers de manifestants d’extrême-droite, des anciens combattants et des membres des Ligues, tentèrent de renverser le régime parlementaire après le renvoi du préfet Chiappe. Curieuse correspondance. Les images dans nos mémoires s’entrechoquent, se télescopent. En 34, les factieux étaient des fascistes. Aujourd’hui, ce sont nos enfants qui veulent détruire les acquis de nos révolutions, celle de 1789, celle de 1830, celle de 1848. 

Les fresques « politiques » d’Itvan Kedanian et de Lask parlent de la désespérance d’une partie de notre jeunesse et de ses « romantiques » solutions. Certes, je n’ignore pas le mal de vivre de toute jeunesse, la réalité des laissés pour compte de la mondialisation, le côté provocateur et bravache de nombre de nos « petits gars » de banlieue, les ratés de l’intégration, le scandale de l’échec scolaire et de la « reproduction sociale ». Il n’en demeure pas moins que les images que nous donnent à voir les crews de banlieue n’annoncent rien de bon. 

Le street art, dans ce contexte, apparait comme un exutoire mais le rejet radical du politique, de ceux qui font la Loi, de la police, l’institution qui les fait respecter, laisse planer de bien sombres nuages sur l’avenir des exclus.​

Richard Tassart

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