L’action politique à l’ère du terminable. Entre temps sociaux et temps historiques

Avec l’aimable autorisation de la revue ContreTemps

« Deux temps historiques, inconciliables, s’affrontaient dans cette lutte sans trêve possible, qui opposait l’homme des totems à l’homme de la théologie. Car, tout d’un coup, l’archipel en litige était devenu un archipel théologique. Les îles changeaient d’identité, s’intégraient dans le mystère. (…). Faisant un bond de milliers d’années, cette mer Méditerranée devenait l’héritière de l’autre Méditerranée, et recevait avec le blé et le latin, le vin et la vulgate, l’imposition des signes chrétiens. Les Caraïbes n’atteindraient jamais l’Empire des Mayas ; ils seraient arrêtés, race frustrée et blessée à mort, au meilleur moment de leur tenace effort séculaire. Et de leur grande migration manquée, qui avait débuté peut-être sur la rive gauche du fleuve des Amazones, quand la chronologie des autres indiquait un XIIIe siècle qui ne l’était que pour eux, il restait seulement sur les plages et les rivages la réalité des pétroglyphes caraïbes, jalons d’une épopée jamais écrite, avec ses êtres dessinés, encastrés dans la pierre, sous de fiers emblèmes solaires »1.

Des trajectoires historiques, inconnues l’une à l’autre, se sont rencontrées sous le signe d’un Nouveau Monde il y a désormais six siècles. L’une des accélérations rythmiques trouvées par ce temps devenu commun est donnée par la Révolution française aux couleurs vivement dépeintes dans cet ouvrage d’Alejo Carpentier. L’inconciliabilité des temps historiques s’est fondue dans une nouvelle histoire mondiale, celle où la nouveauté peut surgir toujours et partout, imprévisibilité des passions politiques des peuples2. Un temps historique, venu de la dynamique du capitalisme, semble avoir unifié l’histoire de l’humanité, créé un seul univers mental, tendu les esprits et les actions vers l’accumulation comme seul mode d’existence. Il est une part de vérité dans cette affirmation. Mais la fusion des temps historiques, battant aux rythmes de l’accumulation économique et de la possibilité du changement politique, n’a pas abattu les murs entre temps sociaux. L’inconciliabilité de ces temps – en tant que représentations du temps – qui rythment tel ou tel groupe, telle force sociale dominante ou dominée, et cette pluralité des rapports aux actions menées n’ont pas disparu. Elles conservent une prégnance sensible dans l’espace comme dans le temps3.

Le débat considérable qui a opposé Fernand Braudel à Gurvitch est un point de départ intéressant pour penser la question du temps face au problème écologique. Les enjeux de cette discussion fondamentale doivent être reconsidérés4. Braudel, qui s’appuyait sur une tripartition temporelle, de la longue durée des équilibres géologiques ou économiques au court terme politique, considérait le déploiement social et immédiat du temps comme vain à l’explication en science sociale5. Son adversaire sociologue protestait contre cette attitude qu’il plaçait sous le signe d’un impérialisme historien. Il argumentait qu’au contraire, les perceptions sociales du temps étaient pertinentes pour comprendre nos sociétés, et qu’elles étaient irréductibles au temps historique.

Ce débat prend une tonalité différente à l’heure du changement climatique. D’une certaine façon, il se dramatise. S’en tenir à une incompatibilité, dans l’analyse comme dans le réel, entre temps social et temps historique revient à penser toute forme d’articulation entre eux comme impossible. D’une discussion épistémologique, nous en arrivons en réalité à une limitation considérable de l’action humaine, la séparation absolue entre sociologie et histoire revenant à dissocier l’agir collectif du cours de l’histoire. La dimension tragique de cette discussion préexiste à la prise en compte de la question écologique. Elle en est cependant renforcée. La tripartition de Braudel s’effrite alors que notre présent est précisément celui où se mêlent longue durée, moyen et court terme. La très longue durée, celle des équilibres géologiques et climatiques, émerge, de façon sensible, dans le court terme : en d’autres termes, elle fait surface et n’est guère prête à redescendre dans les profondeurs de ces forces invisibles qui orientaient l’histoire. Ces forces profondes deviennent au contraire plus visibles à mesure que nous entrons davantage au sein de notre temps historique, celui où ces trois dimensions s’unissent pour n’en produire qu’une, celle du temps écologique.

Le temps de l’économie, celui des cycles de Kondratiev, n’est plus subordonné à la très longue durée : il modifie directement les équilibres géo-climatiques du fait de la puissance considérable que l’être humain a acquise sur ces derniers6. Dès lors, le temps court des événements politiques, à l’importance passagère et potentiellement négligeable un jour, devient le seul à pouvoir provoquer une modification contemporaine des dynamiques travaillées par le temps long. Inversion de la chaîne causale entre temporalités historiques, entremêlement incertain pour les sciences sociales comme pour les sciences dures des réalités qu’elles recouvraient : la montée à la surface de cette longue durée relève d’un défi immense à l’analyse sociale – et, in fine, à l’action politique.

L’articulation de ce temps écologique avec la diversité des temps sociaux doit être doublement envisagée. Tout d’abord, cette diversité recoupe l’existence de forces sociales aux intérêts opposés, aux conceptions de l’espace et du temps différenciées ; cette diversité, liée partiellement à la structuration inégalitaire de l’économie capitaliste, se redouble dans certaines situations d’un rapport culturellement différencié à l’espace-temps, notamment en ce qui concerne les populations peu ou pas intégrées aux relations capitalistes de production ; comme une périphérie parfois oubliée, les communautés indigènes d’Amazonie répondent souvent à cette seconde situation. L’objet de cet article est d’envisager les potentielles conflictualités engendrées par l’articulation entre ce temps écologique et ces temps sociaux doublement structurés. Le cas bolivien est plein d’enseignements sur l’absence concrète d’articulation entre ces temps différenciés. À l’étudier, nous pouvons en creux apercevoir les possibilités de liens réels, et nécessaires, pour les articuler.

L’entrée dans le temps écologique est sensible : déjà, les remous de ces forces remontées se font sentir, particulièrement dans la zone intertropicale. Les temps sociaux, quant à eux, présentent une inertie certaine, fruit de leur lente construction et d’une permanence des représentations imaginaires, qui n’intègrent pas ou peu cette entrée dans un temps nouveau.

L’entrée dans le monde du temps écologique

Le cas bolivien est paradigmatique de cette évolution : plus qu’en Europe, les effets actuels du changement climatique s’y font sentir, à l’origine d’une accentuation significative de la migration, elle-même source d’une certaine uniformisation sociale – qui vient précisément contrarier les prétentions gouvernementales à encourager des formes de « socialisme communautaire »7.

Le changement climatique en Bolivie : réalité présente et à venir

Que le changement climatique ne soit pas un horizon lointain, comme il a en réalité bien souvent été présenté, est une réalité vécue par les Boliviens dès aujourd’hui. L’horizon de notre époque paraît depuis l’Europe d’autant plus inaccessible et peu concevable qu’il n’est pas senti, que ses effets semblent en définitive relever d’abstractions ou de spéculations scientifiques, parfois mises en cause au hasard des errements des uns et des autres. Un scientifique, Dirk Hoffman, travaille à la publicisation des études afin de mettre en évidence les liens entre le changement climatique et le renforcement particulièrement aigu des sécheresses sur l’altiplano bolivien8. Cet été 2016, les impacts de cette sécheresse se sont particulièrement fait sentir pour les agriculteurs, et les plaintes du secteur avicole – craignant de manquer de grain pour les volailles – ont été particulièrement fortes à l’égard du gouvernement. Outre les effets de pression considérables que cela impose à l’État central, tenu de réguler cette crise climatique, ces premiers effets du changement climatique font craindre un ralentissement à moyen terme de la croissance économique – lié à deux contraintes exogènes, la baisse des prix du gaz et du pétrole sur les marchés mondiaux, ainsi que le changement climatique. Exogène et venu de loin dans le temps : voici deux caractérisations qui ne sauraient tenir clairement pour le changement climatique. L’entremêlement des actions humaines présentes et son accélération sont tels qu’ils ne sauraient être tenus comme indépendants de celles-ci. Reste ensuite, historiquement comme dans l’actualité, à déterminer la distribution des responsabilités relatives au changement climatique. C’est sur cet axe de dette écologique que se définit la politique internationale environnementale de la Bolivie9.

L’urbanisation : entre intégration capitaliste et exode climatique

L’urbanisation gagne la Bolivie qui restait jusqu’il y a peu un pays à majorité rurale10. Ce phénomène ne va pas sans des incidences profondes sur l’adaptation au changement climatique, de la même façon qu’il y est profondément lié. En effet, l’assèchement progressif de l’altiplano devient un problème aigu pour les populations paysannes : les communautés ne peuvent bien souvent assurer leur survie du fait des conditions de production fortement détériorées. Cette détérioration prend un caractère dramatique du fait du changement climatique, comme en témoigne la très forte sécheresse de l’été dernier. Il serait toutefois inexact d’attribuer cette urbanisation accélérée et exponentielle au seul changement climatique. En effet, l’un des effets collatéraux de la politique de renforcement de l’État entreprise par le Mouvement au socialisme (MAS) au gouvernement en Bolivie a précisément été de favoriser le développement du marché intérieur – et, avec lui, les incitations nouvelles liées au mode de consommation capitaliste. C’est donc de nouveaux horizons qui se présentent à de nombreux Boliviens, y compris pour celles et ceux qui habitent dans les campagnes, voire dans les parcs nationaux ou les territoires indigènes. Les communautés agricoles comme les communautés indigènes se trouvent donc modifiées, par influence réticulaire du nouveau modèle de consommation, et les structures mêmes des communautés, un moment supposées donner un nouvel horizon au socialisme11, se délitent peu à peu du fait de ces nouvelles dynamiques. Il faut préciser ici que, s’il y a bien dans ces dynamiques les effets cumulés du temps historique capitaliste et des modifications du climat émergeant dans notre temps écologique, ses effets sont différenciés. En effet, les peuples des terres hautes, majoritairement quecha et aymara, ont plus d’affinités électives avec le capitalisme que les peuples des terres basses, dont le fonctionnement se place clairement sous le signe de la pré-modernité. Il n’est pas inutile de préciser ceci dans la mesure où ce sont les premiers qui, dans la décennie à venir et dès aujourd’hui, doivent migrer pour peupler les terres des seconds. Les contradictions du marché semblent donc entraîner les tensions potentielles du territoire, liées au changement climatique.

De l’homogénéisation comme défi à l’État plurinational

Ces dynamiques historiques ne sont pas sans produire un effet politique direct. En effet, les peuples indigènes viennent d’obtenir une reconnaissance sociale et politique et sans précédent avec la nouvelle Constitution de 2009. Paradoxe cruel de l’histoire, c’est à ce moment que ces tendances historiques érodent leurs singularités culturelles érigées ou reconstruites auparavant comme outil principal pour former cohésion et résistance contre les précédents appareils d’État. Trente-sept nations sont reconnues en Bolivie, et cette notion d’État plurinational est novatrice et interpelle l’analyse. L’inclusion politique et administrative des indigènes a progressé. Cependant, certains territoires indigènes commencent déjà à se vider, et la puissance d’homogénéisation des désirs qu’implique la progression du capital dans le pays constitue un défi considérable pour cette idée neuve. Le temps du capital est, d’une certaine façon, le temps premier : c’est le temps social dominant qui rencontre et guide en partie le temps historique. L’une des dimensions de cet État plurinational nouveau était précisément de donner une figure juridique à la volonté de dépassement du capitalisme : d’une part, le Suma Qamaña devait ouvrir un horizon alternatif de développement, quand l’État plurinational constituait la forme juridique d’un dépassement de la logique étatico-nationale importée d’Europe12. La puissance de la subsumption à la logique du capital semble toutefois s’ancrer dans la vie quotidienne bolivienne, et la propriété privée se concentrer en même temps qu’elle se développe13.

Dès lors, l’autonomie politique de la périphérie, un instant incarnée par la notion aymara de Pachakuti, commencement d’un temps nouveau, se voit rattrapée par deux dynamiques sensibles dans le temps présent : celle du changement climatique et celle du capital. La dynamique du temps écologique peut, au moins partiellement, entraver la dynamique du temps capitaliste. Ce point de tension incite à trouver des solutions d’urgence pour garantir la production, sans toutefois permettre une intégration conséquente de l’émergence du long terme climatique dans le temps présent. Dès lors, la logique de l’adaptation domine, afin d’assurer la reproduction des conditions de production. En d’autres termes, le piège posé par le temps écologique est le suivant : son émergence contemporaine peut pousser à accentuer la dynamique du changement climatique, à tenter de préserver coûte que coûte le mode de production capitaliste14. L’adaptation est une logique liée au court terme, celui de la production présente, et elle risque de faire oublier toute volonté de mitigation. La spirale négative dans laquelle sont alors entraînées les sociétés humaines est particulièrement puissante. Dans ce temps historique nouveau dominé par le temps écologique, autrefois renvoyé au très long terme, le risque d’une logique uniquement adaptative est l’enfermement temporel, dans un présent éternel qui ne saurait le rester longtemps.

L’inertie des temps sociaux face au temps historique

La centralité du temps écologique dans notre contemporanéité n’enlève rien à l’articulation complexe entre les temps sociaux et le temps historique. En réalité, les temps sociaux sont toujours conflictuels, différenciés, et relèvent parfois de paradigmes spatio-temporels incommensurables. L’indigénisme dans les formes qu’il prend en Bolivie, articulé à l’action transnationale d’organisations non gouvernementales, est révélateur de cette dimension conflictuelle des temps sociaux. Cette incommensurabilité relative n’enlève rien au fait prégnant que le temps social dominant, sur lequel les autres doivent s’aligner tant bien que mal, est celui du capital. Enfin, ces rapports différenciés au temps comme à l’espace interrogent quant au caractère diffus et global du problème écologique.

Indigénisme et pré-modernité

Dans les rues de La Paz, en passant devant le ministère du Développement rural, les mots des affiches qui y figurent frappent le passant : « allier le moderne à la tradition ». L’ambiguïté temporelle semble toute entière y être exprimée. Il n’est pas question, pour le président Morales et son administration, de considérer l’indigénisme comme un retour à un passé idéalisé. Ce serait davantage le cas des indianistes, considérant que l’utopie à atteindre a déjà existé, avant l’arrivée des Espagnols15. Encore une fois, et même si la distinction – comme toute distinction analytique – a un caractère simplificateur, nous pouvons distinguer les peuples des terres basses et ceux de l’altiplano. La théorie indigéniste, les mots d’ordre du katarisme16, viennent des hauts plateaux et des Andes. Là-bas, l’indigénisme, structuré autour de la CONAMAQ, s’est définitivement articulé avec les milieux universitaires et forme un ensemble théorique défini, reposant essentiellement sur la défense de l’ayllu, structure communautaire aymara. La dimension construite de cet horizon indigéniste apparaît clairement, et le rôle qu’y a joué l’anthropologie est loin d’y avoir été secondaire ; d’une certaine façon, cette théorisation a permis de construire des ponts avec la pensée socialiste, et l’un des artisans de ces liens n’est autre que l’actuel vice-président bolivien, Alvaro García Linera. Cette dimension venue de l’altiplano s’articule donc à la modernité, et les forces sociales qui lui sont liées souhaitent pour une bonne partie y plonger17. Au contraire, les communautés des terres basses construisent plutôt leur engagement politique et social à partir d’une pratique d’organisation sociale qu’ils ne souhaitent pas abandonner. Leur fonctionnement peut largement être qualifié de pré-moderne, et leurs rapports au marché capitaliste, par différence avec l’émergence d’une bourgeoisie aymara, sont épars et ne permettent pas une accumulation réelle de richesse. Dès lors, leur perspective quant au Vivir Bien – traduction espagnole du Suma Qamaña – est ancrée dans une pratique existante, mais menacée. C’est alors qu’ils trouvent un appui décisif dans les ONG transnationales ou la coopération transnationale. Mais le rapport social au temps et à l’espace de ces instances est bien distinct, elles qui fantasment souvent une communauté imaginée – exotisme aidant. Dès lors, l’appui stratégique de la coopération internationale a modifié dans les années 1990 les structures communautaires, et les ONG ont souvent inventé les mots d’ordre des mouvements indigènes, ce qui n’est pas sans avoir eu des effets paradoxaux18. Le temps mythique de la reconstruction, le temps menacé de la vie amazonienne, et le temps stratégique de la coopération, forment un ensemble hétérogène qui cependant partage un élément de base essentiel : un rapport plus ou moins construit et projeté à la pré-modernité comme territoire de pensée stratégique dans la défense de l’environnement.

Le temps social dominant

Cependant, le caractère hétérogène de cet ensemble n’est pas sans conséquences. Le versant aymara, plus propre à accepter l’accumulation capitaliste comme mode normal de fonctionnement social, peut en l’occurrence se trouver en situation objective de dissociation avec le reste du bloc hégémonique. La crise du Tipnis, en 2010, a en ce sens porté un certain coup à l’unité dudit bloc arrivé au pouvoir en 2006. Dès lors, la politique centralisée de l’État bolivien, qui souhaite affirmer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire bolivien, peut entrer en tension avec les revendications d’autonomie de certains peuples indigènes. Le temps de l’État, distinct, semble être celui de la synthèse. C’est en tout cas ce que revendique le Vice-Président, reprenant à son compte le concept gramscien d’État intégral, dans une perspective plutôt hégélienne. L’État doit opérer une synthèse entre les différents secteurs de la société, ce qui implique de composer avec le capital. Pour assurer la transition énergétique, il doit conserver un potentiel d’accumulation lié en ce cas à la rente gazière ou encore à l’agriculture de l’Oriente. C’est donc un moment de transition qui est défendu depuis le gouvernement bolivien, au grand dam de certains écologistes et intellectuels ayant auparavant appartenu au bloc hégémonique au pouvoir. Du temps immédiat de l’espace à préserver immédiatement, l’État souhaite orienter « l’horizon d’époque »19 dans un moyen terme qui peut passer par le sacrifice de certaines zones écologiquement sensibles20. Cette composition avec le capital donne à ce dernier une prééminence certaine, dans la mesure où assurer l’unité du pays et la continuité de la production est un impératif qui divise profondément le bloc hégémonique aujourd’hui fissuré. Le temps du capital reste en outre absolument incompatible avec la sauvegarde des communs environnementaux, à moins que ce dernier les saisisse comme opportunités d’accumulation21. Dès lors, les tensions propres à l’action gouvernementale deviennent grandes, d’autant plus que, comme nous l’écrivions plus haut, la puissance de conversion sociale de la société de consommation est immense. L’orientation que donne le temps du capital à l’ensemble de la société, qui convertit nécessairement l’espace comme sol à exploiter sans fin et sans considération pour la finitude des ressources qu’il contient, encore moins pour l’impact sur l’atmosphère, est de fait incompatible avec une modification du trajet temporel impliquée par le temps écologique. L’inclusion de la logique consumériste au sein d’une société pauvre peut produire de sérieux effets d’inertie, jusqu’à ce que cette logique soit satisfaite ou produise de l’insatisfaction.

Quelle communauté pour communs environnementaux ?

Le temps écologique est également celui de la décision politique. Et il n’est pas de décision politique sans niveau de décision. Une forme plutôt classique de théorie politique voudrait qu’à chaque niveau de décision corresponde un type de problème et, partant, un type de régime décisionnaire. Le problème écologique est cependant diffus non seulement sur le plan d’une temporalité qui fait irruption dans un présent dont les frontières deviennent incertaines, mais également dans l’espace, dès lors que les frontières nationales ne suffisent pas à circonscrire le problème dans des limites assurées. A priori, une réponse s’impose d’elle-même, le problème est global et doit de ce fait être réglé au sein des institutions internationales ; c’est nier l’articulation entre temps du capital et rupture écologique. Le gouvernement bolivien tente de sortir des tensions internes en projetant le problème environnemental dans sa dimension internationale : revendiquer la justice climatique et affirmer la responsabilité des pays européens et des États-Unis dans le changement climatique permet de produire du consensus. Il serait facile de n’y voir qu’une manœuvre politique. En réalité, ceci peut nous interroger sur les capacités relatives des gouvernements à produire des effets de rupture avec la logique d’accumulation et, partant, avec le modèle de développement capitaliste. Le cas de la Bolivie semble nous indiquer cette leçon : une pays périphérique risque toujours d’être rattrapé alors qu’il semble construire son autonomie un instant, par la force sociale du capital22 – force qui présente une inertie prodigieuse dans son incapacité à assurer les conditions de sa reproduction, ce qui nécessiterait d’intégrer vraiment la contrainte écologique. Diffus et global, c’est peu dire que l’écologie interroge per se l’articulation entre niveaux de décision et perceptions sociales du temps et de l’espace. Sans doute le sens profond du global se trouve-t-il dans l’analyse, au niveau d’espaces donnés, de ces perceptions différenciées et des effets perceptibles du temps historique, aujourd’hui le temps écologique.

L’ère du terminable

Qu’il ait été possible un jour de considérer l’incapacité intellectuelle ou pratique à articuler temps sociaux et historique ne saurait prévenir les tentatives présentes de s’y atteler. Le changement climatique, brutal, bouleverse la conception ancienne de l’histoire : toutes les durées se précipitent soudainement à la surface autrefois réservée au seul temps court.

Réalité présente dont il faut tirer un enseignement : la clarté historique du temps, qualité intrinsèque de la tripartition proposée par Fernand Braudel, s’efface dans le tourbillon de notre époque, marquée premièrement par le changement climatique. Cette complexe confusion devient donc une identité partagée entre temps sociaux et temps historique, qui, pour perdre le souffle que lui donnait la longue durée désormais soumise aux impératifs les plus courts, se voit dépossédée également de son uniformité et sa puissance de mesure ; face au changement climatique, le temps de l’historien court le risque de devenir lui aussi « multiforme »23. Ce mélange des temps autrefois séparables dans l’analyse, mélange et multiplicité qui ne sont pas sans évoquer ceux du temps sociologique, ne signifie toutefois pas que temps sociaux et temps historique soient désormais alignés.

C’est sans doute la principale leçon du cas bolivien abordé ici : le changement climatique est déjà là, la sécheresse frappe, réorganise l’espace et l’habitation du territoire, menace à moyen terme la sécurité alimentaire de la population, risque de créer des tensions sociales dans cet État plurinational. Les effets de la conflictualité politique et des soubresauts négatifs de l’économie mondiale et régionale – le pari de l’accumulation primitive par le gaz et le pétrole dominant – pèsent également sur cette longue durée autonome auparavant. De fait, ils ne sont d’ailleurs aucunement limités au territoire bolivien, et cette interaction entre temps est également une interdépendance des espaces : la redéfinition des temporalités impose de repenser la spatialité.

Les temps sociaux ne répondent pas symétriquement à la nouvelle articulation plurielle du temps historique : leur force d’inertie semble d’une puissance particulièrement significative. Seul le temps social dominant, celui du capital, paraît de nature à les articuler si l’on se tient à la réalité présente. Cependant, nul n’ignore que le système d’accumulation et le mécanisme de subsumption qui lui est lié entrent immédiatement en contradiction avec le temps historique présent – que nous avons proposé de nommer temps écologique. Le processus d’articulation sous domination du capital, l’abolition de l’espace par le temps24, n’est donc pas de nature à s’adapter à cette situation nouvelle, où les décisions politiques et les cycles économiques affectent directement notre temps présent. Nous retrouvons ici l’espace : pas d’écologie sans pensée du territoire, pas d’abolition abstraite de l’espace acceptable pour penser les conditions de reproduction de l’humanité au futur.

Marx est d’un intérêt certain ici : ce que nous apprend L’Idéologie allemande est décisif. L’opposition entre nature et culture se résout précisément dans l’histoire humaine, celle-là même qui donne son rythme à l’articulation entre l’être humain et son environnement. Cette pensée prend une dimension particulière à l’aune de l’ère anthropocène : la puissance humaine sur son propre environnement prend une dimension jamais atteinte, l’espèce humaine comme telle devient la première force de transformation des dynamiques géologiques et climatiques. Il en est désormais responsable, comme une validation pratique de l’anthropocentrisme au moment où il montre toutes ses limites pour concevoir le monde. De fait, l’un des centres d’influence majeurs sur le climat devient l’espèce humaine comme telle25.

C’est de cette situation inédite que provient la nécessité de penser l’articulation des temps sociaux avec le temps écologique. C’est un impératif pour les sciences sociales, qui dans l’urgence du temps présent ne sauraient se réfugier derrière une fictive neutralité axiologique. Il faut donc penser l’articulation, et c’est en ce point que nous souhaitons conclure cet article, comme des pistes de réflexion qui, nous l’espérons, seront heureusement parcourues et prolongées. Il nous paraît qu’un point de départ pour considérer cette articulation peut se trouver dans la pensée stratégique d’Ernesto Laclau. Ce dernier défend la nécessité de créer des équivalences discursives entre différents secteurs sociaux afin d’unifier leurs demandes, et ainsi, faire peuple26. Nul doute que cette perspective tienne à la fois de la méthode pour prendre le pouvoir, mais également des clefs pour le conserver. Aux équivalences discursives, nous pensons nécessaire d’articuler des équivalences pratiques entre modes de production. En effet, nul ne saurait imaginer articuler les temps sociaux totalement, projet unitaire passablement dangereux. Il faut donc penser l’autonomie relative des temps sociaux entre eux, tout en les alignant sur les nécessités objectives du temps écologique. Les équivalences pratiques relèvent d’un temps social diamétralement opposé à celui du capital, et l’aiguillon qui devrait aider à cette articulation peut tout à fait être pensé comme une réactualisation du socialisme. Au temps capitaliste, qui unifie les temps sociaux contre le temps écologique et détruit toute considération relative à la préservation de nos conditions d’existence27, il faut donc opposer et concevoir le temps socialiste de la pluralité articulée à notre contemporanéité. Aux équivalences stratégiques pour conquérir et garder le pouvoir populaire, ajoutons donc les équivalences pratiques pour gouverner le temps écologique.

« Comme vous le savez peut-être, je suis sans réserve en faveur d’une histoire de la longue durée, sous-jacente, impérieuse, mais comme de cette expression j’ai fait un tel usage et un tel mésusage, j’aimerais en changer l’appellation et parler si possible de l’interminable, tour à tour force d’épanouissement et force de stagnation et de recul »28. C’est ainsi que Braudel décrivait la longue durée dans un de ses derniers textes sur la question. L’interminable, force cyclique, comme le mouvement des marées ou les équilibres plus lents des océans profonds, dégageait l’horizon et rendait infimes les mouvements humains d’une vie. Ce sont les surfaces qui s’agitent aujourd’hui, ces forces profondes ne descendront plus, intégralement émergées. Les moindres de nos mouvements déterminent notre horizon, sur lequel s’est posée une lourde brume. Et ce, pour une raison loin d’être mystérieuse : la cadence de nos pas est désormais rythmée par la perspective réelle du terminable.

Pierre-Yves Cadalen

Pierre-Yves Cadalen est doctorant au CERI-Sciences Po. Il étudie la situation des forêts boliviennes et équatoriennes – Yasuni et Tipnis – afin de proposer une caractérisation des rapports de pouvoir écologique contemporains.

1 A. Carpentier, Le siècle des lumières, Paris, Gallimard, 1962, pp. 328-329.

2 I. Wallerstein, Comprendre le monde   introduction à l’analyse des systèmes-monde, Paris, La Découverte, 2009.

3 Fondamentalement, le rapport au temps est un rapport à l’espace et réciproquement, à l’exception peut-être du rapport capitaliste au temps, facteur d’abolition de l’espace, pour reprendre les termes de David Harvey.

4 A. Maillard, « Les temps de l’historien et du sociologue. Retour sur la dispute Braudel-Gurvitch », Cahiers internationaux de sociologie, vol. 2, n° 119, 2005, pp. 197 222.

5 F. Braudel, « Histoire et sciences sociales : la longue durée », Réseaux, vol. 5, n° 27, 1987, p. 33 : « Pour l’historien, tout commence, tout finit, par le temps, un temps mathématique et démiurge, dont il serait facile de sourire, temps comme extérieur aux hommes, “exogène” disent les économistes, qui les pousse, les contraints, emporte leurs temps particuliers aux couleurs diverses : oui, le temps impérieux du monde. Les sociologues, bien entendu, n’acceptent pas cette notion trop simple. Ils sont beaucoup plus proches de La dialectique de la durée, telle que la présente Gaston Bachelard. Le temps social est simplement une dimension particulière de telle réalité sociale que je contemple ».

6 P.J. Crutzen, « La géologie de l’humanité : l’anthropocène », Écologie & politique, n° 34, 2007, pp. 141-148 ; C. Bonneuil et J.-B. Fressoz, L’événement anthropocène, Paris, Seuil, 2013.

7 A. García Linera, Socialismo comunitario. Un horizonte de época, La Paz, Vicepresidencia del Estado plurinacional de Bolivia, 2015.

8 Le lien vers le blog qu’il entretient régulièrement est le suivant : http://www.cambioclimatico-bolivia.org/

9 S. Labarthe, « Yasuní-ITT en Équateur : le projet peut-il encore atterrir au niveau local ? », Mouvements, n° 76, 2013, pp. 90-104.

10 Selon l’Institut national de statistiques, la population dans les villes de plus de 10 000 habitants avait augmenté de près de 800 000 de 2005 à 2010. Cette évolution est allée grandissant, ce dont témoigne particulièrement l’extension immense, rapide et peu ordonnée de la ville d’El Alto.

11 AGL, Ibid.

12 Cf. le livre collectif, Un estado, muchos pueblos: la construccion de la plurinacionalidad en Bolivia y Ecuador, Arkonada Katu (dir.), Icaria Editorial, 2012, 216p. Et, Badie Bertand, L’Etat importé : Essai sur l’occidentalisation du monde, Fayard, 1992, 334p. 

13 Le dernier rapport de la CEPAL indique une réduction importante des inégalités en Bolivie, mais signale également que toute avancée plus importante dans ladite réduction devra passer par la taxation des revenus les plus importants, ceux du premier décile de l’économie bolivienne, Cf. Estudio económico de América Latina, CEPAL, 2016. A noter également que la réduction bienvenue des inégalités renforce les capacités d’un marché interne favorable au développement de structures capitalistes de production.

14 À l’évidence, il n’est guère possible de limiter l’analyse au seul niveau national, et la Bolivie ne saurait être tenue responsable de ce phénomène où la responsabilité historique des pays européens et des États-Unis est incomparablement plus lourde.

15 Ce courant indianiste a été fondé par Fausto Reinaga, théoricien de la lutte politique des peuples autochtones.

16 Le katarisme est un mouvement qui dans les années 1970 a tenté d’articuler la question indigène – au sens de défense culturelle de l’identité des peuples autochtones – et la question sociale.

17 Entretien mené avec Sarela Paz le 9 août 2016 à Cochabamba.

18 Entretien mené le 19 août 2016 avec des responsables du Lidema (ligue de défense de l’environnement) à La Paz. Ainsi, dans le cas du mouvement autour du Tipnis, l’intangibilité a été posée par les écologistes comme le cœur de la campagne, alors que cette même intangibilité, absolue, mettrait en péril les conditions d’existence des indigènes dans leur territoire.

19 Cette expression est souvent utilisée par le vice-président pour qualifier la perspective stratégique de l’État plurinational de Bolivie.

20 Le projet de barrage au sein du parc Madidi est un exemple de cette perspective.

21 R. Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Paris, La Découverte, 2014.

22 R. Zavaleta Mercado, Lo nacional-popular en Bolivia, Mexico, Siglo veintiuno editores, 1986.

23 F. Braudel, « Histoire et sciences sociales : la longue durée », art. cit., pp. 33 34 ; F. Braudel, Les Ambitions de l’histoire, Paris, Éditions de Fallois, 1997, p. 187 : Fernand Braudel évoque les paliers sociologiques et les paliers historiques ; ces derniers s’effondrent, et les étages se réunissent.

24 D. Harvey, Géographie et capital, Paris, Syllepse, 2010.

25 C. Bonneuil et J.-B. Fressoz, L’événement anthropocène, op. cit. La centralité du capital dans ce fait nouveau que l’humanité a acquis une telle force de transformation de la nature est à souligner. La notion de capitalocène renvoie essentiellement à cette dimension essentielle. Plus que de s’opposer, ces deux notions paraissent se compléter : problème global qui concerne tous les êtres humains, le changement climatique trouve ses origines dans l’expansion capitaliste des deux derniers siècles. Ses origines et effets différenciés sont à cet égard d’une ironie tragique : la région où s’est forgée cette accumulation – l’Europe – sera parmi les moins affectées par les effets du changement climatique.

26 K. Olson, Imagined sovereignties, New-York, Cambridge University Press, 2016, pp.1838.

27 K. Polanyi, La grande transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 2009, pp. 22-23, cité in Jérôme Maucourant, Avez-vous lu Polanyi ?, Champs, 2005, p. 19 : « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert ».

28 F. Braudel, Écrits sur l’histoire II, Paris, Arthaud, 1990, p. 259.

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