Personne n’a fondamentalement « droit » à des rapports sexuels, même pas les personnes handicapées

Les débats concernant l’industrie du sexe ne sont jamais très éloignés de la vigilance d’une féministe, et un des arguments qui retient toujours mon attention veut que la prostitution doive être légalisée, car, sans des « travailleuses du sexe », ces pauvres, misérables personnes handicapées n’auraient jamais de rapports sexuels.

Des gens n’ayant jamais manifesté le moindre intérêt pour faire campagne contre la réduction des prestations d’invalidité ou pour l’accessibilité des locaux se montrent soudain préoccupés par notre « droit » à des rapports sexuels ? C’est malhonnête, et cette rhétorique cache un préjugé validiste pas très subtil.

La présupposition que personne ne voudrait jamais avoir par choix personnel des rapports sexuels avec une personne handicapée est non seulement inexacte mais offensante. Une vision infantilisée des personnes handicapées contribue aussi à l’idée qu’avoir des rapports sexuels avec l’un ou l’une d’entre nous est mal ou bizarre, ajoutant au stigmate et aux préjugés qui limitent nos vies.

Dans l’environnement médiatique actuel, nous sommes déjà dépeint/e/s comme des profiteurs/ses paresseux/ses. Dans les films, nous sommes les courageuses sources d’inspiration qui existent pour motiver les autres à l’action en les culpabilisant à la pensée du caractère affreux de nos vies. Et dans le domaine médical, c’est nous-mêmes qui sommes le problème, avec nos corps et nos esprits bancals nécessitant des traitements onéreux que la sécurité sociale peut être réticente à nous rembourser.

Donc ce n’est pas une surprise si les personnes non handicapées ne savent quoi penser de nous. Si elles en pincent pour une personne handicapée, des questions à savoir si cette personne se briserait pendant un rapport sexuel (indice : communiquez), ou si le rapport sexuel leur fait mal (indice : communiquez), entre autres dilemmes, peuvent créer des obstacles que beaucoup de personnes perçoivent comme trop difficiles à affronter. En effet, quelque 70 % des Britanniques « n’envisageraient pas » d’avoir de rapports sexuels avec une personne handicapée, d’après un sondage de l’Observer

Les préjugés sociaux à cet effet sont si ancrés que certaines personnes handicapées sont elles-mêmes réticentes à fréquenter d’autres personnes handicapées : dans deux exemples, publiés par Disability Horizons, un homme handicapé – inquiet de ne pouvoir trouver une partenaire – a tenu des propos offensants sur les femmes éprouvant des problèmes de santé mentale, alors qu’un autre – justifiant son utilisation de femmes prostituées – a qualifié les femmes handicapées de « pis-aller ».

Il est donc important de comprendre que cette prétendue impossibilité pour les personnes handicapées de trouver quelqu’un avec qui baiser est ancrée dans des préjugés sociaux. Et, plutôt que de contester et combattre ces idées fausses et offensantes, on voit encore des gens pour qui la solution est de défendre le droit d’accès des handicapés masculins (on parle presque exclusivement d’hommes) à des rapports sexuels avec une personne prostituée. Donc si vous vous battez pour le « droit » des personnes handicapées à des rapports sexuels par le biais de la prostitution, songez un peu au fait que vous renforcez des préjugés discriminants, au lieu de nous libérer.

C’est peut-être une idée impopulaire, mais il est vrai que personne n’a fondamentalement besoin de rapports sexuels. Ce n’est pas comme la nourriture ou l’eau, où une personne meurt d’en être privée. Le sexe peut être fun, déstressant et excitant, et ne pas avoir de rapports sexuels quand notre libido est élevée peut s’avérer frustrant et déprimant. Mais en fait, l’absence d’orgasmes sur une base régulière n’a pour l’instant jamais arrêté un cœur de battre ou fait décrocher des parties génitales.

L’impression d’un droit fondamental peut être d’une force étonnante, mais le problème de se battre pour le « droit » d’un homme handicapé à faire usage d’une prostituée est que cela place en opposition les désirs de cet homme et l’autonomie physique d’une femme. Pour les prostituées qui aiment leur travail, ce n’est pas un problème. Toutefois, pour les 95 % des prostituées de rue qui indiquent un usage de drogues problématique, pour les 78 % qui signalent être violées en moyenne 16 fois par an par leur proxénète et 33 fois par des prostitueurs, et pour les 4 000 personnes amenées à tout moment par la traite au Royaume-Uni à des fins d’exploitation sexuelle, le portrait est moins rose.

À quel moment un homme handicapé qui aimerait baiser surclasse-t-il en droits la femme qui a commencé à être prostituée avant sa majorité, comme c’est le cas pour approximativement 75 % des femmes dans la prostitution ? Comme l’explique le psychologue Simon Parritt, « tout le monde a droit à une identité sexuelle, mais je ne pense pas que tout le monde a droit à des rapports sexuels avec une autre personne. En effet, cela implique les droits de quelqu’un d’autre. »

Quand je verrai ces militant/e/s prendre part à des manifestations contre la façon dont sont traitées les personnes handicapées sous ce gouvernement de « l’austérité », ou protester contre la fermeture de l’Independent Living Fund (Fonds pour la vie autonome), alors je commencerai peut-être à penser que ces personnes ont réellement à cœur les droits des personnes handicapées. En attendant, je vois simplement des gens se servir de la condition handicapée comme d’un argument pratique pour maintenir l’accès des hommes aux corps des femmes.

L’intersection du handicap et de la sexualité soulève des enjeux complexes. La technologie, le counseling, ou encore une formation spéciale peuvent être requis pour favoriser une vie sexuelle épanouie, mais les problèmes que nous rencontrons résultent d’une discrimination validiste, et non de quelque incapacité innée à rencontrer un/e partenaire sexuel/le. Si les personnes handicapées ont besoin d’une égalité de droits, c’est également le cas des femmes, et cela comprend le droit de ne pas être exploitées ou violentées.

Philippa Willitts

Philippa Willitts est une autrice indépendante féministe et handicapée, qui vit à Sheffield. Elle a écrit pour The Guardian, The Independent, The New Statesman et les sites d’actualités de Channel 4, et fait partie de la collective du blogue The F-Word. Suivez-la sur le réseau Twitter à @PhilippaWrites

Cet article a d’abord été publié sur Feminist Times et a été reproduit avec la permission de l’autrice sur le site FeministCurrent.

Version originale : 

http://www.feministcurrent.com/2014/04/23/nobodys-entitled-to-sex-including-disabled-people/

Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/05/07/philippa-willitts-personne-na-fondamentalement-%E2%80%89droit%E2%80%89-a-des-rapports-sexuels-meme-pas-les-personnes-handicapees/

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