Contre les poncifs du roman national et les légendes contre-révolutionnaires

Pour Jean Paul

Dans leur préface, « Les récits rances et l’histoire de plein air », William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin parlent des « malins trompeurs », de ceux qui transforment l’histoire en outil d’exclusion « sous l’apparence d’un beau récit national »

Elle et ils expliquent le sens de leur livre, « Il opère un travail critique, aussi approfondi qu’astucieux, pour démonter faussetés, impostures et approximations volontaires, pour faire saillir des intentions à peine masquées, pour situer dans de longues séries des textes qui prétendent à l’actualité ».

Les auteur-es parlent de passé idéalisé fabriqué contre ce qui déplait dans le présent, d’accumulation répétitive de faits choisis, de non mise à distance, « Le passé ne se fixe pas par testament chez le notaire », de l’histoire comme discipline, des mots et des catégories historiques, de démarche critique, du passé dans l’espace public démocratique, de lecture de documents, de l’incertitude des évolutions jamais données d’avance, « il est important de lutter pour que l’étude du passé et les réflexions auxquelles elle conduit demeurent un lieu ouvert »…

Des analyses précieuses sur les « historiens de garde », ces nouveaux « chiens de garde » réactionnaires et faussaires, sur l’enfermement d’un « cadre national et héroïque », le fantasme d’une « identité nationale » transcendant le temps, les petits et grands arrangements avec les réalités, les reconstitutions fantaisistes et les images d’Epinal, les affabulations, les mythes pris comme des faits « sans tenter de comprendre leur signification », des continuités tressées comme des mécanismes au futur déjà contenu…

La Gaule, Paris, un Louvre sur mesure, une cathédrale au fond d’un parking, la haine des révolutions, le mépris du « peuple », la valorisation de la royauté, l’imaginaire « génocide vendéen », l’approche historico-religieuse et le refus de la laïcité, les liens entre « histoire, identité et religion », la détestation de La commune, les traditions réactionnaires…

Je souligne les pages sur les royalistes d’hier et aujourd’hui (sur ce sujet, Jean-Paul Gautier : La restauration nationale, https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_66_iprod_147-la-restauration-nationale.html), l’idéalisation de la monarchie, la valorisation d’un patrimoine limité (même avant la création de cette notion), la crispation sur le « millénaire capétien », l’histoire comme apologie d’une certaine vision politique… sans oublier l’exaltation de la colonisation, les fictions historiques « centrées sur la glorification des grands hommes », les légendes noires contre-révolutionnaires, les emballages divertissants « aux allures inoffensives », les plongées dans la nostalgie, les discours émotionnels et simplificateurs, la vague anti-intellectuelle…

Les auteur-e-s proposent, contre ces histoires au rabais, les moyens d’une histoire à la fois « scientifique » et chaude des récits, la vulgarisation non réductrice des hypothèses, des méthodes adéquates à leurs objets.

Elles et ils soulignent des « compromissions » d’hommes et de femmes de « gauche », font un retour sur certains historiens et une certaine conception de « l’histoire de France », abordent la fascination pour l’histoire-spectacle et le développement de l’histoire-business…

Les nouveaux « historiens de garde » construisent un néoroman national, figent « dans un même moule l’histoire et l’identité », développent des idées ouvertement réactionnaires et xénophobes, se font passer pour des victimes   méthode qu’ils partagent avec la droite extrême, les conspirationnistes et les négationnistes de tout poil.

« Il ne s’agit plus d’aiguiser l’esprit critique, de susciter des découvertes puis des analyses, mais de vendre une forme de bien-être nostalgique », donc, rien qui permette aux citoyen-ne-s de prendre parti.

J’ai volontairement choisis de ne pas citer de noms.

Dans leur postface à l’édition de 2016, William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin reviennent sur la réception de leur livre, sur le soutien des médias aux historiens de garde, sur les récupérations de l’histoire à des fins nationalistes par la droite extrême mais aussi par des personnalités se réclamant de la gauche d’émancipation, sur la contestation renforcée d’une partie des enseignements – en particulier ceux autour de l’islam, de la traite négrière, de l’esclavage, de la colonisation ou de l’immigration. Elle et ils abordent l’histoire et l’engagement politique, la fausse neutralité politique, la prise de distance nécessaire pour comprendre le point de vue des femmes et des hommes que l’on étudie, l’histoire comme science qui n’a rien d’une « science froide », l’empathie avec les sujets étudiés, le refus d’un regard égocentrique, l’incomplétude et le caractère imparfait des connaissances, « le récit du passé n’est jamais clos »…

Elle et ils soulignent que face aux blessures mémorielles, « la meilleure réponse à apporter n’est pas d’imposer un récit fermé, venant d’en haut, un roman national, quelle que soit sa couleur politique, mais de présenter les recherches historiques comme un possible outil de mise à distance collective ».

William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin proposent de développer une approche plus critique de l’histoire dite nationale, de rompre avec l’idéal de méritocratie républicaine, d’étendre l’histoire publique…

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Des auteurs :

William Blanc et Christophe Naudin : Charles Martel et la bataille de Poitiers, quand-lextreme-droite-recupere-charles-martel/

En complément possible :

Suzanne Citron : Le mythe nationalL’histoire de France revisitéesujets-tabous-et-memoire-clotures/

Laurence De Cock, Régis Meyran : Paniques identitaires. Identité(s) et idéologie(s) au prisme des sciences sociales, identites-fantasmees-ou-figees-le-refus-de-legalite-et-de-la-liberte/

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William Blanc, Aurore Chéry, Christophe Naudin : Les historiens de garde

Editions Libertalia (deuxième édition), Paris 2016, 212 pages, 10 euros

Didier Epsztajn

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