Frontières de l’inégalité et diversité des situations sociales

Dans leur introduction, Alice Rangel de Paiva Abreu, Nadya Araujo Guimarães, Helena Hirata, Maria Rosa Lombardi, Margaret Maruani, Bila Sorj indiquent que l’ouvrage « montre les segmentations et hiérarchisations entre activités masculines et féminines tout autant que les fractures entre les marchés du travail féminins, ceux où les femmes s’en sortent, gagnent bien leur vie – même si elles ne sont pas à égalité avec les hommes – et ceux où elles subissent des emplois précaires, incertains, voire indécents. Dans les deux pays. Il traite de la ségrégation des emplois, des écarts de salaires, de la division sexuelle du travail, de la précarité, du sous-emploi, du travail domestique et du travail des domestiques ». Les frontières de l’inégalité n’empruntent pas les mêmes chemins, ne débouchent pas sur les mêmes situations, il convient de contextualiser et d’historiciser.

« Les textes réunis ici portent sur des problèmes cruciaux qui affectent la dynamique contemporaine des rapports de genre au travail : les mutations du marché de travail féminin et les inégalités sociales ; l’évolution et les limites de l’insertion des femmes dans les carrières scientifiques, technologiques et artistiques ; les interfaces entre vie professionnelle et vie familiale ; l’emploi du temps dans l’espace domestique ; le travail de care et son externalisation ; l’accès des jeunes à l’éducation et l’intégration des femmes sur le marché du travail ; la question des droits, de la citoyenneté et des politiques publiques. L’objectif de ce colloque et de ce livre a été d’approfondir le débat sur ce large éventail de thèmes, à la lumière d’expériences nationales et internationales récentes »

Les différents textes abordent l’articulation des rapports sociaux de classes, de races et de sexes ; le comptage du travail des femmes en France et au Brésil ; la répartition des temps sociaux ; la place des femmes dans les professions dites « supérieures », les problématiques du care.

Je n’aborde que certains textes et certains points. Je ne discute ici ni de la vision – que je qualifierai de glamour – de rapports prostitutionnels dans un texte, ni de la définition quelque fois extensible de la notion de care. Il me semble plus utile d’insister sur les apports de ces lectures féministes de l’imbrication des rapports sociaux.

Danièle Kergoat revient justement sur l’imbrication des rapports sociaux. L’auteure argumente sur le care « penser sa complexité et les rapports sociaux dans lesquels il s’insère : ce sera celui de la consubstantialité », marque des différences entre « consubstantialité et intersectionnalité », (« catégories vs rapports sociaux ; identités vs classes ; subversion vs émancipation »), souligne que le travail est un analyseur de l’interpénétration dynamique des rapports sociaux – le travail défini comme « production du vivre en société ».

L’auteure revient sur des enrichissements successifs du concept de travail par des féministes, elle précise la « production du vivre en société » : « travailler, c’est transformer la société et la nature et, du même mouvement, c’est se transformer soi-même ». Redéfinir une activité sociale – fait à titre gratuit ou rémunérée – en travail « redonne de la dignité » à la travailleuse, ce qui « n’oblitère pas le fait qu’il s’agit – aussi – de travail déqualifié, mal payé, non reconnu, et que les femmes qui l’exercent n’ont pas le plus souvent le choix de le faire ou non ».

Care, travail relationnel, « Les pourvoyeuses de care sont paradigmatiques de la société mondialisée », formes hybrides d’exploitation, travaux « ni tout à fait gratuit » ni « pleinement salarié et prolétaire »,

L’auteure détaille ce qu’elle entend par consubstantialité, « penser le même et le différent dans un seul mouvement », explique les rapports sociaux et la création de groupes (non préexistant). Elle aborde les procès de racisation « construits socialement et de façon spécifique à chaque pays », les configurations relevant de « rapports sociaux qui se rejouent et se recomposent en permanence ». Elle propose de travailler concrètement la consubstantialité, « déconstruire la/les catégories pour arriver au niveau des rapports sociaux ; penser ensemble différents rapports sociaux en respectant simultanément le fait qu’ils se co-construisent et le fait qu’ils sont différents », de se saisir de « l’outil de la division du travail », de prendre en compte les deux modalités de l’usage de la force de travail féminine « l’appropriation et l’exploitation »…

L’article se termine par un paragraphe sur « Consubstantialité et émancipation ». L’auteure y parle de pluralité intrinsèque et de constitution du sujet, du déploiement simultané du processus émancipatoire « au niveau collectif et au niveau individuel », du balayage de l’espace « entre subjectivité et matérialité ».

Danièle Kergoat nous rappelle aussi que « le fait qu’il y ait domination ne fait pas disparaître la puissance d’agir individuelle et collective », une analyse matérialiste du fondement de cette agentivité « manifeste dans le travail de care »…

De l’auteure : Danielle Kergoat : Se battre disent-elles…, travailleuse-nest-pas-le-feminin-de-travailleur/

Sur l’auteure :

Jacqueline Heinen : Passage de témoin, passage-de-temoin/

Gisèle Moulié (Gigi) : Recherche et syndicalisme, recherche-et-syndicalisme/

Josette Trat : Sur les mouvements sociaux, sur-les-mouvements-sociaux/

Coordonné par Xavier Dunezat, Jacqueline Heinen, Helena Hirata et Roland Pfefferkorn : Travail et rapports sociaux de sexe. Rencontres autour de Danièle Kergoat, un-rapport-social-ne-peut-pas-etre-un-peu-plus-vivant-quun-autre-il-est-ou-il-nest-pas/

Antonio Sérgio A. Guimarães revient, entre autres, sur les constructions sociales et historiques, les classes sociales dans « leur relation avec un mode de production déterminé », la théorie de l’économie politique, la sociologie et son ignorance initiale du « monde colonial et impérial qui se développait parallèlement à son institutionnalisation en tant que science », les races au XIXe siècle conçues comme « divisions scientifiques de l’espèce humaine », la place de la croyance en l’idée de race, l’oppression spécifiquement raciale qui pesait sur les populations noires et indiennes aux USA, la naturalisation du sexe, « les rapports sociaux de domination et d’exploitation sont des éléments constitutifs des sexes », la nécessité de penser ensemble « les diverses formes de subordination, de discrimination, d’exploitation et d’exercice du pouvoir ». Il souligne aussi que « la définition du sexe des individus passe par un arbitraire social » (voir sur ce sujet, par exemple, Anne Fausto-Sterling : Corps en tous genres. La dualité des sexes à l’épreuve de la science, apposer-sur-quelquun-e-letiquette-homme-ou-femme-est-une-decision-sociale/)…

Jules Falquet analyse les transformations néolibérales du travail. Elle revient, entre autres, sur le cadre théorique féministe matérialiste, Colette Guillaumin et l’appropriation des femmes (Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, tous-les-etres-humains-sont-naturels-mais-certains-sont-plus-naturels-que-les-autres/), les rapports d’appropriation et « la non-mesure du travail », les hommes « déchargés de tout travail de soin à autrui » et en bénéficiant eux-mêmes, PaolaTabet et l’échange économico-sexuel et l’amalgame conjugal.

L’auteure souligne « le lien réciproque qui existe entre responsabilités domestiques et familiales et bas salaires » et traite des « femmes globales », de la persistance des contraintes structurelles, des nouvelles modalités de confinement dans l’espace, de l’imbrication des rapports sociaux, des conditions de désamalgame (et de la nécessité de « déconstruire le discours enchanté du désamalgame ») et des prestations « à très bas prix » fournies par les femmes, de l’internationalisation de la reproduction sociale, des nouvelles formes d’invisibilisation du travail et de l’oppression, du double retrait de la classe des hommes et de l’Etat du travail de reproduction sociale, « Dès lors, l’enthousiasme de certain-e-s analystes, des pouvoirs publics et des entrepreneur-e-s pour la visibilisation, la professionnalisation et la pérennisation de ces formes de travail, pose question. Qui en bénéficie au quotidien ? Et quid des profits individuels et collectifs réalisés grâce à ces transformations de l’organisation du travail ? »…

De l’auteure :

Pax neoliberalia, la-violence-nest-pas-une-entite-transcendante-possedant-un-sens-et-des-effets-universels-et-atemporels/

De gré ou de force. Les femmes dans la mondialisationlinexistance-dun-neutre-universel/

Sous la direction de Jules Falquet, Helena Hirata, Danièle Kergoat, Brahim Labari, Nicky Le Feuvre, Fatou Sow : Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travaille-genre-est-un-organisateur-cle-de-la-mondialisation-neoliberale/

Ce que le genre fait à l’analyse de la mondialisation néolibérale : L’ombre portée des systèmes militaro-industriels sur les « femmes globalesce-que-le-genre-fait-a-lanalyse-de-la-mondialisation-neoliberale-lombre-portee-des-systemes-militaro-industriels-sur-les-femmes-globales/

Il m’a semblé important d’insister sur ces textes plus « théoriques », sur les fondements matériels des inégalités ou de l’exploitation des femmes. Trop d’analyses impressionnistes ou centrées sur les identités contournent les réalités matérielles (y compris leurs dimensions idéelles et leurs cristallisations dans le corps des intéressées) laissant croire que la subversion des relations passerait par des « troubles » des frontières, des êtres ou des choses et non par la transformation conscience (et donc collectivement auto-organisée) de tous les rapports sociaux, l’émancipation de toustes…

Je ne reviens pas sur les textes de Margaret Maruani et Monique Meron ou celui de Rachel Silvera dont j’ai abordé antérieurement les analyses.

La CGT, F.S.U, Union syndicale Solidaires – Coordination : Évelyne Bechtold-Rognon, Nina Charlier, Annick Coupé, Élodie De Coster, Sigrid Gérardin, Cécile Gondard-Lalanne, Clémence Helfer : Toutes à y gagner. Vingt ans de féminisme intersyndical, dans-le-monde-du-travail-les-femmes-sont-tout-sauf-une-minorite/

Margaret Maruani et Monique Meron : Un siècle de travail des femmes en France 1901-2011L’apport de la force de travail des femmes a toujours été massif et indispensable

Rachel Silvera : Un quart en moins. Des femmes se battent pour en finir avec les inégalités salarialespour-les-femmes-rien-nest-egal-par-ailleurs/

Ces analyses sur la mesure du travail en France sont également menées au Brésil.

« On observe en effet un mouvement qui a conduit la majorité des individus à recourir au marché et à la vente de leur travail pour obtenir de quoi vivre. Or cette marchandisation du travail, il ne faut pas l’oublier, se décline au féminin. Notre objet dans cet article est de comprendre, à partir de différents points de vue, les caractéristiques de ce mouvement ».

Nadya Araujo Guimarães et Murillo Marschner Alves de Brito analysent la visibilité du travail féminin, la marchandisation, les impacts sur les « groupes de couleur », l’augmentation du taux d’activité salariée des femmes, la féminisation de certaines activités, l’impact des processus néolibéraux sur les femmes, les statistiques et ce qu’elles mesurent ou ne mesurent pas, les redéfinitions de la population active, la construction de la notion d’« activité économique »…

Un second article traite des secteurs de l’emploi formel et informel, des enjeux de la formalisation.

J’ai notamment été intéressé par les analyses du temps de travail, les temporalités dans le care, le travail rémunéré et non rémunéré, la structuration du marché du travail et les formulations des politiques publiques, l’usage sexué du temps et la double journée des femmes, le concept de « pauvreté en temps » (déficit de temps), l’investissement émotionnel, les routines quotidiennes, le Syndicat des employées domestiques de Recife…

Des analyses spécifiques sont proposées sur la présence des femmes dans les sciences et la technologie, les entreprise aéronautiques, les métiers d’ingénieur-e-s, les carrières musicales…

Sur le travail du care à domicile, Helena Hirata souligne que ce travail est souvent précaire « un travail mal rémunéré, peu reconnu et peu valorisé ». Elle parle des trajectoires migratoires, de frontières, « existence d’une fluidité des frontières qui obscurcit les limites entre travail de care aux personnes dépendantes et travail domestique rémunéré traditionnel », de l’affect au travail, des « inégalités dues aux différences raciales et ethniques »…

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Tables des matières :

Alice Rangel de Paiva Abreu, Nadya Araujo Guimarães, Helena Hirata, Maria Rosa Lombardi, Margaret Maruani, Bila Sorj : Introduction

PARTIE I – Croiser les inégalités

Danièle Kergoat : Le care et l’imbrication des rapports sociaux

Antonio Sérgio A. Guimarães : Sociologie et nature : classes, races et sexes

Jules Falquet : Transformations néolibérales du travail des femmes : libération ou nouvelles formes d’appropriation ?

Adriana Piscitelli : « Tendresse, propreté et care ». Expériences de migrantes brésiliennes

PARTIE II – Mesurer les inégalités

Margaret Maruani et Monique Meron : Comment compter le travail des femmes ? France 1901-2011

Nadya Araujo Guimarães et Murillo Marschner Alves de Brito : Marchandisation au féminin : la visibilité du travail des femmes au Brésil

Rachel Silvera : Le salaire des femmes en France au 21ème siècle : toujours un quart en moins

Lena Lavinas, Ana Carolina Cordilha et Gabriela Freitas da Cruz : Asymétries de genre sur le marché du travail au Brésil : les enjeux de la formalisation

PARTIE III – Travail et emplois du temps

Laís Abramo et María Elena Valenzuela : Temps de travail rémunéré et non rémunéré en Amérique latine : une répartition inégale

Monique Meron : Travail rémunéré et travail domestique en France

Maria Betânia Ávila : Le temps du travail domestique rémunéré, entre citoyenneté et servitude

PARTIE IV – Le genre des carrières artistiques et scientifiques

Alice Rangel de Paiva Abreu, Maria Coleta F.A. de Oliveira, Joice Melo Vieira et Glaucia dos Santos Marcondes : Présence des femmes dans les sciences et la technologie au Brésil

Nathalie Lapeyre : Des avions et des femmes. Politique d’égalité professionnelle dans une entreprise aéronautique en France

María Rosa Lombardi et Débora de Fina González : Le genre des ingénieur-e-s : les mutations de la dernière décennie au Brésil

Liliana Segnini : Questions sur les carrières des femmes musiciennes

PARTIE V – Care, dynamiques familiales et professionnelles

Helena Hirata : Le care à domicile en France et au Brésil

Aurélie Damamme : Le care : temporalités et acteurs en France

Angelo Soares : Care et confiance

Luz Gabriela Arango : Care, émotions et conditions de travail dans les services esthétiques au Brésil

PARTIE VI – Care, politiques sociales et citoyenneté

Marc Bessin : Politique de la présence : les enjeux temporels et sexués du care

Guita Grin Debert : Les politiques publiques face au vieillissement au Brésil

Bila Sorj : Le care dans la lutte contre la violence au Brésil

Florence Jany-Catrice : Économie du care et sociétés du bien-vivre : revisiter nos modèles

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Ouvrage collectif sous la direction de Nadya Araujo Guimarães, Margaret Maruani et Bila Sorj : Genre, race, classe Travailler en France et au Brésil

Editions L’Harmattan – Logiques sociales, Paris 2016, 360 pages, 37 euros

Didier Epsztajn

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