Des femmes devenues des hommes

L’intérêt de l’ouvrage d’Antonia Young réside dans la systématisation des connaissances concernant la pratique du changement de genre (dans le sens féminin vers masculin) dans les Balkans et spécialement en Albanie où non seulement elle fut la plus répandue mais existe encore sous forme résiduelle. Son propos est d’illustrer en l’inversant la célèbre formule de Simone de Beauvoir qui devient ainsi, comme le rappelle dans sa préface Nicole Pellerin) « on ne nait pas homme, on le devient ». Dans une société patriarcale les possibilités d’échapper, individuellement, à la domination masculine sont de deux types : soit en s’exilant du monde (par exemple les « religieuses » – mais encore le couvent féminin reste sous l’autorité « spirituelle » d’un prêtre-homme ! -), soit, et c’est le cas ici exposé, en se faisant reconnaitre socialement, comme homme et donc de bénéficier du statut et des avantages de ceux-ci. En ce sens, il ne s’agit d’une possibilité subversive qu’uniquement dans la mesure où ce droit est reconnu (puisqu’aussi bien il justifie et cautionne ce statut « supérieur »).

L’existence des « Vierges jurées » trouve son origine dans les particularités de la société albanaise issue du Moyen-âge (particularités restées dominantes dans le Nord guègue, catholique et musulman, du moins dans sa partie rurale, jusqu’à la seconde guerre mondiale), son étude implique donc sa contextualisation ce que l’auteure brosse à grands traits : rôle dominant du lignage (fisi), unité de base la « maison » (shtëpi) où le rôle décisionnel est tenu par le « maître de maison », séparation des ascendances paternelles (« arbre de sang ») et maternelles (« arbre de lait ») forte1. Sur le plan des relations sociales (codifiées dans un code le Kanun au XIVème siècle) l’accent est mis sur le serment (besa), l’honneur et sa contrepartie la honte, l’hospitalité, tout manquement se traduisant par une « reprise de sang » (vendetta) qui s’étend à tous les membres masculins. Chacun de ces éléments est mis en relation avec leurs conséquences sur la situation des femmes d’où se peint une « des sociétés les plus patriarcales au monde ».

C’est dans ce cadre que la possibilité pour une femme de devenir un homme s’inscrit. D’abord pour des raisons « économiques » : seuls les enfants masculins héritant, leur absence est compensée par le serment fait publiquement par une des filles d’être désormais un homme (faisant « vœu de chasteté ») et donc de s’habiller en homme (des pages éclairantes sur le rôle de marqueur du vêtement) de prendre un nom masculin et de jouir des droits des hommes (devenir maître de maison, fréquenter le café, être susceptible de de commettre une « reprise de sang ». Dès lors rien socialement ne la/le distingue des hommes.

A cette raison économique (parfois prise à sa naissance par son père), se rajoute aussi le refus d’un mariage (le choix du mari ne relève que du seul maître de maison) : la mise en avant de cette raison justifie sans « honte » (et donc sans sanction) le refus aux yeux de la famille du mari écarté.

Une série de rencontres avec des vierges jurées permet à la fois de comprendre la variété des motivations et aussi la relativement bonne insertion de celles-ci, tant sur le plan familial que social.

« Ce changement n’est en aucune façon jugé comme une déviance au sein de leur société ; ce n’est pas le résultat d’une différence psychologique ou physiologique, mais un statut parmi d’autres dans une société »

Antonia Young : Les Vierges jurées d’Albanie. Des femmes devenues hommes, Traduit de l’anglais par Jacqueline Dérens. Préface de Nicole Pellegrin, Paris, Non-Lieu, 2016.

Dominique Gérardin

1 Pour une vue plus complète se reporter à Albert Doja – Morphologie traditionnelle de la société albanaise – Social Anthropology, 1999, 7 (1), pages 37-55.

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