Le féminisme radical et l’accusation d’essentialisme

La critique la plus courante adressée à la théorie féministe radicale veut que nous soyons « essentialistes » parce que nous croyons que l’oppression des femmes, en tant que classe, se fonde sur les réalités biologiques de nos corps. L’hypothèse selon laquelle les féministes radicales seraient essentialistes est basée sur une incompréhension de la théorie féministe radicale, issue de la définition du mot « radicale » lui-même. Le terme « radicale » désigne la racine ou l’origine. Notre féminisme est radical dans la mesure où il situe la racine de l’oppression des femmes dans les réalités biologiques de nos corps (le sexe) et vise à libérer les femmes en éradiquant les structures sociales, les pratiques culturelles et les lois basées sur l’infériorité des femmes aux hommes. Le féminisme radical conteste toutes les relations de pouvoir qui existent dans le patriarcat, y compris le capitalisme, l’impérialisme, le racisme, l’oppression de classe, l’homophobie et même l’institution de la mode et de la beauté.

Les féministes radicales ne croient pas en l’existence de caractéristiques qui soient exclusivement masculines ou exclusivement féminines. Les femmes ne sont pas naturellement plus nourrissantes que les hommes, et eux ne sont pas meilleurs en mathématiques. Le genre n’est pas fonction de notre biologie. C’est une construction sociale créée pour maintenir des hiérarchies de pouvoir inégal. L’amalgame entre le sexe et le genre est un autre malentendu commun au sujet de la théorie féministe radicale. Le sexe est la réalité de votre corps sans qu’y soient liées des caractéristiques négatives ou positives. Le genre est une construction sociale qui privilégie les hommes/la masculinité en regard des femmes/de la féminité. Le féminisme radical est accusé d’essentialisme parce que nous reconnaissons ces hiérarchies de pouvoir et cherchons à les détruire. Nous ne croyons pas, comme on le suggère souvent, que ces hiérarchies sont naturelles. Il faut voir là une tactique de censure à notre égard.

L’oppression des femmes en tant que classe repose sur deux construits reliés : la capacité de reproduction et la capacité sexuelle. Le genre est créé pour accorder aux hommes le contrôle du travail reproductif et sexuel des femmes pour que les hommes puissent profiter de ce travail, qu’il soit effectué à la maison, dans les espaces publics ou via la procréation et l’éducation des enfants. Ou, pour reprendre les mots de Gerda Lerner dans The Creation of Patriarchy (Oxford University Press, 1986), la marchandisation des capacités sexuelles et reproductives des femmes est ce qui a fondé la création de la propriété privée et d’une société de classes. Sans la matière première exploitée du travail des femmes, on n’assisterait pas à la hiérarchie inégale de pouvoir entre les hommes et les femmes qui s’est avérée fondamentale à la création et au maintien du patriarcat capitaliste.

Lorsque les féministes radicales parlent ainsi de capacité reproductive et sexuelle, on nous accuse de ne pas inclure les femmes qui ne peuvent pas être enceintes ou qui ne subissent pas de violence sexuelle. Le féminisme radical ne porte pas sur l’individu, mais bien plutôt sur l’oppression des femmes en tant que classe au sens marxiste du terme. Le viol est utilisé comme arme pour imposer le silence aux femmes en tant que classe. Ce ne sont pas toutes les femmes qui doivent être violées pour que le viol fonctionne comme une punition. La menace du viol suffit à cette tâche. De même, l’infertilité d’une femme individuelle ne nie pas le fait que son oppression est basée sur la présomption de son potentiel (et désir) de grossesse, phénomène particulièrement manifeste dans les interactions portant sur l’emploi des femmes.

Il existe d’innombrables études au sujet de la réticence des hommes à embaucher une femme en âge de procréer, même si ces hommes ignorent sa capacité ou non de concevoir ou porter un fœtus à terme (sans parler du fait qu’il est illégal au départ de discriminer les femmes au nom d’une grossesse). C’est donc le potentiel de grossesse qui sert à contrôler le travail des femmes, en retenant les femmes dans des emplois peu rémunérés, sous un « plafond de verre ». La conceptualisation des femmes comme « nourricières » maintient leur oppression systémique et conserve la richesse et le pouvoir dans le camp des hommes en tant que classe.

Rien que cette semaine, le représentant de l’État du New Hampshire, Will Infantine (Parti Républicain), a déclaré que les femmes méritaient d’être moins rémunérées que les hommes parce que les hommes travaillent plus fort. La loi sur l’égalité de rémunération existe depuis 1970 aux USA et, pourtant, les femmes demeurent généralement moins payées que les hommes en raison de préjugés sexués sur la valeur du travail des femmes. Et c’est sans parler des intersections du racisme, de l’oppression de classe et de la misogynie, qui font que les femmes de couleur sont payées beaucoup moins que les femmes blanches pour des tâches similaires.

Même quelque chose d’aussi simple que le code vestimentaire d’une entreprise est sexué pour marquer les femmes comme autres. Le grand magasin Harrods exige de son personnel féminin qu’il se maquille – un fait qui a été rendu public lorsqu’une ex-employée, Melanie Stark, en a informé la presse après avoir été chassée de son emploi. L’entreprise British Airways exige de toutes ses nouvelles recrues le port de la jupe, sous prétexte que des femmes ne peuvent avoir une allure professionnelle si elles distribuent des repas et des oreillers en pantalon. Les talons hauts sont souvent exigés comme condition pour être considérée « professionnelle », même s’ils causent des dommages permanents aux pieds et aux jambes des femmes.

Les femmes qui travaillent dans l’industrie des services sont souvent tenues de porter des vêtements qui accentuent les marqueurs externes du sexe, en particulier leurs seins. Par contre, les seins dévoilés afin d’allaiter un nourrisson sont considérés comme honteux et contraires à la décence humaine fondamentale. Le harcèlement sexuel est omniprésent, notamment en milieu de travail, mais les femmes sont punies si elles ne se présentent pas au boulot dans des vêtements tenus pour « acceptables » par le regard masculin. L’utilisation du corps des femmes pour vendre des produits institutionnalise aussi davantage la construction des femmes comme objet.

Au Royaume-Uni, deux femmes par semaine sont assassinées par leur partenaire actuel ou leur ex. La violence masculine est une cause importante de toxicomanie, d’automutilation et d’errance pour les femmes. Nous savons que les femmes sont la grande majorité des victimes de violences et d’agressions conjugales et sexuelles. Et nous savons que les hommes sont la majorité des auteurs de ces violences. Pourtant, nous parlons de « violence sexiste » comme si les hommes et les femmes en étaient également auteurs et victimes. La théorie féministe radicale exige que l’on nomme l’agresseur, car elle requiert une compréhension et une contestation de l’hypermasculinité présente dans notre culture, puisque c’est la source de la violence à l’égard des femmes, des enfants et d’autres hommes.

Si les féministes radicales étaient réellement essentialistes, nous croirions que les femmes méritent d’être moins rémunérées que les hommes. Nous appuierions des politiques d’embauche qui privilégient les hommes. Nous croirions que la valeur des femmes repose entièrement sur leur baisabilité et leur activité de procréation et d’éducation. Si les féministes radicales étaient essentialistes, nous croirions que les hommes commettent des violences parce qu’ils sont nés ainsi. Les féministes radicales sont accusées d’essentialisme parce que nous reconnaissons les structures oppressives de notre monde et que nous cherchons à les démanteler. C’est notre défi direct à la masculinité hégémonique et au contrôle des ressources mondiales (y compris les ressources humaines) qui fait de nous les cibles d’accusations comme celle d’essentialisme, malgré leur absence totale de fondement dans la réalité.

Le féminisme radical ne croit pas qu’il existe des cerveaux masculins et féminins ou qu’il existe des caractéristiques et des comportements innés masculins et féminins. Nous croyons que la socialisation crée le genre dans le but précis de maintenir les structures de pouvoir actuelles. Et c’est pourquoi le féminisme radical est tellement dangereux pour le Patriarcat capitaliste : nous cherchons à détruire ce système plutôt qu’à en ajuster les marges.

Louise Pennington

Autrice, militante, analyste médiatique et éditrice, Louise Pennington tient un blogue au http://elegantgatheringofwhitesnows.com et collabore à http://everydayvictimblaming.com/

Version originale : http://elegantgatheringofwhitesnows.com/?p=2895&utm_content=buffer9170a&utm
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Traduction : TRADFEM

https://tradfem.wordpress.com/2017/05/09/louise-pennington-le-feminisme-radical-et-laccusation-dessentialisme/

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