Contre le droit effectif et sans limite d’accumuler une fortune

Les divergences d’analyses ne doivent pas empêcher de regarder de près des propositions ou des solutions politiques pour aujourd’hui ou demain.

Philippe Richard part d’une certaine appréhension des inégalités pour mettre en avant l’abolition du « droit à la fortune ». Certes, les réponses au constat des inégalités ont quelque chose à voir avec l’analyse de ces mêmes inégalités – je reviendrai sur ce point en fin de note. Mais ici aussi, au delà des appréciations divergentes, il est possible que des mesures sont communes ou possiblement convergentes à des projets forts éloignés.

L’auteur me semble parler du point de vue des hypothétiques classes moyennes, ou classe intermédiaire, en défense de la « pensée libérale » contre son dévoiement… Je reviendrai plus loin sur cela.

Quoi qu’il en soit, une invitation à vérifier que l’on peut marcher un peu ensemble, malgré des divergences.

Philippe Richard commence par des descriptions de la richesse croissante pour une minorité, la place des inégalités de patrimoine – dont « le patrimoine individuel accumulé par héritage », la forte disparité de richesses entre pays et au sein de chaque pays, la croissance des inégalités, les « excès » grandissants de l’économie dérégulée, la concentration du capital… Il interroge « le droit à la fortune est-il encore pertinent ? Et que signifierait un plafonnement de la richesse individuelle ? » tout en précisant qu’il ne veut pas « remettre en cause le modèle d’économie marchande dans son ensemble ».

L’auteur analyse différentes théories économiques dont la critique de l’économie politique présentée de manière caricaturale et parle de nouveau libéralisme décomplexé, du néolibéralisme et de ses excès, de la mondialisation et de la sphère financière, de rente de situations – mais le plus souvent en termes de situations individuelles -, de concurrence fiscale et sociale entre pays, des contre-réformes fiscales, des allégements fiscaux aux entreprises, de « violence sournoise et terrible »… Il souligne qu’en absence de cadre fixé institutionnellement, le droit à la fortune est « un droit effectif sans limite ».

L’auteur aborde aussi le bien-être versus la fortune, le sentiment de supériorité, l’égoïsme méprisant, le narcissisme, l’insatiabilité de la richesse, la défense des privilèges d’une minorité…

Il aborde la crise écologique, le gaspillage des ressources, la dette écologique, les limites de notre environnement… et discute aussi de propositions comme l’augmentation de l’impôt sur le revenu ou sur le patrimoine, le plafonnement des successions, d’allègement du « fardeau de la dette publique » (mais sans audit de celle-ci)… pour en souligner les limites et proposer ses idées comme « une rupture salvatrice » qui irait dans le « sens de l’histoire » !.

Philippe Richard explique en détail sa « proposition structurelle » et son opérationnalité, le plafonnement du patrimoine individuel proportionnel au salaire médian, les conditions de réalisation, les mesures complémentaires, la distinction entre divers types de propriété, le plafonnement des revenus…

Il propose le transfert de propriété dans une structure dite AID (la référence à un Fonds souverain reste cependant inquiétante !) qui serait « autonome » (bien dans la pensée libérale !) pilotée par un « Conseil national composé de représentants issus de la vie politique et économique, de la société civile et de spécialistes reconnus dans différents domaines ». Les membres seraient élus au sein de leur « corps d’appartenance »… Nous sommes loin d’une chambre autogestion ou d’une chambre sociale !!!.

L’auteur détaille à quoi et comment pourrait servir les fonds gérés (investissements, développement, aides à un plan quinquennal, etc.), en insistant sur les spécialistes du privé, les acteurs privés, les partenariat public-privé…

Si les notions de « cercle vertueux », de « choc de compétitivité (« notre » compétitivité) » restent plus que discutables, Philippe Richard argumente sérieusement et examine des éventuelles répercutions négatives.

Il s’agit bien d’une proposition construite à discuter.

Des inégalités réelles analysées par Philippe Richard – les inégalités de patrimoine et de revenus – peuvent être en partie combattues par ce qu’il propose. Je suis cependant surpris qu’il n’articule pas sa proposition à d’autres propositions, en particulier sur les divers volets d’une nécessaire réforme fiscale radicale ou la forte limitation du droit à l’héritage.

Mais la divergence principale concerne les causes des inégalités, non les excès du capitalisme comme l’écrit l’auteur (dans l’oubli de l’exploitation et des dominations) mais le capitalisme lui-même, la division sociale du travail (dont la division sexuelle du travail), l’absence de contrôle direct des salarié-e-s sur la production, l’absence de contrôle démocratique institutionnalisé pour l’ensemble des citoyen-ne-s, le pouvoir des « entrepreneurs » et non l’autogestion généralisée…

Et si l’auteur indique « l’égalité devant la droit reste une égalité de principe et non une égalité de fait », « l’égalité représente pourtant une qualité démocratique fondamentale, incontournable », « l’égalité dépasse la seule notion de l’égalité de droit ou même de l’égalité des chances », il n’évite pas cependant les notions d’« égalité des chances », d’« équité », d’ « inégalités injustes », d’« inégalités de positions », de « gagnant-gagnant », la valorisation du « mérite individuel », de la « récompense », du « talent »… soit une véritable défense des inégalités…

Parler des excès du capitalisme et non du capitalisme comme excès ne permet ni de comprendre ses fonctionnements en tant que système, ni ses contradictions – dont les crises – ni l’appropriation privée des productions sociales…

Reste aussi des articulations très discutables et pour certaines nettement plus réactionnaires, la naturalisation de phénomènes sociaux, la survalorisation de l’économie artisanale et du « libre entrepreneur » (entreprenariat) ou de l’économie « participative », la défense du droit à la propriété privée des moyens de production, la valorisation des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), la confusion entre travail et force de travail, la défense de la nation « La France » – « la nation des Droits de l’homme » – dans l’oubli de l’impérialisme et des politiques de colonisation ou des divisions et des intérêts sociaux divergents, les valeurs « de dépassement de soi », les moulins à vent des « extrêmes » ou du « communautarisme » dans le silence du communautarisme réellement existant des dominants… Sans oublier la « troisième voie » aux relents douteux.

De ce point de vue finir par une citation de Charles-Édouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier, en oubliant ses relations avec les mouvements fascistes, ne me semble pas appropriée…

Abolir le droit à la fortune, réduire le temps de travail, développer les biens communs (« l’usage des biens au cœur des enjeux face à la propriété individuelle »), construire la transition énergétique… Nous pouvons peut-être faire quelques pas, ensemble. Et, en tout cas, discuter de mesures immédiatement applicables modifiant les conditions de vie matérielle du plus grand nombre.

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Philippe Richard : Abolir le droit à la fortune

Couleur livres, Bruxelles 2017, 226 pages, 17 euros

Didier Epsztajn

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