Jean-Pierre Azéma mis en examen, depuis le 6 avril 2017, pour diffamation dans un rapport public 

En mai 2016, je rendais public le dépôt d’une plainte avec constitution de partie civile contre l’historien Jean-Pierre Azéma, pour diffamation publique. Cet acte était à interpréter comme implication, et expérience, comme aventure aussi, où je tentais de mettre en pratique ce que théorise le philosophe Geoffroy de Lagasnerie : « refaire du droit un instrument d’émancipation, de rationalisation, d’invention politique ».

Voir : https://blogs.mediapart.fr/armand-ajzenberg/blog/230516/l-implication-personnelle-comme-mode-de-luttes-travaux-pratiques

Dans le rapport de Jean-Pierre Azéma, intitulé Mission sur le drame que les personnes handicapées mentales ou psychiques ont connu dans les hôpitaux psychiatriques et les hospices français entre 1941 et 1945, destiné à éclairer un Président de la République récent sur une décision à prendre, il écrit ne pas avoir trouver dans L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy (L’Harmattan, 2012) la « preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant l’hécatombe des malades mentaux ».

Forcément, je n’ai jamais écrit une telle chose. Son autre affirmation de ce que j’aurais écrit, que le gouvernement siégeant à Vichy « a bien eu l’intention d’éliminer les malades mentaux », est une imputation mensongère supplémentaire. Ce sont les raisons principales du dépôt de plainte pour diffamation. En fait, je n’ai parlé – et bien d’autres de même – que de « non-assistance à personnes en danger de mort », et en plus court d’« abandon à la mort », où il suffisait alors pour le gouvernement de Vichy de s’abstenir de toute aide, notamment s’agissant de suppléments alimentaires. Or une non-assistance à personnes en danger de mort, si elle résultait d’une quelconque directive écrite, ne serait plus l’expression d’une non-assistance mais celle d’une volonté gouvernementale délibérée d’exterminer les personnes internées, ce que personne n’a soutenu.

Mais l’aventure ne s’est pas arrêtée là. S’en sont suivis bien des péripéties… jusqu’à la mise en examen de l’historien : La plainte, jugée recevable par le Doyen des Juges d’instruction le 2 juin 2016, fut suivi de la désignation d’une juge d’instruction qui, elle, prononça une ordonnance de refus d’informer. Ordonnance de cette dernière qui fut rejetée par la Cour d’Appel de Paris le 24 février 2017. Et qui finalement conduisit à la mise en examen, par la même juge, de Jean-Pierre Azéma le 6 avril 2017. Et qui sera suivie normalement d’une ordonnance de renvoi du même en correctionnelle quatre mois après cette date.

COMMENT L’HÉCATOMBE DES FOUS DEVIENT UN SIMPLE FAIT DIVERS PAR LE MIRACLE D’UNE CENSURE CONDUISANT À LA PRISE EN COMPTE PAR UN RÉCENT PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE D’ALLÉGATIONS MENSONGÈRES

Censure similaire à celle réalisée par un autre gouvernement, en 1956, à propos du film d’Alain Resnais Nuit et brouillard. Il s’agissait d’une photo du camp de Pithiviers où un gendarme français surveillant 6 000 hommes juifs, qui seront envoyés vers Auschwitz, photo qui sur décision gouvernementale avait été falsifiée, photo où le gendarme français gardant le camp avait été gommé. La France « arrache brusquement de l’histoire les pages qui ne lui plaisent plus » avait pu alors écrire Jean Cayrol, le scénariste du film.

« Si entériner les méthodes utilisées par Jean-Pierre Azéma – à savoir, attribuer à celui dont on veut contester les thèses des propos inexistants ou faux le concernant – pourrait ouvrir les portes à une falsification généralisée dans toutes les recherches historiques. Cela concerne moins la justice que les pairs de l’historien. Leur silence pourrait conduire à ce que soit déconsidérée l’ensemble de la corporation. Mais entériner la méthode utilisée par Jean-Pierre Azéma dans un rapport public destiné à des ministres ayant eux-mêmes à éclairer le Président de la République sur des décisions qu’il aura à prendre est d’une autre nature que celles pouvant avoir lieu, ou non, dans la pratique d’une corporation intellectuelle. Si le rapport de Jean-Pierre Azéma, miné par des faux, n’était pas condamné par la justice cela autoriserait d’autres rapporteurs, ayant à orienter d’autres décisions ministérielles, à agir de la même manière. Par exemple en matière de santé publique où cela pourrait avoir des conséquences immédiates bien plus grave pour la population que celle concernant un passé historique » était la conclusion de mon dépôt de plainte.

Effectivement, la prise en compte par le Président de la République du rapport écrit par Jean-Pierre Azéma, et remis d’abord à plusieurs membres du gouvernement, a conduit à ce que les termes de la pétition initiée par Charles Gardou, signée d’abord par plus de cent personnalités et ensuite par près de 100 000 personnes, ne soient pas respectés. À savoir, ce constat figurant dans la pétition : « 50 000 personnes internées dans les hôpitaux psychiatriques français, sous le régime de Vichy, sont mortes par abandon, absence de soin, sous-alimentation et d’autres maltraitances ».

Résultat : sur la dalle commémorative inaugurée le 10 décembre 2016 par le Président de la République, l’inscription gravée est la suivante : « Ici, le 10 décembre 2016, la Nation a rendu hommage au 300 000 victimes civiles de la Seconde Guerre mondiale en France. 45 000 d’entre-elles, fragilisées par la maladie mentale ou le handicap et gravement négligées, sont mortes de dénutrition dans les établissements qui les accueillaient… ».

Ici, on le voit, toute référence au régime dont le gouvernement siégeait à Vichy a disparu. Les malades mentaux ont été « gravement négligés », mais on ne sait pas par qui. Par l’occupant nazi ? Par les médecins ? Par la population française ? Surtout pas par le gouvernement siégeant alors à Vichy nous dit Jean-Pierre Azéma. La lectrice ou le lecteur de cette inscription ne peut que rester perplexe.

Cet oubli de l’expression « régime de Vichy » sur la dalle commémorative résulte de la prise en compte par le Président de la République des mensonges contenus dans le rapport de Jean-Pierre Azéma, à mon encontre, entre autres. Ceux-ci ayant permis au rapporteur de passer sous silence, d’occulter, ce que j’ai réellement dit. À savoir, la non-assistance par le gouvernement siégeant alors à Vichy aux malades mentaux en danger de mort, et qui pour cette raison sont morts.

« … l’absence de référence au Gouvernement de Vichy dans les documents publiés par le Mouvement (pour une société inclusive), qui a en effet choisi de se garder d’entrer dans la discorde entre les historiens. Ce afin de rassembler et de n’entraver aucunement le geste mémoriel attendu, qui, nous le souhaitons ardemment, parlera pour le présent et l’avenir » m’avait écrit Charles Gardou, l’initiateur de la pétition ayant conduit à l’installation de la dalle commémorative Place du Trocadéro à Paris.

À quoi Lionel Jospin, anticipant en 1997, (il s’agissait de la complicité de l’État français dans l’envoi vers la mort des juifs de France sous l’occupation que le Président de la République d’alors avait enfin reconnu) lui avait répondu : « Les Français ne se rassembleront pas au prix de l’oubli, en tirant un signe égal entre les prudents et les justes, entre les collaborateurs et les résistants. Ils se rassembleront seulement sur des valeurs, qui sont celles de la démocratie, de la République ».

Plus sérieusement, les mensonges de Jean-Pierre Azéma à mon encontre (je suis présenté par lui comme le principal opposant à sa thèse) sont une manipulation, une censure, une instrumentalisation de l’Histoire, comme continuation de la politique par d’autres moyens, ayant reçu l’aval du Président de la République d’alors. Similaire étrangement, cela a déjà été dit, à celle réalisée par un autre gouvernement en 1956 à propos du film d’Alain Resnais Nuit et Brouillard. Il s’agissait d’une photo du camp de Pithiviers où un gendarme français surveillant 6 000 hommes juifs, qui seront envoyés vers Auschwitz, photo qui sur décision gouvernementale a été falsifiée, photo où le gendarme gardant le camp avait été gommé.

« La France refuse ainsi d’être la France de la vérité, car la plus grande tuerie de tous les temps, elle ne l’accepte que dans la clandestinité de la mémoire […] Elle arrache brusquement de l’histoire les pages qui ne lui plaisent plus, elle retire la parole aux témoins, elle se fait complice de l’horreur » écrivit alors Jean Cayrol, le scénariste de Nuit et Brouillard (Le Monde, 11 avril 1956). 

Ainsi, la substitution par Jean-Pierre Azéma de la non-assistance aux malades mentaux en danger de mort, affirmée par moi et bien d’autres, par une « preuve » non trouvée par lui, chez moi, de ce « que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant l’hécatombe des malades mentaux » est sa manière de remplacer le képi du gendarme par un chapeau melon indéterminé dans le film Nuit et Brouillard d’Alain Resnais. Ainsi, là aussi, avec son rapport, la France « arrache brusquement de l’histoire les pages qui ne lui plaisent plus ».

Ainsi est devenue un simple fait divers la mort des malades mentaux internés dans les hôpitaux psychiatrique en France. L’inscription gravée sur la dalle commémorative, inaugurée le 10 décembre 2016 par le Président de la République, l’atteste. Ce qui est bien, pour la passante ou le passant, la réflexion qu’ils peuvent se faire en voyant celle-ci. Ainsi, s’ils se souviennent, par hasard, d’Alain Resnais et de la mésaventure arrivée à son film, peuvent-t-ils reprendre les paroles de Jean Cayrol : la France « arrache brusquement de l’histoire les pages qui ne lui plaisent plus […] elle se fait complice de l’horreur ».

POUR MIEUX COMPRENDRE LE CONTEXTE IDÉOLOGIQUE DANS LEQUEL A ÉTÉ RÉDIGÉ LE RAPPORT DE JEAN-PIERRE AZÉMA

Vichy (1940-1945) : capitale d’un régime fasciste ou simplement autoritaire ?

Là est la question.

Pour appréhender les causes de cette censure, les raisons pour lesquelles cette censure a conduit à ce que des dizaines de milliers de mort sans grand intérêt, puisque relevant d’un fait divers, il faut replacer celles-ci – les causes de la censure – dans leur contexte. Débat qui est : Vichy (1940-1945), capitale d’un régime fasciste ou simplement autoritaire ? Étant entendu qu’un régime autoritaire c’est moins mauvais qu’un régime fasciste.

Mais un débat idéologique aura-t-il sa place dans un tribunal ? En principe, non. Mais une prise de position idéologique, conduisant à utiliser une méthodologie historique particulière, a-t-elle sa place dans un rapport remis à des membres d’un gouvernement devant eux-mêmes orienter une décision à prendre par un Président de la République ? Là encore non. Mais comment un tribunal pourrait-il alors juger sans connaître les fondements idéologiques ayant conduit à cette méthodologie très particulière ?

Où la manière de qualifier aujourd’hui ce gouvernement d’hier, siégeant à Vichy et dirigé par Pétain, Laval… et les autres, est révélatrice d’une idéologie gouvernant aujourd’hui des historiens : le régime pétainiste, fasciste ou seulement autoritaire ? Étant entendu, répétons le, qu’un régime seulement autoritaire, c’est moins mauvais qu’un régime fasciste. Et c’est ce que Jean-Pierre Azéma veut nous démontrer. Mais pour y arriver, il lui faut tricher. À gogo et à mes dépends certes, mais surtout aux dépends des malades mentaux abandonnés par le régime de Vichy.

Un journaliste du Figaro, Eric Roussel, dans un article du 27.11.2014, c’était à propos de la sortie d’un ouvrage collectif Fascisme français ? La controverse, sous la direction de Serge Berstein et Michel Winock, CNRS Editions (Jean-Pierre Azéma, Serge Berstein, Jacques Julliard, Jean-Noël Jeanneney, Alain-Gérard Slama…), résumait leur contre offensive menée contre les thèses de Zeev Sternhell, tenant de ce que le régime de Pétain était bien fasciste : « Pour les auteurs ici rassemblés, la vision de l’auteur de Ni droite, ni gauche est fausse. Non, clament-ils d’un seul cœur, la France ne fut pas la terre d’élection du fascisme. Vichy, qui attira évidemment d’authentiques admirateurs des « expériences » italienne, voire allemande, ne saurait être assimilé, aux yeux de Jean-Pierre Azéma, à la doctrine de Mussolini. Régime certes autoritaire et responsable d’actes indéfendables, le système mis en place par le maréchal Pétain s’apparentait davantage à celui de Salazar au Portugal. Avec malheureusement une connotation antisémite plus marquée ». En bref, à propos du régime dont le gouvernement siégeait à Vichy, ici l’Histoire est bien la continuation de la politique par d’autres moyens.

Faut-il rappeler qu’au Portugal, le 28 mai 1926, un coup d’État parrainé par l’armée mit fin à la première république parlementaire portugaise et qu’en France Pétain accéda au pouvoir à la faveur d’une défaite militaire face aux armées nazis. Quand Salazar est nommé Chef du gouvernement le 25 juin 1932. Il crée alors un mouvement qui plus tard deviendra un parti unique : l’Union Nationale.

Faut-il rappeler qu’en 1937, Salazar instaurera une nouvelle Constitution et que celle-ci lui conférera les pleins pouvoirs et le contrôle total de l’État. Que cet État, remplaçant la République, deviendra « l’État Nouveau ». Qu’en France, Pétain détiendra les pleins pouvoirs par l’Acte Constitutionnel No 1 du 11 juillet 1940 et que celui-ci fait alors de lui le chef de l’État français, régime nouveau qui remplace la République. Qu’au Portugal, la devise officielle du régime devient alors « Dieu, Patrie, Famille » alors qu’en France ce sera « Travail, Famille, Patrie » en lieu et place de « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Faut-il rappeler qu’en 1933, Salazar met en place, avec l’appui de la Gestapo et de la police fasciste italienne, une police politique : la PVDE. Que Pétain, lui, le 29 août 1940, créera la Légion française des combattants (préfigurant ce que sera plus tard la Milice) et que celles-ci tiendront lieu de parti unique.

Faut-il rappeler qu’au Portugal, sous Salazar, des prisonniers politiques sont incarcérés et torturés, que l’armée et la police politique quadrillent le pays, que la censure des médias, la suppression rigoureuse des libertés fondamentales, l’instauration d’un système de polices, de tribunaux spéciaux et de prisons seront qualifiés par ce régime de « violence préventive »

Faut-il rappeler qu’en France, identiquement à ce qui s’était passé au Portugal, sous Pétain, le 3 septembre 1940, une loi est instaurée autorisant l’arrestation des communistes et leur internement dans des camps. Que le 3 octobre de la même année, c’est la promulgation de la première loi portant sur le statut des juifs. Que le 4 octobre : une loi précise que « les ressortissants étrangers de race juive pourront […] être internées dans des camps spéciaux ». Que le 9 novembre sera proclamé  le décret de dissolution de la CGT, que le 1er décembre l’acte constitutionnel No 6 proclamera la « déchéance du parlement », que le 2 décembre, ce sera la création de la « Corporation paysanne », que d’autres mesures porteront encore, cette année, la marque réactionnaire de Pétain : la pénalisation de l’homosexualité, la suppression des Écoles normales (bastions de l’enseignement laïc et républicains), le divorce rendu plus difficile, les rapports étroits noués avec l’Église. Faut-il rappeler que les caractéristiques principales de ces fascismes sont : conservatisme, catholicisme, nationalisme, anticommunisme, corporatisme. Faut-il rappeler que le 29 mars 1941 c’est la promulgation par Pétain d’un « Commissariat général aux questions juives ». Que les 14 août et 4 octobre c’est l’instauration du serment de fidélité à Pétain pour les militaires, les magistrats et les fonctionnaires. Que dès le 19 avril 1940, la presse est muselée, qu’un secrétariat d’État est chargé de faire accepter aux Français la défaite et les conséquences bénéfiques de celle-ci, que la censure s’exerce à tous les étages et qu’aucune publication ne peut y échapper. Ensuite on sait ce qu’il est advenu des juifs vivant en France. Avec « une connotation antisémite plus marquée » seulement qu’au Portugal pour Jean-Pierre Azéma.

Faut-il encore rappeler, autre aspect des solidarités fascistes, que le portugais Salazar apporta son soutien à Franco et envoya une Légion portugaise, évaluée entre 12 000 et 20 000 hommes, pour participer aux combats contre les républicains. Qu’il ouvre aussi les ports portugais au transit d’armes, en provenance de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, et destinés aux forces franquistes. Que l’aide de Salazar, dans les six premiers mois de la guerre d’Espagne se révélera décisive pour la victoire du fasciste Franco en 1939. Qu’ensuite, la Seconde Guerre mondiale terminée, Salazar, à la faveur de la guerre froide se mit du côté des Occidentaux et put reconquérir ainsi leurs faveurs.

Salazar et Pétain, chefs d’États simplement autoritaires, et non fascistes ? C’est le point de vue de Jean-Pierre Azéma. Assurément, pour lui le gouvernement siégeant à Vichy ne doit avoir aucune responsabilité quant à l’abandon à la mort des malades mentaux, ce qui aggraverait le cas de ce régime.

On s’explique un peu mieux ainsi  la volonté minimalisatrice de Jean-Pierre Azéma à propos du rôle du régime dont le gouvernement siégeait à Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale. Un régime seulement autoritaire aurait-t-il pu procéder à un abandon à la mort des malades mentaux ? 

L’AFFAIRE AUBRAC-CHAUVY (1997) : où l’historien Gérard Chauvy est aussi condamné pour avoir « manqué aux règles essentielles de la méthode historique »

Le 2 avril 1998, un jugement rendu par la 17e chambre correctionnelle de Paris fit grand bruit. Il s’agissait au départ d’une plainte en diffamation introduite par les époux Aubrac (le 14 mai 1997) contre Gérard Chauvy (journaliste et écrivain) et Francis Esmenard (président des Éditions Albin Michel). C’était à la suite de la publication d’un livre intitulé Aubrac, Lyon 1943 paru en 1997 aux éditions Albin Michel. Dans celui-ci, le doute était jeté sur l’intégrité des Aubrac comme résistants.

Le tribunal rejeta la bonne foi de Chauvy pour six raisons. À savoir : la place excessive faite au « testament » du chef de la Gestapo lyonnaise (Klaus Barbie), une insuffisance de documentation, un manque de hiérarchisation des sources, un défaut de prudence dans l’expression, un manque de critique interne des sources et documents allemands, un manque de témoignages.

Le tribunal considéra notamment que « la publication du mémoire signé par Klaus Barbie, et la reprise d’extraits de celui-ci dans différentes parties constituent une diffamation par reproduction des imputations ou allégations calomnieuses, telles qu’elle est expressément prévue par l’article 29 al.1 de la loi sur la presse. »

Le tribunal ajoutait : « Le commentaire de l’auteur relève, quant à lui, de la diffamation par insinuation, en ce qu’il tend à persuader le lecteur que les interrogations les plus graves l’emportent sur les certitudes admises jusque-là, quant au comportement des époux Aubrac pendant l’année 1943, et par là même à donner crédit aux accusations Barbie. »

Le tribunal exposa ensuite que les imputations diffamatoires étaient réputées formulées de mauvaise foi et qu’il appartenait aux prévenus d’apporter la preuve de faits justificatifs suffisants pour établir leur bonne foi. Le tribunal ajoutait qu’il leur appartenait d’établir que leur démarche répondait à un intérêt légitime, qu’elle n’était pas accompagnée d’une animosité personnelle, qu’une enquête sérieuse avait été effectuée et que le propos était exprimé de façon mesurée.

Le tribunal remarqua que « si le travail de l’historien, qui doit pouvoir s’exercer en pleine liberté, dans un souci de manifestation de la vérité historique, peut l’amener, à l’occasion, à formuler une appréciation critique emportant des imputations diffamatoires à l’encontre des acteurs, vivants ou morts, des événements qu’il étudie, il ne peut trouver sa justification qu’en apportant la preuve de sa fidélité à ses obligations scientifiques. »

Et le tribunal conclu ainsi : « … la mission du juge lui impose de ne pas abdiquer au profit du savant (ou de celui qui se prétend tel), et de dire le droit, contribuant, à sa manière, à la régulation des rapports sociaux. Le juge ne saurait ainsi, au nom d’un quelconque impératif supérieur de la vérité historique, renoncer à protéger le droit à l’honneur et à la considération de ceux qui, précipités dans la tourmente de la guerre, en ont été les acteurs obligés mais valeureux.

[…] Pour l’avoir oublié, pour avoir perdu de vue la responsabilité sociale de l’historien, et pour avoir manqué aux règles essentielles de la méthode historique, le prévenu (l’auteur de l’ouvrage) ne peut se voir accorder le bénéfice de la bonne foi. »

Les intéressés (Gérard Chauvy et Francis Esmenard) firent appel de cette décision. Mais la Cour d’appel fit sienne la motivation du tribunal. Elle examina ensuite l’excuse de bonne foi des requérants pour la leur refuser. Finalement elle estima les peines prononcées justifiées dans leur gravité et leur proportionnalité et confirma le jugement du tribunal en toutes ses dispositions. Les intéressés formèrent alors un pourvoi en cassation. Par un arrêt du 27 juin 2000, la Cour de cassation rejeta ce pourvoi, estimant que les juges du fond avaient correctement justifié leur décision.

Persévérants, les intéressés se tournèrent enfin vers la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Celle-ci jugea « que la recherche de la vérité historique fait partie intégrante de la liberté d’expression et estime qu’il ne lui revient pas d’arbitrer la question historique de fond, qui relève d’un débat toujours en cours entre historiens et au sein même de l’opinion sur le déroulement et l’interprétation des événements dont il s’agit ». Et, finalement, la CEDH estima « que le contenu de l’ouvrage en cause n’a pas respecté les règles essentielles de la méthode historique et qu’il y est procédé à des insinuations particulièrement graves ».

La Cour observa encore que « la publication d’un communiqué dans cinq périodiques et l’insertion dans chaque exemplaire de l’ouvrage d’un avertissement reprenant les termes du communiqué n’apparaissent pas davantage comme des mesures inadaptées ou par trop restrictives de la liberté d’expression ». […] « En outre, la Cour rappelle que si, en fournissant un support aux auteurs, les éditeurs participent à l’exercice de la liberté d’expression, en corollaire ils partagent indirectement les « devoirs et responsabilités » que lesdits auteurs assument lors de la diffusion de leurs écrits […] Ainsi, le fait que la troisième requérante (les éditions Albin Michel) a été déclarée civilement responsable et a été condamnée solidairement avec les deux premiers requérants à verser des dommages intérêts aux parties civiles n’est pas, en tant que tel, incompatibles avec les exigences de l’article 10 de la Convention ».

Ainsi, à tous les étages, la justice a été équitable envers les époux Aubrac.

Il faut ajouter qu’en juillet 1997, le journal Libération organisait une table ronde pendant toute une journée avec des journalistes, Lucie et Raymond Aubrac et des historiens. Dans un exercice périlleux, Lucie et Raymond Aubrac furent transformés en coupables et les historiens se muèrent en juges. Les historiens à charge (Rousso, Azéma, Bédarida) glissèrent « subrepticement du doute méthodique, légitime en histoire comme en science expérimentale, à la suspicion déclarée. On découvre alors le policier niché sous l’enquêteur… » écrit le philosophe Daniel Bensaïd (Qui est le juge ?, Fayard, 1999).

« Autour de la table de Libération, comme dans le livre de Chauvy, des historiens s’érigent en juges. À leur tour, le juge et le tribunal s’érigent en juges des historiens, de leur travail et de leur méthode. La boucle est bouclée. L’arroseur, arrosé » écrit encore Daniel Bensaïd.

Et ce dernier poursuit : « Dans une discussion avec Jean-Pierre Azéma, l’avocat Georges Kiejman soutient le devoir des juges de protéger l’honneur des plaignants contre la diffamation. Les trente pages d’attendus pèsent plus, selon lui, que trois lignes ambiguës, et les historiens eux-mêmes devraient se féliciter de ce salutaire rappel à l’ordre de leur devoir professionnel. Jean-Pierre Azéma s’inquiète au contraire de certains passages du jugement : « Le juge ne saurait, au nom d’un quelconque impératif supérieur de la vérité historique, renoncer à protéger le droit à l’honneur et à la considération. » Le texte du jugement introduit en effet entre la vérité et l’honneur un ordre de préséance qui fleure le « politiquement correcte ». C’est le risque encouru lorsque le jugement historique ou politique s’en remet à l’autorité protectrice de la procédure judiciaire. Elle a son prix.

Les juges sont alors invités à contrôler la méthode de l’historien. Dans l’impossibilité de se prononcer sur le fond, sous peine de changer de rôle, ils évaluent le discours historique « du point de vue subjectif de sa bonne foi méthodologique » et se laissent aller à définir le métier d’historien. L’histoire prétendait monter sur les épaules de la justice. C’est soudain la justice qui joue à saute-mouton sur le dos de l’histoire ».

LES AFFAIRES AUBRAC-CHAUVY ET AJZENBERG-AZÉMA : DIFFÉRENCES ET POINTS COMMUNS

Elles sont différentes, certes. À l’évidence, je ne suis pas un héros de la Résistance. J’avais alors 10 ans. Mais l’esprit de résistance, existant à l’époque, m’anime toujours. Dans les deux affaires, il s’agit au départ de diffamations et d’atteintes à l’honneur. Dans la première, à travers les époux Aubrac, c’est la Résistance à l’occupant d’alors et la même résistance à son complice, le gouvernement siégeant alors à Vichy, qui étaient visées. Dans la seconde, à travers moi, érigé dans le rapport de Jean-Pierre Azéma comme principal opposant à ses thèses, c’est de ma résistance aux thèses exonératoires concernant  le gouvernement de Vichy formulées par l’historien qui est visée.

Pareillement à l’affaire Aubrac-Chauvy, hier, la mission du juge, aujourd’hui, devrait lui imposer de ne pas abdiquer au profit du savant (ou de celui qui se prétend tel) et de dire le droit, contribuant, à sa manière, à la régulation des rapports sociaux. Le juge ne saurait ainsi, au nom d’un quelconque impératif supérieur de la vérité historique, renoncer à protéger le droit à l’honneur et à la considération. Pareillement à l’historien Gérard Chauvy, hier, Jean-Pierre Azéma, aujourd’hui, a perdu de vue la responsabilité sociale de l’historien, et manqué aux règles essentielles de la méthode historique. Pareillement, le mis en examen, auteur du rapport (Jean-Pierre Azéma), ne pourrait se voir accorder le bénéfice de la bonne foi.

En effet, les règles de la méthode historique propres à Jean-Pierre Azéma, et utilisées par lui dans son rapport, peuvent se résumer non pas en insinuations mais en réelles allégations mensongères. NOTAMMENT : m’attribuer une thèse qui n’a jamais été la mienne : « Il n’apporte pas la preuve que le gouvernement de Vichy a rédigé puis diffusé une directive officialisant « l’hécatombe » des malades mentaux ». Imputation qui lui permet de gommer, dans son rapport, ma véritable thèse. À savoir, qu’il s’agissait, pour le régime dont le gouvernement siégeait à Vichy, de non-assistance à personnes en danger de mort ou, plus brièvement dit, d’abandon à la mort par ce même régime.

Il semble évident que si Jean-Pierre Azéma, dans son rapport, a menti et triché, c’est pour pouvoir uniquement reprendre à son compte la thèse d’Isabelle von Bueltzingsloewen qui, dans ses ouvrages, exonère elle aussi le régime dont le gouvernement siégeait à Vichy de toute responsabilité dans l’abandon à la mort des malades mentaux pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette tricherie, ces tricheries, de Jean-Pierre Azéma n’ont rien à voir avec une analyse objective des thèses en présence quant à la qualification des faits.

Tout ceci était déjà décrit longuement dans mon dépôt de plainte et témoigne de la mauvaise foi de Jean-Pierre Azéma avec laquelle il a rédigé son rapport. Le tribunal ne saurait lui accorder ici certificat de bonne foi. Cela témoigne encore, et plus que dans l’affaire Aubrac-Chauvy, que Jean-Pierre Azéma a manqué à toutes les règles de la méthode historique qu’un historien doit normalement respecter et, là encore, un tribunal ne devrait lui accorder un certificat de bonne conduite en matière de méthodologie historique. Il faut remarquer que dans l’affaire Aubrac-Chauvy, la Cour d’appel concluait que Gérard Chauvy n’avait pas fait preuve du sérieux nécessaire aux motifs que : « toute allégation de faits précis requiert une démarche préalable de vérification. Si cette exigence est générale elle n’est que plus justifiée lorsque il s’agit d’une part d’une imputation particulièrement grave […] et d’autre part quand son auteur pratiquant l’histoire doit être rompu à l’interrogation des sources ». Cela vaut aussi pour Jean-Pierre Azéma.

Si il semble évident que Jean-Pierre Azéma, dans un rapport remis à des membres du gouvernement ayant eux-mêmes à éclairer le Président de la République sur une décision à prendre, n’a pas respecté les règles élémentaires devant s’imposer dans un tel travail. À savoir, l’impartialité, la mesure, l’honnêteté. Cela a conduit à ce que l’inscription figurant sur la dalle commémorative installée Place du Trocadéro à Paris ne corresponde qu’à une vérité historique falsifiée. La laisser en l’état se serait, comme en 1956 à propos de la censure du film Nuit et Brouillard, arracher de l’histoire de la France « les pages qui ne lui plaisent plus », se serait se faire complice de l’horreur qu’a été l’hécatombe des fous.

La dalle commémorative, en toute logique, devrait retrouver le nom du régime portant la responsabilité de cette hécatombe. Un tribunal ne saurait autoriser la perpétuation de l’inscription actuellement existante, trompeuse par ses silences sur les responsabilités pour celle ou celui qui la lit. J’avais proposé et je propose encore le remplacement de la partie gravée concernant les malades mentaux par celle-ci :

« Hommage aux 50 000 êtres humains de plus que n’en condamnait la mortalité ordinaire, internés dans les hôpitaux psychiatriques français et morts sous le gouvernement siégeant alors  à Vichy, par abandon, absence de soins, sous-alimentation et autres maltraitances ». Elle correspond à la demande des signataires de la pétition qu’avait initié Charles Gardou (auxquels le Président de la République d’alors avait répondu par un « Je vous ai compris ») et qu’il n’a pas finalement pris en compte. Mais ce sera au Tribunal d’en juger.

Armand Ajzenberg

Première publication sur Médiapart

Texte au format Pdf : QUAND JEAN-PIERRE AZÉMA..

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s