Préface de Ra-Sablga Seydou Ouedraogo à l’ouvrage de Thomas Sankara : La liberté contre le destin

Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse

Jeudi 30  octobre 2014. Des marées de jeunes insurgés envahissent les rues des villes du Burkina Faso et ébranlent le pouvoir vieux d’un quart de siècle de Blaise Compaoré. Celui qui a, le jeudi 15 octobre 1987, mis tragiquement fin à l’expérience de la révolution burkinabè, devait abandonner, dans un scénario d’un drame loufoque, et sans pour autant obtenir le salut, le projet de révision de la Constitution, qui visait à lui permettre de poursuivre une troisième décennie au pouvoir et même entamer une quatrième.

Le lendemain, en début d’après-midi, des scènes de liesse célèbrent la fuite du tombeur de Sankara, exfiltré par la France, accueilli et aidé par la Côte d’Ivoire et le Togo, les alliés dont il avait bénéficié de la précieuse assistance vingt-sept ans plus tôt, le jeudi noir qui a emporté le leader de la révolution et ses camarades martyrs. Dans la cour du centre de presse Norbert Zongo1, haut lieu d’activisme, un groupe de jeunes chante la victoire. Les slogans qui ont alimenté, des mois durant, l’émergence du puissant mouvement insurrectionnel, sont opportunément actualisés pour la circonstance : « Ce président-là, il faut qu’il parte, et il est parti  !  », « Blaise salaud, le peuple a eu ta peau ! »

Ces évènements d’octobre 2014, qui ont bouleversé le Burkina Faso, et dont l’onde de choc a été ressentie dans plusieurs capitales africaines où, sous l’ivresse des délices du pouvoir, des chefs d’État tentent de s’éterniser au pouvoir, sont intimement liés à la figure de Thomas Sankara : elle représentait le plus petit dénominateur commun des insurgés. L’image et la parole de Sankara constituaient la référence la plus partagée par ces insurgés, majoritairement jeunes, qui scandaient à toute occasion, comme ce jour de victoire au centre de presse, « La Patrie ou la mort, nous vaincrons » ; le slogan révolutionnaire qui terminait l’hymne nationale et qui a été retoqué sous le régime de Blaise Compaoré comme pour anesthésier les consciences.

À un moment où les « écoles politiques et citoyennes » sont rares et où la formation idéologique est recluse dans des groupes étroits en difficulté avec la réalité, la parole de Sankara, ses images et ses films, charriés par les débits de l’Internet et partagés sur les téléphones portables, compagnons fidèles de ces jeunes, constituaient pour beaucoup l’une des rares nourritures politiques et ressources de conscientisation. À la recherche de repères, déboussolée par la déchéance éthique des gouvernants satrapes, clochardisée par des problèmes sociaux et économiques d’une violence inouïe et quasiment interdite de rêve, cette jeunesse trouve en Sankara le modèle de l’action et de la parole en fusion totale, de la pédagogie par l’exemple. Sa popularité chez toutes les catégories de la jeunesse, tant les élèves et les étudiants que les jeunes évoluant dans la précarité du secteur informel et dont la plupart n’ont pas bénéficié d’une instruction de niveau secondaire, en fait le ciment d’une génération, la génération des enfants de Sankara, la génération Sankara.

De fait, l’insurrection populaire a été celle de la génération Sankara. Trente ans après sa mort, une génération Sankara est née. Dans une large majorité, les insurgés, pour les plus âgés, avaient commencé leurs premières années d’école sous la révolution, ou, pour les plus jeunes, sont nés sous le régime Compaoré. Le personnel insurrectionnel est en effet majoritairement né sous Blaise Compaoré qui n’a jamais pris la pleine mesure du doublement de la population durant son quart de siècle de pouvoir.

Plusieurs leaders de premier plan du mouvement insurrectionnel affirment fièrement leur référence à Sankara. Les artistes Sams’K le Jah et Smokey, qui ont incarné la résistance et permis d’attirer massivement au mouvement citoyen des jeunes dont une majorité n’était pas « politiquement » encadrée, sont des disciples autoproclamés de Sankara. La référence à Sankara constituait pour eux, la sève des discours et des slogans pour galvaniser les jeunes.

Même les militants des survivances des chapelles idéologiques clandestines, dont les organisations n’étaient pas au-devant de l’insurrection, qui avaient été formés dans une vision extrêmement critique, voire dénigrante du président Sankara, étaient de fait emportés dans le flot des références à l’homme du 4 août.

Dans la tendance politique du mouvement insurrectionnel, au-delà du compartiment sankariste, les responsables politiques se sont volontiers laissés emporter par l’attrait que le héros avait sur la jeunesse, quitte à tenir des propos démagogiques aux antipodes de leurs options idéologiques affirmées. Ainsi, le point révolutionnaire s’est imposé même aux libéraux autoproclamés.

L’important travail de biographe que Bruno Jaffré abat depuis trois décennies a contribué, à travers les livres, les conférences et l’exceptionnel site Internet thomassankara.net à faire connaître Sankara à la jeunesse burkinabè et donc à faire naître cette génération Sankara. Je fais partie de la génération qui a connu Sankara, pour une bonne partie, sous la plume de son dévoué biographe. Et je dois lui signifier la gratitude de ma génération pour son œuvre de sauvegarde de la mémoire du plus grand homme de l’histoire des peuples du Burkina Faso. Nul avant lui, avant, pendant et après la colonisation, n’a hissé aussi haut sur la scène internationale le nom et l’honneur de ces peuples pétris de modestie et de dignité. Bruno Jaffré a le grand mérite de nous le faire connaître tous les jours un peu plus. Lui-même dont la vie a été bouleversée par la rencontre avec son héros, permet à des millions de jeunes de donner du sens à leur vie en leur offrant des pans de la parole, de la vie et de l’œuvre de l’illustre révolutionnaire.

Dans ce nouveau recueil de discours, il présente de nouvelles trouvailles de son patient travail de recherche de paroles inédites du président Sankara. Le court texte qui accompagne chaque discours, en en donnant le contexte, est très riche et éclairant pour le jeune lecteur ou pour ceux, dont une majorité de Burkinabè eux-mêmes, ne sont pas familiers de cette période palpitante de l’histoire du Burkina Faso. De ce fait, même les textes déjà connus sont rendus plus intelligibles par ces notes introductives. Mieux, par moments, des informations essentielles offrent des indices sur la généalogie de la pensée de ce grand homme, levant, un tant soit peu, le voile sur la fascinante érudition juvénile et la pensée visionnaire du révolutionnaire.

S’il est espéré que la période post Blaise Compaoré livre des documents inédits sur Sankara, et peut-être des écrits de sa main, il est évident qu’il nous lègue l’essentiel de sa pensée via ses discours dont l’étude est donc capitale pour connaître, sauvegarder et perpétuer son héritage.

Si Sankara a largement contribué à sustenter les consciences insurgées au Burkina Faso, plus que jamais, il faut le lire, dans le texte, dans la parole devrais-je dire, l’étudier, au-delà des slogans, pour saisir sa pédagogie révolutionnaire. À l’heure où la fougue de la jeunesse africaine est, dans bien des cas, focalisée dans la dénonciation des dérives des gouvernants et des puissances néocolonialistes, il est impératif d’apprendre auprès de Sankara l’engagement sincère dans la construction d’alternatives, dans le concret et non dans la spéculation oisive ou dans les positions douillettes survolant le réel du quotidien des populations. En engageant les populations dans le changement de leur propre condition, et en faisant corps avec elles, Sankara nous donne une leçon intemporelle de responsabilisation et de responsabilité que, malheureusement, bien souvent, nous oublions. C’est à cela que j’ai pensé en lisant, dans le manuscrit que Bruno Jaffré m’a transmis, le passage suivant du discours de février 1984 prononcé à Bobo-Dioulasso :

La vallée du Sourou, vous avez entendu parler d’elle. Nous avons décidé de faire la vallée du Sourou et pour cela, les études nous ont démontré que nous avons besoin d’un milliard trois cents millions. Les sources de financement nous refusent cette somme […]. Nous avons dit qu’à cela ne tienne, nous ferons le barrage du Sourou avec ou sans ces bailleurs de fonds. Et pour cela, nous vous convions au sacrifice : ce sacrifice, c’est d’abord des retenues sur nos salaires, nos indemnités, c’est normal. C’est encore la main-d’œuvre que chacun d’entre nous représente, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, civils et militaires ; chacun de nous représente une force de travail.

Ce texte m’a en effet renvoyé en mars  2012 où au lancement du projet d’agropole de Bagré, au Burkina Faso, l’interprète a traduit en langue mooré pour la majorité des populations, le discours du représentant de la Banque mondiale en ces termes : « La Banque mondiale a donné des milliards sans fin pour faire de Bagré un petit Paris. » Il s’agissait pourtant d’un prêt de 62 milliards de francs CFA que ces populations devraient payer à la sueur de leurs fronts. En plus de les engager dans des contrats à leur charge sans leur consentement, on concluait les termes d’un véritable vol en présentant les clients bons payeurs qu’ils sont en mendiants qui doivent applaudir une générosité putative.

Le « compter sur ses propres forces » que Sankara a appliqué dans le concret paraît séduisant pour tous et nous le réclamons pour nos pays. Mais en réalité, la plupart d’entre nous cite Sankara la bouche pleine du biberon de l’aide internationale, autant les gouvernants que la plupart des intellectuels et des acteurs de la société civile, y compris les plus acerbes contre l’Occident. Ainsi, les causes africaines, y compris les plus nobles, souffrent souvent de la crédibilité de leurs défenseurs. Il est temps d’apprendre de Sankara l’autocritique afin d’engager nos responsabilités dans le changement auquel nous aspirons.

Comme bien souvent au lendemain des grands chamboulements historiques, il y a comme une vague de pessimisme qui a gagné les rangs de la jeunesse burkinabè. Elle croyait, et avec elle celle du continent, aux lendemains d’insurrection qui chantent, automatiquement. Si elle a appris avec Sankara et démontré avec l’insurrection populaire que « nul ne peut rien contre un peuple mobilisé », elle doit apprendre à « oser inventer l’avenir » car, en définitive, il n’y a point de démiurge d’avenir en dehors de nous-mêmes, en dehors de nos rêves réalisés et à réaliser par nos luttes concrètes, individuelles et collectives.

Ra-Sablga Seydou Ouedraogo2

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Thomas Sankara : La liberté contre le destin

Discours rassemblés et présentés par Bruno Jaffré

Editions Syllepse,

https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_76_iprod_701-la-liberte-contre-le-destin.html

Paris 2017, 480 pages, 20 euros

1 NdE: Journaliste et opposant au régime de Blaise Comparoré, Norbert Zongo a été assassiné dans des circonstances troubles le 13 décembre 1998.

2 Ra-Sablga Seydou Ouedraogo est économiste spécialisé dans l’économie bancaire et les stratégies de développement. Il est le directeur exécutif de l’Institut de recherche indépendant Free Afrik qu’il a créé au Burkina Faso. Il est devenu pendant la transition un des leaders les plus en vue de la société civile burkinabè.

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