La Pride, le Ramadan et l’échec de l’intersectionnalité à la française

C’est le mois de la Pride et celui du Ramadan, en même temps, et tout le monde s’en fout.

Je ris et je pleure, en même temps. Mon crâne me pique et je me cache. On me demande de sortir. Il y aurait des choses à célébrer, des galettes et gâteaux à empiler, des identités à embrasser, des calendriers à lunariser, des luttes à solidariser, des liens à solidifier, il faudrait sortir solaire tel un soldat, dans des contextes à dépasser, des spectacles à jouer, des histoires à raconter, d’autres à oublier, des mythes à entretenir, des gestes à répéter.

Ma petite histoire est déjà écrite, gravée, je n’aurais plus qu’à m’insérer dans la grande, suivre le bon char, lire en braille sous mes poils, trier ce que je vais cracher, dans le bon bac s’il vous plaît.

Je compte les morts à l’est et ceux à l’ouest, je suis rabat-joie. Les mortes me ressemblent. Pas contente, prête à vomir ma bile, les cheveux trempés dans le caniveau, je suis la fille des trottoirs qui ne sait pas marcher droit, un corps de plomb qui court et qui tombe, qui veut être un garçon, un chaton et une déesse, une morveuse métamorphe, hybride de pacotilles, cyborg névrosé.

Le mois des fiertés et celui de la sainteté, dans une société désenchantée, sexiste, raciste, marchande et hypocrite. Dans un régime autoritaire, bonnet blanc et blanc bonnet, qui ordonne de choisir sans vraiment laisser le choix, qui ordonne de s’armer, de l’aimer ou de la quitter, monothéiste et monosexuelle, alcoolique, droguée, pompe à fric, vulgaire.`

La Pride et le Ramadan s’ignorent et s’excluent, ne se rencontrent jamais au risque de s’entrechoquer, comme leurs civilisations, ils veulent nous découper, nous différentier, nous forcer à nous combattre, faire de nous des morceaux de viande, des coqs et des poules, nous emboiter.

Incarneras-tu le sauvage ou le civilisé, cette année ? Quel sera ton costume ? À poil ou à plumes ? Seras-tu récompensé ou reprimé ? La carotte ou le bâton ? Pour avoir leur soutien, il faut jouer, danser, prier et recommencer les performances jusqu’à les convaincre, pour les rassurer que nous sommes comme eux.

Deux périodes importantes de communion, pour les corps, les esprits, les âmes, les familles, l’inconscient collectif, les communautés, les cultures, les traditions, des périodes sacrées, qui font trembler l’éther, les imams et les pédés. Des instants politiques, restreints dans l’espace public, qui n’étaient pas voués à s’enlacer, à se chevaucher, qui zig-zaguent entre les représentations virilistes et les invitations à consommer.

Ces mondes ne se rencontreront jamais, sauf sur les ponts que sont nos dos, dans les conduits de nos trachées, quand il faut avaler des vérités, dans nos psalmodies acharnées, quand nous formulons des souhaits, dans la cavité de nos bouches, entre le marteau et l’enclume, dans les tatouages que l’on cache, dans la pression exercée sur nos colonnes vertébrales par des milliers de fourmis, dans ces corps silencieux qui maintiennent l’équilibre et se trimballent nerveusement jour après jour sur le macadam à la recherche d’un coin vert, ces amas problématiques et prophétiques qui zieutent amoureusement les rails de métro, ces hybrides travestis distants qui tentent de marcher droit, malgré le vent, les insultes, la pluie, les crachats, la sècheresse, les précarités, l’angoisse, sa mère, les tremblements de terre et le manque d’amour, malgré vos esprits brumeux et trop étroits pour laisser passer nos lumières, nous perçons, aveuglement.

Fier-e-s, belleaux et fort-e-s, c’est ainsi qu’on devrait se sentir et se tenir, parmi la masse de charognes enlaidies, phobiques et peureuses en tous genres, laid-e-s, sans-gènes, arrogant-e-s, filles et fils de rien, rejetons de banquiers et amants d’huissiers, violeurs de mondes au sourire facile et à la pupille menteuse qui pourrissent le globe en pensant le lustrer.

À l’intérieur de nos boîtes crâniennes s’entassent vos couteaux. Les noeuds de vos cordes que vous ne pouviez défaire avec vos yeux crevés, nous les mâchons, nous les suçons, un gout de béton et de cumin rape nos langues qui se délient.

Ce que la société et les individus acharnés qui la composent ne veulent pas concilier, se rencontrent dans nos poitrines, forcés de s’aimer et de s’allier sous notre épiderme, après avoir tenté de se tuer maintes fois, après avoir baisé sauvagement, vos peurs imbibent nos os, elles ont l’ambition de cohabiter et de coaguler et de se résoudre.

Nos jouissances sont continuellement étouffées par vos jugements. Nous ne pouvons pas dormir en paix. Il a fallu devenir alchimistes pour vous survivre, vous, qui parlez de famille, de lien, de sang, de stupre, de veine, de groupe, de composition joyeuse, vous nous emplumez au quotidien, dans toutes vos décisions, vos positionnements tordus, vos yeux ne mentent jamais, nous apprécions sans filtre vos vaines torsions.

Vous pouvez célébrer et prier, vous n’aimez pas, bien que vous n’ayez que du rose à la bouche, il est chimique, vaporeux, larvaire. Dans nos cages thoraciques, vos mensonges baignent, vos étrangetés tantôt s’enlacent, tantôt s’expulsent violemment, rien ne se perd, tout se transforme, dans l’acide de nos estomacs, vos baleines, vos peurs négocient avec nos organes, tentant de digérer ce que vous vomissez.

Nos langues ont dû se scinder en deux pour apprendre votre langage, vos insultes, vos ordres, nos langues doubles comme des serpents, habiles comme le diable, des monstruosités sachant crier et chuchoter des secrets honteux.

Nos corps et nos esprits sont des champs de batailles, des chantiers, des laboratoires, des champs laborieux, des Tchernobyl ambulants, contagieux, des vestiges, des musées qu’ils ont peur d’explorer, ils ont peur d’y perdre leurs convictions, leurs doigts, leurs certitudes et leur foi en plastique, d’y laisser leurs empreintes, si peur de briser le fil de soie qui les maintient reliés au monde et au bruit, le cordon ombilical qui les connecte à la bouffe et au pouvoir. Ils tremblent de trouille au moindre coup de vent. Ils ont peur d’écouter nos maux et d’être détrônés par nos chants, ils ont peur d’être déchirés, ils ont peur d’être nous, tous ceux qui soutiennent le vieux monde, ceux qui se confortent dans leur misère, ceux qui ont inventé le « nous », ceux qui distribuent, ceux qui se languissent d’appartenir au genre divin, ceux qui n’ont pas d’assiette à la table du bonheur, mais vendront leur mère pour gouter au gâteau des roitelets terrestres, les arrogants qui appuient leur existence sur notre mort, qui s’élèvent grâce à l’amoncèlement de milliers de cadavres de trans et de noirs, les assassins qui répètent toute l’année que nous ne comptons pas, que nous ne pesons pas assez dans la balance pour être entendu-e-s, que nous comprenons mal, que nous ne savons pas, que nous ne sommes pas aimables, que nous ne sommes là que pour apporter des complications, rejetons d’un futur improbable, c’est parce que votre monde est mortellement binaire, ennuyeux, saccagé et trompe-l’oeil que nous apparaissons comme des complications étrangères, vous ne savez pas faire de place à nos corps et nos voix, vous ne savez pas comment nous aimer, vous êtes les vampires qui maintenez le passé, des suceurs de substance vitale qui refusent de mourir, qui n’auront pas l’occasion de renaitre.

Vous ne méritez pas notre force, notre magie, notre lumière, notre sang, notre créativité, nos stratégies de survie, notre monde tout beau tout neuf, puissant et généreux. Ce monde et ces meutes qui prennent vie dans vos angles morts, ces espaces fragiles dans lequel nous prions, nous dansons, nous célébrons, nous sautons toute l’année, à l’ombre, au bord du gouffre

https://sorryimnotsorry.wordpress.com/2017/06/16/la-pride-le-ramadan-et-lechec-de-lintersectionnalite-a-la-francaise/

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