Tous les murs du monde ne répareront jamais ceux des châteaux de sable que des enfants ne construiront plus

Dans sa préface, « Il n’y a pas d’algorithme », preface-dantonio-a-casilli-a-louvrage-de-olivier-ertzscheid-lappetit-des-geants-pouvoir-des-algorithmes-ambitions-des-plateformes/, publiée avec l’aimable autorisation de l’éditeur, Antonio A. Casilli parle du livre comme « un chasseur qui traque deux proies : l’une est la généalogie des grandes plateformes, l’autre cet attracteur d’inquiétudes politiques connu sous le nom d’« algorithme ». Les deux thèmes de sa quête intellectuelle sont on ne peut plus différents. Le premier est par trop sur le devant de la scène, l’autre furtif ».

Loin des storytelling, le livre aborde les plateformes nommées GAFA, GAFAM, ou alors AFAMA (Apple, Facebook, Amazon, Microsoft et Alphabet ex-Google), le fonctionnement des algorithmes, le coté sombre du numérique, des enjeux pour la démocratie « celui de la régulation de l’innovation et celui de la capacité d’agir des citoyens- usagers », le fonctionnement d’internet, les mécanismes d’invisibilisation, la croyance en « en un processus automatique objectif, efficace, exact, à la fois intelligible et imperscrutable », les contenus monétisés, les données personnelles et les processus d’apprentissage automatisé, les dévotions aux entités abstraites et les pouvoirs réels de leurs propriétaires… Comme l’écrit à juste titre, Antonio A. Casilli : « Il n’y a pas d’algorithme, il n’y a que la décision de quelqu’un d’autre »…

Il ne faudrait pas que le terme algorithme laisse à penser que le livre traite de mathématiques. Ce n’est pas le cas. Je reprends la définition fournie par WikipediA : Un algorithme est une suite finie et non ambiguë d’opérations ou d’instructions permettant de résoudre un problème ou d’obtenir un résultat. Que comporte la suite est ici hors du propos. Reste : Qui décide de cette suite et donc des résultats qui s’afficheront ?

Le rôle de plus en plus important des plateformes et les facilités que chacun-e en retire mais « jamais les règles qui guident cette apparence facilité n’ont été aussi opaques ». Des algorithmes et une question guidant la réflexion de l’auteur, « elle revient à savoir qui contrôle ces algorithmes, comment impactent-ils notre vie, et surtout, comment parvenir à rendre public la partie de ces algorithmes qui relèvent d’un travail d’éditorialisation classique ». Car il n’y a rien relevant du hasard, il s’agit bien ici de décisions, « les règles algorithmiques procèdent, dans le choix et dans l’ordre d’affichage, d’un processus d’éditorialisation ».

Je ne vais pas détailler l’ensemble des analyses, des questions posées et des propositions de ce livre plein d’humour. Juste des éléments choisis subjectivement.

La lectrice et le lecteur découvriront, entre autres, des profilages, l’industrialisation de l’intime, la réduction des êtres humains à des documents, « L’homme est devenu « un document comme les autres » », le tout marchandisable, la topologie de l’espace informationnel, les cartographies des navigations, les nœuds du web, les écosystèmes de l’enfermement et les formes nouvelles de territorialisation, les promenades carcérales, les technologies « privatives » et le contrôle de quelques multinationales…

Olivier Ertzscheid souligne particulièrement certains éléments, la construction des marchés « sur les besoins et les comportements réels ou supposés que révèlent nos profils et derrière eux la traçabilité de nos moindres activités connectées », le changement de l’axe de rotation du web « les individus ont remplacés les documents », le cyberespace comme monde fermé et propriété privée loin « du réseau de réseau, non propriétaire, sans droit d’accès », la formulation de réponses à des questions non posées, les logiques de captation et de monétisation des données personnelles, le fantasme d’une calculabilité du monde et ses réalités concrètes, l’information « sur-mesure » individualisée, potentiellement – et en partie déjà existant – « externalisation de nos stratégies décisionnelles, émotionnelles, affectives »…

J’ai notamment apprécié les passages sur la loi et le code, la liberté et le choix, le secret et la vie privée, le calage des exigences et des routines algorithmiques sur le cadre de la concurrence libre et non faussée, la loi et l’ordre documentaire, les plateformes comme Etats, les régulations totalement opaques, les algorithmes décisionnels, la capacité d’agir et la légitimité d’action, la centralisation dans un résultat unique, la réduction des individu-e-s à quelques dimensions…

Les terroristes, les sexistes, les racistes, les homophobes, etc. sont des client-e-s comme les autres… mais la vue d’un sein nu est censurée. D’une façon comme d’une autre le pouvoir arbitraire du propriétaire, des espaces hors-la-loi, hors de la cité, hors du contrôle démocratique. Olivier Ertzscheid analyse la construction de différents niveaux de « vérité », les entraves et les expositions, l’enfermement algorithmique, les logiques d’uniformisation, la combinaison de libéralisme économique et de solutionnisme technologique, la force des guidages, les itérations dans les boucles algorithmiques et les doubles effets de feedback, les bulles de filtre, les « finalités des outils et des environnements algorithmiques »…

Facebook et le « like », le clic au lieu de l’écriture et « de la distance qu’elle seule permet, face à l’orchestration et l’hégémonie construite et palpable de nos clics pulsionnels », l’appréciation ou la dépréciation versus le lien, la réponse « +1 », l’instant imperceptible saisi, les boutons et l’indexation, ce que nous souhaitons laisser paraître aux autres, l’effet rétroaction et les modifications de comportement, les logiques de disparition, les interfaces et les dispositifs de « réalité augmentée », les protocoles de routines informatiques qui recommandent ou prescrivent, les interactions présentables pour le marché publicitaire dans la négation des contradictions ou des frictions, « les modèles algorithmiques détestent la friction et lui préfèrent une fluidification plus propice et plus efficace dans la mise en place de routines itératives », l’absence de pluralisme et les grilles de programme, ce qui montré et ce qui est caché au nom de la « déontologie », les effets régulateurs et le tour normatif des « conditions générales d’utilisation » ni vraiment définies ni discutables…

Olivier Ertzscheid parlent des tartuffes, donne des exemples des fonctionnements dignes des classiques de la science-fiction. Il aborde les mises en ordre de l’information (opacité, imprévisibilité exposition aux manipulations), les inventions mortifères de l’égalité et de la démocratie.

Il insiste sur la « viralité numérique », la violence induite par l’éditorialisation algorithmiques, la confusion entre plateformes privées et politiques publiques, les injonctions « politico-sociétale momentanée »…

Dans les exemples donnés, je souligne le traitement des « catastrophes », le mur qui efface les migrant-e-s, les images d’enfant, le rituel attentat… « cliquez ici ». Je souligne aussi les pages sur les racismes, les révisionnismes et les extrêmes-droites.

Question, réponse, « Est-il vraiment « naturel » de s’adresser à un algorithme en « langage naturel » ? ». L’auteur aborde les biais cognitifs, la complexité du langage, la production de l’ignorance, les régimes de vérité, les machines à produire de la popularité et la prime « à la tyrannie » des cliqueurs et cliqueuses, la critique du « prévoir et détecter », la confusion entre le réel et ce que nous connaissons, le fétichisme du fichier et des fiché-e-s, les perroquets convaincants, le monde de l’évidence, la mythologie calculatoire apprenante…

Olivier Ertzscheid propose d’« enseigner la publication », de fonder une « laïcité numérique permettant de séparer l’Etat de nos comportements sociaux de l’Eglise des données via ses différentes chapelles algorithmiques », la mise en place d’un index indépendant du web, de corpus d’analyse et de réflexion, d’ingénierie démocratique, de bien non-rival. Il souligne que « les enjeux d’une citoyenneté numérique sont dès aujourd’hui essentiels à penser et à mettre en œuvre en dehors de ces grandes plateformes ».

Certains points me semblent discutables. Je ne pose que deux débats.

En premier lieu sur les possibles « prédictions », qui ne sont au mieux que des approximations statistiques, le futur reste toujours ouvert, indéterminable dans ses singularités humaines mêmes. Aucun déterminisme ne permet de prédire « un » futur. Que pourrait signifier la réplicabilité dans les rapports sociaux et les relations interpersonnelles ?

En second lieu sur l’expropriation des plateformes, le refus de l’appropriation privée de la socialisation des données, l’injonction à la publicité des algorithmes et des choix politiques/éditoriaux effectués, bref au démantèlement des secrets industriels.

Nous répondrons pas, de manière convaincante, à l’utopie libertarienne – liberticide et inégalitaire – sans proposition reposant sur des socialisations plus efficaces, plus égalitaires et offrant à chacun-e plus de liberté.

En attendant, un livre plus qu’utile pour comprendre comment nos comportements sont accaparées contre nous, les réappropriations des possibles humains qui ne sont et ne seront pas algorithmiques.

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En complément possible :

Le blog de l’auteur : http://affordance.typepad.com//mon_weblog/

Eric Sadin : La silicolonisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, merlin-lenchanteur-accoutre-du-costume-de-superman/

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Olivier Ertzscheid : L’appétit des géants

Pouvoir des algorithmes, ambitions des plateformes

C&F Editions, Caen 2017, 284 pages, 20 euros

Didier Epsztajn

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