La mutation des villes et des politiques urbaines

Résumé

  1. La situation actuelle est caractérisée par une rupture dans l’évolution urbaine.

  2. A chaque modèle de développement correspond un modèle urbain ; à chaque politique de développement correspond une politique urbaine.

  3. La situation urbaine est la projection au sol des grandes contradictions du système-monde.

  4. L’armature urbaine mondiale est caractérisée par la métropolisation.

  5. La base productive des villes est en mutation.

  6. La question du logement ne se différencie pas de la question urbaine.

  7. L’espace des acteurs de la transformation urbaine se réorganise.

  8. Les politiques urbaines alternatives peuvent partir des politiques locales.

  9. Le débat sur la ville et le logement se développe à l’échelle mondiale.

1. La situation actuelle est caractérisée par une rupture dans l’évolution urbaine. Cette révolution urbaine s’inscrit dans l’évolution du peuplement de la planète. Il faudra construire, dans les vingt ou trente prochaines années, principalement dans les pays pauvres, autant d’infrastructures qu’il en a été construit jusqu’à maintenant dans le monde. La question des migrations est la question stratégique centrale des années à venir.

2. A chaque modèle de développement correspond un modèle urbain ; à chaque politique de développement correspond une politique urbaine. Les modèles proposent une cohérence entre les concepts et les valeurs ; les politiques correspondent à la transcription contingente des modèles, dans des situations et des périodes. A partir des années 80 le nouveau modèle dominant est celui de l’ajustement structurel. Les programmes d’ajustement structurel ont renforcé la pauvreté, la précarité, le sous-équipement et l’irrégularité foncière.

3. La situation urbaine est la projection au sol des grandes contradictions du système-monde. La crise structurelle articule cinq contradictions majeures qui ont toutes des conséquences déterminantes sur la situation urbaine. Ce sont les contradictions économiques et sociales ; avec les inégalités sociales, la précarisation, les discriminations, la ségrégation urbaine, sociale et ethnique. Les contradictions écologiques traduisent la prise de conscience de l’écosystème planétaire. Les contradictions géopolitiques s’aiguisent avec l’émergence d’un monde multipolaire ; de plus, entre 1 à 2 milliards de personnes dans le monde vivent dans des régions en guerre classique ou en guerre civile. Les contradictions culturelles et idéologiques se traduisent par les poussées xénophobes et racistes et interpellent les insuffisances de la démocratie. Les contradictions politiques se traduisent par une condamnation de la corruption, résultat de la fusion du politique et du financier qui abolit l’autonomie du politique. Les pratiques et les politiques alternatives permettent d’explorer des manières de les dépasser.

4. L’armature urbaine mondiale est caractérisée par la métropolisation. L’armature urbaine mondiale traduit une tendance à la métropolisation. Un premier niveau de l’armature urbaine mondiale regroupe les vingt-sept mégapoles qui comptent entre dix et vingt millions d’habitants. Le deuxième niveau de l’armature urbaine est celui des métropoles. C’est plus la fonction que le nombre des habitants qui compte. Les métropoles sont liées à l’organisation du territoire national, et les fonctions administratives y sont importantes. Le troisième niveau est celui des villes centres ou secondaires qui structurent une région et lui donnent sa dynamique.

5. La base productive des villes est en mutation. L’industrie n’est plus la référence de la base productive des villes. Les entreprises sont en recomposition. Les villes vont être bouleversées par l’évolution technologique. Les sociétés sont confrontées à plusieurs révolutions en cours qui bouleverseront les sociétés et le monde. Il s’agit de la révolution des droits des femmes ; de la révolution des droits des peuples ; de la révolution écologique ; de la révolution numérique ; de la révolution du peuplement de la planète.

6. La question du logement ne se différencie pas de la question urbaine. La ville actuelle est marquée par la rupture entre urbanisation et industrialisation qui a caractérisé la révolution industrielle et urbaine du 19ème et 20ème siècles. Cette organisation sociale s’est traduite évidemment dans l’organisation urbaine. Les politiques de logement furent directement liées au cours de cette période à la généralisation du salariat. La tendance à la précarisation accentue les exclusions et les ségrégations urbaines. L’habitat irrégulier contribue, selon les régions et les pays, pour 20% à 80% à la croissance urbaine et concerne entre 15% et 70% des citadins des pays en développement, la moyenne se situant aux alentours de 40%. Deux propositions pour avancer sur la question du logement. Tout d’abord, inclure le droit au logement dans le droit à la ville. Ensuite envisager la gestion et la programmation des logements à différentes échelles : l’agglomération, le quartier, le parc de logements.

7. L’espace des acteurs de la transformation urbaine se réorganise. Entre l’Etat, et les habitants, d’autres intervenants cherchent leur place : les municipalités ; les associations ; les entreprises. Les mouvements sociaux urbains sont de plus en plus importants et sont en mutation et sont porteurs de pratiques nouvelles.

8. Les politiques urbaines alternatives peuvent partir des politiques locales. C’est l’articulation des niveaux et des échelles, entre le local, le national, celui des grandes régions et le mondial qui définit la nature d’une politique urbaine. L’enjeu est celui de l’affirmation des droits et de leur inscription dans les politiques urbaines et dans la production des villes. L’alliance entre ce que l’on appellera pour simplifier la société civile et les institutions locales est une alliance stratégique. Le débat portera en priorité sur les stratégies locales alternatives.

9. Le débat sur la ville et le logement se développe à l’échelle mondiale. Le cycle des Habitat permet d’éclairer l’évolution du débat international sur la ville. Habitat 3, en 2016, a proposé un agenda non contraignant qui s’inscrit dans une refonte des priorités de l’ONU autour de l’Accord de Paris (COP21) et les Objectifs du Développement Durables adoptés en septembre 2015 par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Ce débat international interpelle les acteurs de la transformation urbaine.

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La mutation des villes et des politiques urbaines

1. La situation actuelle est caractérisée par une rupture dans l’évolution urbaine

Nous vivons actuellement une nouvelle révolution urbaine. Elle est liée à l’évolution de la mondialisation. Supports de la mondialisation, les villes en sont aussi transformées. L’évolution de la mondialisation bouleverse le système géopolitique et remet en cause la nature des Etats. Elle modifie les rapports entre le local, le national, les grandes régions et le mondial ; entre le rural et l’urbain ; entre le particulier et l’universel.

Cette révolution urbaine s’inscrit dans l’évolution du peuplement de la planète.

Le modèle accepté est celui de la transition démographique et l’hypothèse d’une inflexion du taux de croissance démographique. Depuis 2007, plus de la moitié de la population mondiale vit dans les villes ; en 2030, toutes les régions du monde devraient avoir une population majoritairement urbaine. Le nombre d’habitants des villes passera de   milliards en 2003 (48% de la population mondiale) à 5 milliards en 2030 (60%). La plus grande partie de cette croissance des zones urbaines sera due à la fécondité naturelle plutôt qu’à la migration. Il faudra construire, dans les vingt ou trente prochaines années, principalement dans les pays pauvres, autant d’infrastructures qu’il en a été construit jusqu’à maintenant dans le monde. Il faudrait instaurer un système de transferts automatiques et pérennes pour le financement des investissements structurants rendus nécessaires par le peuplement.

La question des migrations est la question stratégique centrale des années à venir. Le fossé se creuse entre les pays à la population vieillissante et les pays à forte natalité. Il y a de plus en plus de réfugiés et de personnes déplacées dans leur propre pays du fait des catastrophes naturelles, des conflits armés, des troubles sociaux et des crises économiques et politiques. Les mouvements migratoires internationaux ont de forts impacts économiques, socioculturels et démographiques sur les zones de départ, de transit et d’accueil. Les effets économiques de la migration jouent dans les deux sens. Les rapatriements de salaires des travailleurs migrants vers les pays en développement se sont élevés à plus de 88 milliards de dollars (30 milliards de dollars de plus que l’aide publique au développement). La manière de penser les politiques migratoires nationales est totalement inadéquate par rapport à la nature réelle de ces migrations. Alfred Sauvy qui écrivait, quelques mois avant sa mort « Si les hommes sont au sud et les richesses sont au nord, les hommes iront vers les richesses et vous ne pourrez rien faire pour les en empêcher ». De nouvelles migrations internationales sont à l’œuvre, liées à l’évolution de l’environnement et au climat. D’autres migrations, croissantes elles aussi, sont liées aux guerres, plus particulièrement aux conflits appelés, à tort, « de basse intensité ».

Deux grandes questions s’imposent. Quel rapport entre les migrations, le développement et la répartition des richesses entre les pays ? Comment respecter et garantir les droits fondamentaux des migrants, des travailleurs migrants et de leurs familles ? La convention internationale sur les droits des migrants et leurs familles, un premier pas, n’a été ratifiée par aucun pays d’immigration.

2. A chaque modèle de développement correspond un modèle urbain ; à chaque politique de développement correspond une politique urbaine.

Les politiques urbaines dépendent des situations spécifiques. Elles ont aussi des caractéristiques générales qui se déploient à l’échelle mondiale. C’est à cette échelle que l’on peut saisir le phénomène général de l’urbanisation et que se forment une pensée de la transformation sociale, une pensée du développement. Les modèles proposent une cohérence entre les concepts et les valeurs ; les politiques correspondent à la transcription contingente des modèles, dans des situations et des périodes.

Dans la culture des décideurs et des experts, pour comprendre les villes et proposer des solutions, on retrouve des éléments des modèles urbains des périodes précédentes. Ces concepts ne sont pas toujours explicites pour les techniciens et les décideurs ; ils fonctionnent comme des évidences. Ce sont les résistances et les crises qui rendent visibles le sens et la relativité des solutions proposées.

Une ville réelle est structurée par l’articulation stratifiée des différents modèles urbains qui ont marqué son histoire. Dans les années 60 et depuis 1945, le modèle dominant en Occident est un modèle social libéral que nous qualifierons de modèle de régulation fordiste caractérisé par l’industrialisation et l’extension du salariat. Le modèle de développement dominant au sud a été le modèle des indépendances nationales. Le modèle de l’ajustement structurel ou modèle néolibéral mondial s’est imposé dans les années 80.

Insistons sur la crise du modèle des indépendances nationales qui va accompagner la crise la première phase de la décolonisation, celle du passage de la libération politique à la libération économique. Une double explosion, la fonctionnarisation et l’urbanisation ont provoqué un déséquilibre structurel des fondamentaux économiques (budget, balance commerciale, balance des paiements). La modernisation de l’agriculture a exclu une majorité écrasante de la paysannerie pauvre. Les entreprises d’Etat ont été dans l’ensemble inefficaces, leur fonctionnement s’est bureaucratisé et elles ont été incapables de réduire la dépendance technologique et commerciale par rapport aux multinationales. La bureaucratie et la corruption ont gangrené les sociétés. Le déni des droits fondamentaux et l’absence de libertés ont achevé de réduire à néant la crédibilité des régimes. Les politiques urbaines qui accompagnent ces politiques de développement sont, au départ, liées aux infrastructures de transport (aéroports, ports, routes et grandes voiries, chemin de fer) et aux autres grands réseaux (électricité, eau, télécommunications) gérés par des sociétés nationales et des concessionnaires.

A partir des années 80 le nouveau modèle dominant est celui de l’ajustement structurel. Il préconise l’ajustement des économies, et des sociétés, au marché mondial. Il propose : la libéralisation, c’est-à-dire, la régulation par les marchés et la réduction du rôle des Etats dans l’économie ; la priorité donnée à l’exportation et à la libéralisation des échanges ; la priorité à l’investissement international et aux privatisations ; la flexibilité et la pression sur les salaires, la réduction des systèmes publics de protection sociale ; la réduction des dépenses de santé et d’éducation qualifiées d’improductives ; l’exploitation effrénée des ressources ; la dévaluation des monnaies. Le « modèle urbain libéral mondial » concrétise le modèle néo-libéral. Le nouveau centre-ville, celui des sièges des multinationales, des grands hôtels et des grands centres commerciaux concurrence celui de l’Etat et des municipalités. Les quartiers socialement et ethniquement homogènes sont reliés par des autoroutes urbaines. Les programmes d’ajustement structurel ont renforcé la pauvreté, la précarité, le sous-équipement et l’irrégularité foncière. Cette situation est le résultat de la marchandisation des filières populaires d’accès au sol et au logement. Elles ont renforcé la tendance à pousser les couches populaires à s’installer dans les marges des villes, dans des espaces dévalorisés et indignes.

3. La situation urbaine est la projection au sol des grandes contradictions du système-monde. Ce que l’on a convenu d’appeler la crise s’approfondit. La dimension financière, la plus visible depuis 2008, est une conséquence qui se traduit dans les crises ouvertes alimentaires, énergétiques, climatiques, monétaires, etc. La crise de la dette est au cœur du système. Elle se traduit dans le logement comme on l’a vu avec les « subprimes » et dans la gestion des collectivités locales.

La crise structurelle articule cinq contradictions majeures qui ont toutes des conséquences déterminantes sur la situation urbaine. On en citera quelques-unes à titre d’illustration.

Les contradictions économiques et sociales sont centrées sur les inégalités sociales et la précarisation ; elles sont directement liées aux discriminations et fondent la ségrégation urbaine, sociale et ethnique.

Les contradictions écologiques traduisent la prise de conscience de l’écosystème planétaire ; elles mettent en avant les pollutions urbaines et remettent en cause le primat à la mobilité qui a caractérisé l’urbanisme moderne.

Les contradictions géopolitiques s’aiguisent avec l’émergence d’un monde multipolaire qui est déjà présents dans l’armature urbaine mondiale. Il faut y rajouter la question de la guerre ; entre 1 à 2 milliards de personnes dans le monde vivent dans des régions en guerre classique ou en guerre civile. Les guerres urbaines ont pris des formes nouvelles et modifient totalement le cours de la pensée urbaine.

Les contradictions culturelles et idéologiques se traduisent par les poussées xénophobes et racistes et interpellent les insuffisances de la démocratie. Elles se concentrent sur la question de l’insécurité. L’insécurité augmente dans les villes ; insécurités sociales, de l’emploi et du logement ; insécurité écologique ; insécurité civique liée aux conflits et aux rapports à la violence. Elle devient un facteur essentiel de la gestion urbaine qui, trop souvent, se traduit par une idéologie sécuritaire, par l’idée qu’on ne peut lutter contre l’insécurité que par la répression.

Les contradictions politiques minent les institutions et rendent très difficiles les formes de régulation. Elles se traduisent par une condamnation multiforme de la corruption qui est le résultat de la fusion du politique et du financier qui nourrit la méfiance par rapport au politique et abolit son autonomie.

Aucune politique urbaine ne peut négliger ces grandes contradictions. A l’inverse, les pratiques et les politiques alternatives permettent d’explorer des manières de les dépasser.

4. L’armature urbaine mondiale est caractérisée par la métropolisation

L’urbanisation est caractérisée par l’explosion de la population des villes et par l’accroissement du nombre de villes millionnaires et des mégapoles (plus de dix millions d’habitants). L’armature urbaine mondiale traduit une tendance à la métropolisation.

Un premier niveau de l’armature urbaine mondiale regroupe les vingt-sept mégapoles qui comptent entre dix et vingt millions d’habitants. Il n’y en a que quatre au Nord ; les vingt-trois autres sont situées au Sud. Les mégapoles sont des « Villes-États », dont les populations et les richesses, de même que les fonctions publiques, sont supérieures à celles de bien des États. La planification et la programmation urbaine dans ces mégapoles sont nouvelles. D’autant qu’elles sont liées entre elles par une armature urbaine mondiale. Il existe donc des esquisses de planification urbaine à l’échelle de la planète.

Le deuxième niveau de l’armature urbaine est celui des métropoles. C’est plus la fonction que le nombre des habitants qui compte. Les métropoles sont liées à l’organisation du territoire national, et les fonctions administratives y sont importantes. Dans les métropoles, la question qui se pose est celle de l’évolution de ces villes relativement à leur périphérie. Le troisième niveau est celui des villes centres ou secondaires qui, bien davantage, sont des villes d’articulation et d’organisation de l’espace que l’on hésite désormais à qualifier de « rural », tant cette catégorie est devenue difficile à définir. Disons que ces villes structurent une région et lui donnent sa dynamique.

5. La base productive des villes est en mutation.

L’industrie n’est plus la référence de la base productive des villes. Les entreprises sont en recomposition à partir de la tendance à la financiarisation. Les entreprises multinationales contrôlent les entreprises les plus rentables et recomposent le tissu économique par la filialisation et la sous-traitance. Les entreprises nationales sont privatisées, particulièrement dans les services publics. Les entreprises locales forment le tissu économique. De nouvelles formes progressent ; les « start-ups » d’un côté allient les innovations technologiques, surtout numériques, et un savoir-faire accès au marché financier. L’entreprenariat individuel est renouvelé par l’« ubérisation ». Le commerce et l’artisanat sont marqués par la continuité entre les petites entreprises et l’informel.

Les villes vont être bouleversées par l’évolution technologique. Souvenons-nous que la génération actuelle de systèmes urbains a été marquée par une série de découvertes qui se sont déployées en douze ans, entre 1877 et 1889. Il s’agit de l’acier et de la construction des immeubles en grande hauteur, des ascenseurs, de la plomberie d’intérieur, de l’électricité (ampoules et trolley), du moteur à combustion et de l’automobile, du métropolitain et du téléphone. Existe-t-il aujourd’hui un nouveau paquet technologique qui marquerait la ville du futur. Citons par exemple la robotique, les satellites de communication, les lasers et les fibres optiques, les microprocesseurs et les mémoires, les biotechnologies, les nouveaux matériaux et les céramiques à haute résistance, les énergies renouvelables, etc. Les révolutions technologiques ne se déduisent pas des innovations ; il n’y a pas de révolution scientifique et technique sans révolution culturelle.

Les sociétés sont confrontées à plusieurs révolutions en cours qui bouleverseront les sociétés et le monde. Ce sont des révolutions inachevées qui s’inscrivent sur plusieurs générations. La révolution des droits des femmes est la plus impressionnante. Elle remet en cause des rapports millénaires.

Pour illustrer ce propos, partons de cinq révolutions en cours, et qui sont, rappelons le inachevées. Il s’agit de la révolution des droits des femmes ; de la révolution des droits des peuples ; de la révolution écologique ; de la révolution numérique ; de la révolution du peuplement de la planète. Cette révolution est inachevée et entraîne des résistances d’une très grande violence. La révolution des droits des peuples est elle aussi marquante. La deuxième phase de la décolonisation a commencé. La première phase, celle de d’indépendance des Etats a rencontré ses limites. La deuxième phase est celle de la libération des peuples. La révolution écologique est une révolution philosophique qui bouleverse les certitudes les mieux établies. Elle réimpose la discussion sur le rapport de l’espèce humaine à la Nature. Elle introduit la notion du temps fini et la notion des limites par rapport à la croissance illimitée. Elle remet en cause toutes les conceptions du développement, de la production et de la consommation. Elle interpelle sur les limites de l’écosystème planétaire.

La révolution du numérique est une part déterminante d’une nouvelle révolution scientifique et technique, combinée notamment à celle des biotechnologies. Elle ouvre de très fortes contradictions sur les formes de production, de travail et de reproduction. Elle impacte la culture en commençant à bouleverser des domaines aussi vitaux que ceux du langage et de l’écriture. La révolution du peuplement de la planète est en gestation. Le changement climatique ne va pas seulement accentuer les migrations environnementales. La scolarisation des sociétés modifie les flux migratoires. Les diplômés qui partent restent en contact avec leur génération à travers internet. Les autres alimentent les chômeurs diplômés, nouvelle alliance entre les enfants des couches populaires et les enfants des couches moyennes. Les mouvements sociaux tentent d’articuler les luttes pour les droits à la liberté de circulation et d’installation avec celles pour le droit de rester vivre et travailler au pays. La notion même d’identité est interpellée par l’évolution des territoires et par le métissage des cultures.

6. La question du logement ne se différencie pas de la question urbaine

La ville actuelle est marquée par la rupture entre urbanisation et industrialisation qui a caractérisé la révolution industrielle et urbaine du 19ème et 20ème siècles. L’extension du salariat, initialement compris comme un rapport social, était devenu un statut social.

Mais, la généralisation de ce modèle à l’échelle de la planète s’est heurté à une double limite. La première est celle des limites de l’écosystème planétaire dont on mesure la fragilité. La seconde limite est celle de l’évolution quantitative et qualitative de l’emploi et de la crise du salariat.

Cette organisation sociale s’est traduite évidemment dans l’organisation urbaine. Les politiques de logement furent directement liées au cours de cette période à la généralisation du salariat. La place dans la ville, l’accès à l’habitat sont intimement liés à la nature du revenu, plus encore qu’à son niveau. Un salaire stable donne un statut social, l’accès au crédit, au logement, à la consommation individuelle et collective ; il est la clé de l’intégration. Sans revenu stable, nos sociétés ne savent plus reconnaître le droit à la sûreté, inscrit dans la déclaration des droits de l’homme, et abusivement confondu avec la sécurité et les glissements sécuritaires.

La tendance à la précarisation accentue les exclusions et les ségrégations urbaines. Une partie importante des citadins des pays en développement, parfois la majorité, est exclue des filières légales d’accès au sol et au logement. Elle vit dans une situation foncière précaire, dans des quartiers sous-équipés, le plus souvent désignés comme « irréguliers ». On estime que l’habitat irrégulier contribue, selon les régions et les pays, pour 20% à 80% à la croissance urbaine et concerne entre 15% et 70% des citadins des pays en développement, la moyenne se situant aux alentours de 40 %. C’est dans les grandes métropoles que les problèmes sont les plus aigus. L’accès au sol, qui est en fait une autre manière de parler de l’accès à la ville, constitue l’obstacle le plus difficile à surmonter dans la réalisation des projets d’habitat.

La déstabilisation du salariat et le désengagement de l’Etat rendent plus difficile l’accès au logement. Le logement social ne permet pas de désengorger la hausse des valeurs foncières. Pour ces raisons, il y a une dégradation très importante des conditions de logement. Bidonvilles et quartiers insalubres se développent. Les nouvelles concentrations urbaines ont lieu dans les zones les plus sensibles : sur les rives des fleuves urbains, le long des voies de chemin de fer et des autoroutes, sur les dépôts d’ordures, soit, dans toutes les zones que l’on peut occuper et qui sont en général les plus dangereuses, faisant généralement basculer l’écologie urbaine vers des situations insolubles.

Pour le locatif social, avec Jean François Tribillon nous avons proposé de distinguer plusieurs parcs de logements. L’habitat populaire-social qui est un des produits de la politique nationale de l’habitat et du logement produit des filières modernistes. L’habitat dit populaire-urbain comme produit immobilier des quartiers populaires, faubouriens, ouvriers, banlieusards… des villes ; produit par des filières populaires qui peut être occupé par son propriétaire ou par un locataire. et bien sûr, l’habitat construit par les gens eux-mêmes, sous forme de bidonvilles, de campements, de quartiers dits spontanés. Deux propositions pour avancer sur la question du logement. Tout d’abord, inclure le droit au logement dans le droit à la ville. Ensuite envisager la gestion et la programmation des logements à différentes échelles : l’agglomération, le quartier, le parc de logements.

7. L’espace des acteurs de la transformation urbaine se réorganise. Entre l’Etat, contesté mais toujours présent, et les habitants, considérés suivant le cas comme des sujets, des clients, des consommateurs, des usagers ou des citoyens, d’autres intervenants cherchent leur place. Les municipalités gagnent en autonomie ; elles relient le local et le territoire ; elles affirment leur représentativité en tant qu’institutions locales et de proximité. Les associations s’affichent comme la forme organisée de la société civile ; elles rappellent les intérêts des habitants et l’exigence de leur participation dans tout processus démocratique. Les entreprises s’imposent à l’espace public ; elles rappellent l’importance de la production et s’approprient le monopole de la « bonne gouvernance » ; elles portent la rationalité de la gestion des réseaux et des services ; elles correspondent à plusieurs logiques comme le montrent les nouvelles formes d’acteurs de l’économie sociale et solidaire.

La montée en puissance de la régulation publique pourrait souligner l’importance des politiques publiques fondées sur l’intérêt général. Deux conséquences possibles pour les politiques urbaines. D’abord, la légitimité accrue des politiques publiques volontaristes, locales, nationales ou au niveau des grandes régions et la remise en avant des démarches de planification urbaine et de programmation spatiale. Ensuite, une ouverture des discussions et des innovations sur les formes de propriété foncière et sur les politiques foncières.

Les mouvements sociaux urbains sont de plus en plus importants et sont en mutation. Pour résister et améliorer leur situation, les habitants s’organisent et créent des associations. Ils s’organisent pour lutter (syndicats, associations de locataires…), pour expérimenter et agir (associations de solidarité, d’insertion, de développement), pour accéder au pouvoir (partis, associations citoyennes). Cette situation n’est pas nouvelle et n’est pas propre aux mouvements urbains. Ils combinent les revendications des droits dans les villes et des droits à la ville. Tous les mouvements sociaux qui se déploient dans les villes ont une dimension urbaine. La spécificité des mouvements sociaux urbains, à travers les revendications qui concernent les conditions de vie des habitants des villes, s’élargit à la production des villes et à l’accès aux droits à la ville. Les mouvements de luttes sont porteurs de pratiques nouvelles.

8. Les politiques urbaines alternatives devraient partir des politiques locales

Pour les politiques urbaines alternatives, C’est l’articulation des niveaux et des échelles, entre le local, le national, celui des grandes régions et le mondial qui définit la nature d’une politique urbaine. Chacun des niveaux aura son importance. C’est au niveau local que se concrétiseront les rapports entre les populations et les territoires et que se construira la démocratie de proximité. Sans oublier l’espace des activités économiques qui sont directement interpellées par les impératifs de la responsabilité sociale, environnementale et démocratique des entreprises. Le niveau national reste déterminant et conserve la double légitimité de la redistribution des richesses et de la régulation internationale dans un système mondial interétatique. Le niveau des grandes régions se précise ; il peut être le support d’une réorganisation de la mondialisation et s’impose comme l’échelle de l’aménagement du territoire et des grands réseaux d’infrastructures. Le niveau mondial reste encore à discerner et à inventer. L’urgence écologique introduit un nouveau paradigme qui ne peut se concevoir qu’à l’échelle de la planète. La pensée urbaine et de l’espace doit combiner les réponses à l’urgence écologique, à une géopolitique multipolaire et équilibrée, à la justice sociale, au respect des libertés. Les trois défis correspondent à des réponses en termes d’espace de la mondialisation, de l’environnement et de la démocratie.

L’enjeu est celui de l’affirmation des droits et de leur inscription dans les politiques urbaines et dans la production des villes. Et, de fait, progresse l’idée que la ville à penser est celle qui pourra s’appuyer sur le droit au logement pour tous et le droit à la ville pour tous, Un secteur de logement social et populaire devrait redevenir d’actualité.

Les politiques urbaines alternatives mettent en évidence une convergence majeure par rapport à la représentation dominante qui restreint la transformation sociale au face à face entre les entreprises et les administrations, entre le pouvoir économique et le pouvoir politique. Dans la nouvelle période, l’émergence des associations et des collectivités locales renforce le pouvoir citoyen. L’alliance entre les mouvements sociaux, entre ce que l’on appellera pour simplifier la société civile et les institutions locales est une alliance stratégique. Le débat qui aura lieu au cours des prochaines années portera nécessairement sur les stratégies locales alternatives.

9. Le débat sur la ville et le logement se développe à l’échelle mondiale

Le cycle des Habitat permet d’éclairer l’évolution du débat international sur la ville. A Habitat 1, en 1976, les débats ont porté sur les rapports entre industrialisation et urbanisation et entre salariat et logement. Deux questions nouvelles avaient émergé : l’environnement et la participation. A Habitat 2, en 1996, le droit au logement et l’accès aux services publics avait été mis en avant. Les mouvements défendaient la sécurité foncière et la production sociale de l’habitat. Deux nouveaux acteurs internationaux ont émergé : les collectivités locales ; les acteurs économiques autour des multinationales.

Habitat 3, en 2016, s’est préparé dans le contexte d’un néolibéralisme agressif et aussi en crise. Le Nouveau Programme pour les Villes adopté à Quito est un agenda non contraignant qui s’inscrit dans une refonte des priorités de l’ONU autour de l’Accord de Paris (COP21) et les Objectifs du Développement Durables adoptés en septembre 2015 par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Le débat reste ouvert entre deux conceptions de la transformation sociale urbaine : pour le résumer, entre ville compétitive et ville solidaire. Les contradictions ouvertes sont très fortes et les mobilisations joueront un rôle majeur dans leur évolution.

Le débat international interpelle les acteurs de la transformation urbaine. L’alliance entre les acteurs qui défendront le droit au logement et le droit à la ville est entre les mouvements sociaux et citoyens, les collectivités locales et les chercheurs et professionnels. Les acteurs économiques ne sont pas absents d’une alliance avec les chercheurs et les professionnels et avec les collectivités locales. Il y a une remise en cause de la représentation qui considère les grandes entreprises multinationales comme la clé du réalisme et une mise en avant des entreprises nationales, notamment publiques et municipales, des entreprises locales et de celles de l’économie sociale et solidaire.

Les gouvernements et les Etats sont interprétés sur les priorités pour les politiques publiques. Il s’agit notamment des avancées sur le droit au logement et à la ville, du refus des expulsions sans relogement, de la production sociale du logement, du renforcement du logement social, de la sécurité foncière, du respect des quartiers précaires. Les Nations Unies ont été les maîtres d’œuvre d’Habitat 3, en principe pour le compte des Etats. Mais, ils ne sont pas uniquement porteurs de la logique des Etats. Ils sont aussi porteurs du droit international et d’une action institutions internationales au service de l’intérêt général et du bien commun.

Les axes stratégiques des politiques locales alternatives

Proposons une structure des politiques locales alternatives autour de quelques axes stratégiques :

– des politiques foncières et des politiques des transports fondées sur la remise en cause de la ségrégation spatiale

– des politiques de développement des services publics fondées sur l’accès pour tous à ces services et au respect des droits fondamentaux

– des politiques de développement local fondées sur la production locale et les entreprises locales, le marché local et l’emploi local

– des politiques de défense de l’environnement local fondées sur l’amélioration des écosystèmes locaux et les droits des générations futures

– des politiques de production de logement à vocation sociale fondées sur le droit au logement et à la ville

– des politiques de fiscalité locale, particulièrement foncière, fondées sur l’articulation entre production de richesses et redistribution

– des politiques de participation citoyenne fondées sur l’articulation entre démocratie représentative et participative et sur la citoyenneté de résidence

– des politiques de coopération fondées sur la solidarité internationale et l’inscription dans l’action internationale des villes et des territoires.

Au cours des dernières années, un nombre considérable de démarches et d’outils concrétisent ces orientations. Ils font l’objet de nombreux réseaux d’échanges d’expérience. Citons parmi eux, avec entre parenthèses, des villes dont nous avons suivi l’expérience :

Les agendas 21, les budgets participatifs (Porto Alegre, Brésil), la planification d’insertion sociale (Barcelone, Espagne), Ecoloc, modèle d’économie locale (Programme de développement municipal, vingt municipalités africaines), les « consultas urbanas » (Programme de Gestion Urbaine Amérique Latine, plus de quarante municipalités en Amérique Latine), les fiscalités locales liées à des cadastres simplifiés (Parakou, Bénin), la citoyenneté de résidence, l’éducation populaire culturelle et linguistique (Cotacachi, Equateur), le Réseau des collectivités locales pour la promotion des services publics (Liège, Belgique), le Plan local d’urbanisme et de développement durable (Aubervilliers, France), les Agricultures urbaines, etc. Au Forum pour une mondialisation responsable, à Lyon, en 2006, a été avancée l’idée de « responsabilité sociale et environnementale des territoires » en responsabilisant, au-delà des autorités locales, des coalitions locales regroupant l’ensemble de tous les acteurs d’un territoire.

Gustave Massiah, avril 2017

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2 réponses à “La mutation des villes et des politiques urbaines

  1. L’article est long, très long…
    Sur ce que j’ai lu, quelques constats me semblent vrais : problème démographique, prolifération, habitat anarchique…
    D’autres, faux : les municipalités ne prennent pas de « plus en plus d’importance ». Elles sont concurrencées, mises sous tutelle par les métropoles – structure administrativo-exécutive inventée par le socialiste ultra-libéral Hollande. « La montée en puissance de la régulation publique » est aussi une vue de l’esprit enthousiaste de G. Massiah. Partout, en France du moins, l’Etat central se désengage, réduit ses crédits donc son intervention et son influence, et le Macron nouveau semble vouloir substituer les appétits privés de profit comme forme de « régulation » à tout ce qui représentait l’intérêt général.
    De même, G.M. parle de la COP21 et autres raouts mondiaux comme des étapes d’une montée vers un habitat planétaire régulé, conscient de ses droits et devoirs. C’est oublier que ces réunions sont des échecs en termes de régulation climatique, d’entente générale pour une maîtrise planétaire des dégats du système économique couplé à la politique issue de l’impérailsme US, des blocs et des restes de la colonisation.
    Bref, tout ça me parait montrer que G.M est intelligent, qu’il connaît les problèmatiques et sait comment le faire voir avec un optimisme raissonnable, une critique mesurée, qui a de bonnes chances d’être favorablement perçue au plus haut niveau.
    On lira plutôt un ouvrage plus général dans son spectre, mais dont les analyses et conclusions impactent l’urbanisation : « Comment tout peut s’effondrer » de Pablo Servigne et Rafael Stevens.

    • ne pas faire dire à quelqu’un le contraire de ce qu’il écrit, en particulier sur les effets de la mondialisation néolibérale et la dérégulation menée par les appareils institutionnels est au moins un préalable aux critiques possibles

      le monde n’est pas la petite province hexagonale, les grandes villes mondiales ne sont pas Paris ou européennes, les forums sociaux mondiaux ne sont pas des raouts mondiaux au service du système

      avoir des divergences ne justifie pas des phrases malveillantes comme : « qui a de bonnes chances d’être favorablement perçue au plus haut niveau »

      d’autant que les propositions ne sont pas discutées : Les axes stratégiques des politiques locales alternatives…

      cordialement

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