Oui, la pornographie est raciste

Dans l’article de blog de Shira Tarrant sur la race et le porno, elle mène des entretiens avec quelques actrices et acteurs afro-américain-ne-s connu-e-s pour mettre en cause mon argument selon lequel le porno est raciste. Il y a des femmes de couleurs qui ont réussi dans la pornographie, mais cela ne change pas le fait que le porno est systématiquement raciste. Les systèmes d’oppression sont assez flexibles pour assimiler certains membres de groupes subordonnés. En effet ils puisent leur force par l’illusion de neutralité pourvue par ces exceptions. Ainsi, l’élection de Barack Obama ne prouve pas la fin du racisme, pas plus que la carrière d’Hillary Clinton ne prouve que la politique n’est pas patriarcale. En tant que sociologue, ce qui m’intéresse c’est identifier et expliquer des structures sociales pour aider à comprendre comment des systèmes de pouvoir façonnent la manière dont la majorité des gens vivent. Dans le porno, les femmes de couleur sont généralement reléguées au « gonzo » [genre de porno développé dans les années 90 où la caméra est souvent portée par les acteurs et le scénario quasi-inexistant, NDLT], genre peu glamour, dangereux et sans statut « chic ». Ici, les femmes ont peu de sites web de fan-clubs, elles ne font pas partie de la culture populaire et doivent supporter un brutal pilonnage oral, anal et vaginal qui finit avec les classiques scènes d’éjaculation sur le corps et dans la bouche.

Les femmes de couleur sont aussi moins payées que les femmes blanches. Le célèbre acteur porno noir Lexington Steele expliquait à l’auteure Lawrence Ross que :

« Dans une scène fille/garçon, une meuf un mec, sans sexe anal, le marché dicte un minimum de 800 à 900 dollars par scène pour la fille. Maintenant, une fille blanche commence avec 800 dollars et peut faire plus, mais une fille noire devra commencer à 500 dollars et ne pourra atteindre qu’un maximum d’environ 800 dollars. »

Ce qui rend le gonzo classique différent de celui pour une femme noire c’est la manière dont les stéréotypes passés et présents sont déterrés et jetés à la face de celle-ci. Non satisfaits de l’appeler avec les termes classiques du gonzo, tels que salope/ pute/ benne-à-éjaculations, elle est souvent désignée comme « pute renoie du ghetto » qui se la joue et qui a besoin qu’on lui inflige une bonne leçon. Ce stéréotype de la femme noire aux mœurs légères, autoritaire, qui a besoin d’un contrôle a une résonance historique, de l’esclavage à Moynihan [sociologue et sénateur du Parti Démocrate aux États-Unis qui a publié le rapport éponyme en 1965 imputant les difficultés économique des Afro-Américain-e-s à la supposée absence de famille nucléaire, NDLT], et continue, aujourd’hui encore, à guider les politiques publiques actuelles. Prenez par exemple la légende sur le site « Ghetto Gaggers » [Bâilloneurs du ghetto, NDLT] qui accompagne l’image de « Vixen » [super-héroïne noire de DC Comics, NDLT] couverte de sperme :

« Vixen est une grosse pétasse insolente du ghetto, avec plus de prétention qu’Harlem a de crack. Elle avait besoin que des bites blanches lui donnent une bonne leçon… Ghetto gaggers, nous on démolit les putes du ghetto… »

Dans ce genre de sites le statut dévalué de la femme noire en tant que femme, est assimilé sans difficulté, et renforcé par, son statut, supposé dévalué, en tant que personne de couleur. Dans le procédé, sa race et son genre deviennent inséparables et son corps porte le statut d’une double subordination. Cela sexualise la suprématie blanche dans des manières qui rende le véritable racisme invisible dans l’esprit de la plupart des consommateurs et non-consommateurs. Le racisme dans le porno et la société en général ne vont pas changer parce que quelques femmes de couleur font leur propre porno. Le racisme et le sexisme sont des macro-systèmes d’oppression, et la manière de les combattre n’est pas de produire plus de porno mais plutôt de s’organiser face une structure de pouvoir qui permet à une industrie fondée sur la dégradation de toutes les femmes de prospérer.

Gail Dines

paru sur Ms Magazine, le 27 août 2010

Gail Dines est Professeure de sociologie à l’Université de Wheelock à Boston, USA. Ses travaux universitaires portent sur l’étude de la pornographie depuis 1997, elle a écrit de nombreux articles et ouvrages sur le sujet, dont Pornland: How Porn Has Hijacked Our Sexuality (2010). Elle co-dirige depuis quelques années l’ONG CULTURE REFRAMED qui mènent plusieurs campagnes critiques de l’industrie pornographique.

Vous pouvez la suivre sur twitter sur @GailDines et @CultureReframed 

Traduction : YA pour le Collectif Ressources Prostitution.

https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2017/06/06/oui-la-pornographie-est-raciste/

De l’auteure :

Gail Dines et Julia Long : Une panique morale ? Non. Nous résistons à la pornification des femmes, une-panique-morale-non-nous-resistons-a-la-pornification-des-femmes/

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