Singapour, faire société autrement

Les grandes villes, les mégalopoles, les villes-monde ont généré des expressions esthétiques extrêmement variées communément regroupées sous le mot-fourre-tout d’art urbain. A l’origine nord-américain, le street art, prospère sur tous les continents, renouvelant, enrichissant, l’art contemporain. Prolongement dans un premier temps du courant mainstream, le street art intègre les cultures locales (cultures plastiques, histoire, religions etc.), s’adaptant en se transformant. Le mouvement est tel qu’on imagine mal une ville sans aucune manifestation de street art. Et pourtant, j’ai découvert une ville-monde, Singapour, sans aucune forme de street art. Cerner les raisons d’une telle absence éclaire sur la société singapourienne.

Je suis rentré la semaine dernière de la cité-Etat de Singapour et j’y ai passé 29 jours en immersion dans cette ville de plus de 5,5 millions d’habitants. 29 jours et non 30, parce que c’est la limite des séjours touristiques (si on veut prolonger le séjour, on passe de l’autre côté de la frontière de la Malaisie, on revient, et c’est reparti pour 29 jours !). Pour dire vrai, je n’y suis pas allé pour faire du tourisme (que pourrait-on faire à Singapour pendant un mois. 3, 4 jours peut-être !) Singapour est essentiellement un « hub », comprendre un aéroport, celui de Changi, où en prend une correspondance pour des destinations touristiques du sud-est asiatique (Viêt-Nam, Thaïlande, Indonésie, Bali, etc.)

Connaissant déjà Singapour, j’avais limité mes ambitions de découverte. Reste que se balader dans Little India ou l’immense Chinatown est source de découvertes toujours renouvelées,  une rencontre authentique avec d’autres mondes et d’autres sociétés. Mon fils et son épouse ayant eu des jumeaux, les grands parents se devaient d’aller déposer des offrandes aux (petits) pieds de ces enfants tant désirés. Un peu comme les Rois Mages, version chinoise !

J’ai habité chez mon fils et son épouse dans un grand appartement de plus de 140 mètres carrés, situé dans un « quartier » de la périphérie. Ces « districts » sont de véritables villes (immeubles d’habitation, services publics, lieux de culte, médecins, commerces-  le plus souvent regroupés dans des « malls » climatisés, équipements sportifs, locaux associatifs etc.). Le district dans lequel j’ai habité s’appelle « Bukit Batok » (c’est l’écriture phonétique et en lettres latines du Chinois – quant à la signification !). Bukit Batok est une ville récente, une vingtaine d’année, créée à partir de rien. Une autre ville est actuellement en construction ; les autorités singapouriennes jugeant que seul l’apport de populations immigrées maintient  le taux de renouvellement de sa population, met en œuvre une politique nataliste et souhaite augmenter sa population. Là comme ailleurs, la mixité sociale est un maître-mot. Mixité urbaine d’abord, les « quartiers » ne sont pas « spécialisés » ; se mêlent zones d’activités industrielles et commerciales, tours de bureaux, belles maisons particulières, pavillons, condominiums et HDB (housing and development board). C’est dans une tour d’appartements de 16 étages (les plus récentes ont 34 étages !) que j’ai donc passé un mois. Les HDB sont des immeubles sociaux. Construits par les autorités, ils sont tous construits sur le même modèle. Les tours élevées libèrent des espaces au sol autorisant l’installation de stades, de jardins d’enfants, de parcs de fitness, de vastes parcs avec de vrais bouts de forêts primaires dedans. Les appartements sont des propriétés privées (enfin presque !, les propriétaires le sont pendant 99 ans) et les prix sont les moins chers du marché (environ 30% de moins qu’un condominium). Il n’en demeure pas moins qu’un 5 pièces coute dans les 600 000 euros ! Bah oui, le social à Singapour, c’est pas bradé ! Et encore faut-il avoir le droit d’acheter ! Il faut être Singapourien et les offres dépendent de votre « race » (in English). Soyons concis ! Les habitants sont classés par « race » (Chinois, Indiens, Caucasiens etc.) ; la race apparaît sur ce qui correspond à notre carte d’identité. Le classement n’a rien de scientifique (la femme de mon fils est d’origine javanaise, elle est classée comme chinoise et son mari aussi !) Donc, mes enfants, Chinois, ne pouvaient acheter qu’un appartement libéré par un Chinois pour ne pas faire varier la proportion de Chinois dans l’immeuble. Ainsi, dans une même tour HDB, la population est une image de la population réelle de Singapour. Ajoutons pour être clair que les étrangers et les classes économiquement très privilégiées résident dans des programmes de luxe. Les autres, de la « upper middle class » aux classes populaires, partagent les mêmes habitations (85% des Singapouriens vivent en HDB). 

Tout ça pour vous dire que j’ai habité dans un quartier populaire. 

J’ai cherché lors de mes déplacements des traces de street art. Rien dans les petites rues anciennes y compris les arrière-cours,  rien dans les quartiers modernes. Quand je dis rien, c’est rien : pas une fresque, pas un graff, pas un tag ! Ne voulant pas rester sur un cuisant échec (températures ressenties tous les jours 42°), j’échafaudais le plan d’aller dans les logements sociaux, les plus vieux, ceux situés loin du centre historique afin de trouver des « signes de vie ». Le résultat confirme mes premières observations : rien ! Les murs sont d’une blancheur immaculée, tout comme les parties communes, les escaliers de secours, les ascenseurs, les paliers… De plus, je réalisais que non seulement il n’y avait pas un seul tag dans tout Singapour, mais qu’il n’y avait aucun sticker, aucune affiche qui ne soit collée dans un emplacement défini par la loi, aucune publicité sauvage dans la cité-Etat.

Déçu du voyage ! certes, mais ayant une vraie interrogation : non seulement aucune forme de l’art urbain n’a de place dans la Ville mais les murs sont muets.

Cherchant à comprendre les raisons d’une telle absence, j’ai d’abord envisagé une première explication. Pas d’expression libre en milieu urbain, parce que c’est interdit. Il est vrai que je n’ai jamais vu autant de panneaux d’interdiction qu’à Singapour (j’en ai compté plus de trente à l’entrée de Nature Park). Il n’est pas moins vrai que des caméras sont présentes partout (dans les parties communes de tous les immeubles, dans tous les ascenseurs etc.)

Tout bien considéré, en France, le street art est juridiquement très encadré. Tout comme l’affichage sauvage. Les interdictions n’ont, me semble-t-il, bien peu d’effet sur les pratiques sociales (c’est un euphémisme ou un truisme ou une évidence…). Bref, les interdictions et l’appareil répressif contiennent dans des limites jugées acceptables ces comportements sauf à devenir générateurs des actes défendus. En effet, il y a dans la transgression un « challenge » (ne pas se faire prendre, violer encore plus gravement que d’autres la Loi), voire une affirmation de sa toute-puissance (je suis libre car je refuse d’entrer dans un cadre contraignant).

La seconde explication est d’un autre ordre. Si les interdits sont respectés, c’est qu’ils correspondent à une demande sociale. La société singapourienne est multiculturelle depuis toujours. La population est à environ 80% d’origine chinoise (la communauté venant en second est l’indienne, les autres communautés ne comptent que quelques pourcents). Autant dire, que toute la société est profondément marquée par les valeurs du bouddhisme et la philosophie confucéenne. Ce très jeune pays qui n’a guère plus de 50 ans s’est fondé sur un consensus social fort dont les règles sont un héritage chinois. Dans ce contexte, le respect joue un rôle de marqueur social. Respect certes des ancêtres, des traditions, mais aussi une incroyable pression exercée par le groupe. Si un Singapourien cède sa place assise dans le MRT (l’équivalent de notre RER) à une femme enceinte, ce n’est pas parce qu’une affichette rigolote l’invite à le faire, mais parce qu’il craint que son comportement « déviant » le fasse remarquer et rien ne serait plus grave que perdre la face en public. De la même manière, jouant sur ces valeurs, dans tous les immeubles les habitants sont invités par voie d’affichage à dénoncer les « actes délictueux » à la police. Et les Singapouriens le font, par centaines de milliers ! Non comme les « Boca de león » de la Sérénissime, pour se venger d’un voisin ou d’un concurrent, mais par volonté de préserver « l’harmonie » sociale. Rompre l’harmonie, c’est littéralement se mettre au ban la société.

En résumé, Singapour dont la skyline évoque tant l’Occident, a construit une société d’ordre qui conjugue la violence de la répression (rappelons pour mémoire qu’une personne trouvée en possession de drogue quelle que soit la quantité est pendue !), la surveillance technologique et celle de chacun par chacun, les valeurs traditionnelles chinoises liées au respect de l’autorité, la pression du corps social qui tend à mettre en conformité tous les actes de la vie quotidienne, cette intrication du politique, du culturel et du religieux ont donné naissance à une société dont George Orwell a esquissé les contours.

Richard Tassart

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Une réponse à “Singapour, faire société autrement

  1. Société qui ne semble pas plus orwellisée que celle des USA, voire de la France, même si on peu tagger, coller des flyers, etc… Allez vivre un peu dans les immeubles classe moyenne et vous verrez la caméra, le gardien et les gentils voisins qui vous enfonceront la conformité dans la tête. Sans parler ds flics télévisuels de BFMTV, W9, CNEWS, FranceTV… Bref, le modèle fasciste s’étend. Car, comme disait un de mes condisciples en première année de philo, il y a bien longtemps : « la meilleure démocratie, c’est le fascisme. Tout le monde est d’accord ».

    Trop d’anglais non-traduits « districts malls race skyline « …Pense-t-on que les lecteurs doivent nécessairement causer pidgin english, ou que notre riche langue ne comporte pas les mots pour le dire ?

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