Un laboratoire d’expérimentations néolibérales

Le Chili, des réflexions critiques sur « les permanences et les réajustements des politiques libérales », des regards sur des résistances, des recherches sur les influences du passé dans la configuration actuelle.

Il est important d’examiner différents aspects du capitalisme néolibéral, de comparer les déclinaisons suivant les contextes et les pays. De ce point de vue, l’histoire du Chili devrait être étudiée par toutes et tous. Laboratoire de la mise en œuvre de mesures néolibérales sous la dictature d’Augusto Pinochet, longtemps avant les oeuvres destructives de Margaret Thatcher. Une politique activement inspirée de « Chicago boys » dont la responsabilité, me semble-t-il, mériterait des suites judiciaires.

Une autre raison vaut que nous étudions les déclinaisons chiliennes, le régime d’intervention pour le laisser faire entrepreneurial, les formes particulières de gouvernement… une radicalité dévastatrice en regard des déclinaisons, pourtant peu aimables, en Europe. Faute d’un régime d’accumulation un tant soit peu pérenne, les politiques initiées et développées au Chili pourraient se déployer avec toute leur force demain ici. Et celles et ceux qui parlent aujourd’hui, un peu vite, de destruction de l’« Etat providence » (je reprends ce terme qui ne me semble cependant pas satisfaisant) pourraient déchanter en regard des réorganisations substantielles à venir, dans le cadre de l’approfondissement de la crise systémique du capitalisme. Malgré les batailles déjà perdues – dont certaines non menées – le temps du néolibéralisme et ses « promesses » sont largement devant nous. A moins que… comme l’indiquait Nicolas Béniès dans Le basculement du monde, attendre-le-godot-de-la-reprise-ou-transformer-le-monde/ : « La conclusion commune : la sortie capitaliste de la crise systémique du capitalisme sera longue et coûteuse, passer directement au socialisme couterait moins cher ».

Je n’aborderai que certains points traités. Je laisse de coté les quelques articles en espagnol pour cause d’incompétence linguistique. (les articles sont précédés d’un résumé en langue française). Je commence par la riche introduction avant de sauter aux éléments de conclusion et à la postface.

Antoine Faure et Franck Gaudichaud présentent le cadre de ce recueil, son histoire. Ils expliquent pourquoi la période étudiée commence en 1973 et reviennent, entre autres, sur les gouvernements de la Concertacion – gouvernements civils après la dictature mais ne rompant pas avec les grandes lignes des politiques néolibérales. (Il y aurait une étude à faire sur les « transitions démocratiques » en Espagne, en Afrique du Sud, au Chili, etc. et leurs conséquences).

Les auteurs mettent l’accent sur les résistances, les mouvements sociaux, les expériences collectives, les logiques de fonctionnement à « visées alternatives », les espaces d’auto-organisation…

Avant de « plonger dans les entrailles du « modèle » chilien », Antoine Faure et Franck Gaudichaud reviennent sur les différentes analyses des dynamiques néolibérales, les approches marxiste, bourdieusienne, foucaldienne pour souligner quatre tensions présentes dans les articles : polysémie et usages hétérogènes du terme néolibéralisme, place particulière de la concurrence, résistances aux pratiques déployées, articulation « entre les singularités locales-nationales et divers réajustements aux échelles continentales-globales ».

Donc un ouvrage sur les « énoncés et les instruments », les techniques de pouvoir et les formes de domination, les logiques de « contre-conduites ».

Le capitalisme néolibéral comme espace mondial non homogène et fortement asymétrique, le « tournant » libéral d’avril 1975, une version radicale de dérégulation et de privatisation, une nouvelle logique de fonctionnement de l’Etat : « deux formes de principes de subsidiarité : la fragmentation du public universel en publics ciblés (focalizados, en espagnol), notamment dans le cadre des dépenses sociales ; la marchandisation différentielle de pans entiers de l’action publique », les continuités et les ajustements, la promotion d’un « individualisme anomique », la privatisation des territoires, le « citoyen carte de crédit », le mercantilisme effréné et l’endettement généralisé… le marché « devenu le lieu quotidien de la médiation politique ».

Contre les visions homogénéisantes et linéaires, Antoine Faure et Franck Gaudichaud nous rappellent qu’il y a toujours un après, déjà en partie présent dans les résistances et les mouvements sociaux…

Jorge Magasich Airola propose quelques éléments de conclusion, de synthèse du colloque « Le Chili actuel. Gouverner et résister dans une société néolibérale ». Je laisse de coté les analyses sur les partis politiques, pour souligner, celles sur la résistance des Mapuches (ce sujet est développé par Bastien Sepulveda : Résistances en pays Mapuche : le Chili néolibéral au défi de la question autochtone), les effets de mémoire, la « réconciliation » dans l’oubli des responsabilités des dirigeants et des partisans de la dictature, l’amnésie des élites – l’auteur parle de (des)mémoire –, le mythe des militaires ayant tiré le pays du chaos, la participation citoyenne, la mémoire souterraine, le déclin du féminisme (je signale l’article de Maria Cosette Godoy Hidalgo et Fabiola Miranda Perez sur l’utilisation du genre dans les dispositifs d’autocontrôle de l’Etat), l’Etat gendarme déréglementant et privatisant, la transformation des êtres humains en « capital humain », la généralisation de la « sous-traitance » et les travailleurs/travailleuses comme entrepreneurs de soi, la promotion de l’éducation privée et les luttes des étudiant-e-s sur ce sujet (au delà des privatisations, de l’augmentation des frais de scolarité et d’inscription, c’est, je pense, la massification des études supérieures qui est attaquée un peu partout dans le monde. Si les étudiant-e-s ont mené des combats dans de nombreux pays, les révoltes de diplômé-e-s précaires ou chômeurs/chômeuses se multiplient – voir par exemple au Maghreb). J’ai apprécié les développements de l’auteur sur la ville néolibérale (un article de Claudio Pulgar Pinaud est consacré aux résistances face à la ville néolibérale. En complément possibles, les travaux de David Harvey).

La dictature a anéanti les institutions démocratiques, le néolibéralisme exalte « une fois incommensurable dans le caractère « naturel » de la « main invisible » ». Dans un cas comme dans l’autre, les individu-e-s réduit-e-s à l’unité hors de tout rapport social et le refus des collectifs et de leurs (auto-)organisations. Reste la reconstruction lente du « lien historique » entre les mobilisations présentes et les luttes historiques pour l’émancipation.

Sergio Grez Toso expose quelques réflexions critiques sur la société néolibérale chilienne et ses conséquences sur les mouvement sociaux, centrées sur la période 1990-2015. L’auteur revient sur les profondes transformations économiques, sociale et culturelles conduites par la dictature (« Extirper le cancer marxiste »), la nouvelle forme d’accumulation capitaliste, l’Etat dit « subsidiaire », les transferts d’attributions et de fonctions économiques et sociales aux grands capitalistes, les êtres humains transformé-e-s en « individu concurrentiel », le développement des inégalités, l’atmosphère de « bigoterie ultraconservatrice », les défaites et les démobilisations… Mais aussi le renouveau des luttes, en particulier le « mouvement pour l’éducation publique », les mobilisations territoriales, les conflits de salarié-e-s, les nouveaux collectifs…

« Convoquer une Assemblée constituante, populaire et démocratique, où les représentants des mouvements sociaux et des nouvelles forces politiques seraient l’axe principal devrait constituer l’horizon pour une refondation d’une seconde République, qui abandonne la souveraineté par délégation, essentiellement nominale, qui a prévalu au Chili durant plus de deux cents ans, en la remplaçant par la souveraineté effective des différents peuples qui vivent dans cet Etat-nation »

Un remarque pour finir. Je déplore, une nouvelle fois, la phraséologie et les jargons, l’imprécision de termes employés par certains-e-s. Ce vernis « scientiste », aggravé par l’oubli des auteur-e-s de préciser leur « point de vue situé », trouble la lecture profane de celles et ceux qui ne sont pas universitaires. A moins de cultiver l’entre-soi, il conviendrait d’user de la langue la plus commune à chaque fois que possible. Ce qui me semble bien être le cas dans la conclusion et dans la postface aux dimensions politiques clairement assumées.

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En complément possible :

Franck Gaudichaud (ed) : Venceremos !, quand-les-tueurs-ont-assassine-lespoir/

Franck Gaudichaud : Chili 1970-1073. Mille jours qui ébranlèrent le monde,

une-notion-a-approfondir-celle-de-pouvoir-populaire-constituant/

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Antoine Faure, Franck Gaudichaud, Maria Cosette Godoy H., Fabiola Miranda P. et René Jara R. (dir.) : Chili actuel : Gouverner et résister dans une société néolibérale

Recherches Amériques Latines – Editions L’Harmattan, Paris 2016, 280 pages, 29 euros

Didier Epsztajn

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